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Littérature et poésie

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dimanche 28 août 2011

Americana. Don DeLillo

Don deLillo, Americana et autres romans, ThesaurusDécouvrir le premier roman de Don DeLillo - publié en 1971 - après la lecture de Point Omega son dernier livre, permet de percevoir à quel point l'écrivain américain est demeuré fidèle à des thématiques déjà abordées il y a quarante ans.

Americana raconte à la première personne l'histoire de David Bell, un homme de 28 ans qui travaille à la télévision. Au fil de 300 et quelques pages, DeLillo nous fait suivre son quotidien sur plusieurs mois, entrecoupé de flash-back sur son enfance et ses années d'études.

L'auteur de Bruit de fond, dès son premier roman, ne prenait pas le lecteur par la main, déplaçant son narrateur d'un univers à un autre sans transition, racontant beaucoup mais n'expliquant rien, se permettant de (courts) passages à la frontière de l'obscur...

La puissance d'écriture est, elle aussi, déjà à l'œuvre, Don DeLillo donnant à l'histoire de David Bell - individu quelque peu dérangé, quoique beau, aimé, intégré socialement et bien avancé sur le chemin de la réussite - l'ampleur d'une fresque américaine.
Le monde de la télévision, avec ses heures de réunions inutiles suivies d'après-midi à ne rien faire sinon recueillir les ragots et surveiller ses concurrents, celui de la publicité à travers le père de Davy obsédé par son métier, les études huppées, le travail acharné suivies de phases de décompression dans l'alcool et le sexe, les communautarismes et la religion... sont autant de plans rapprochés sur les Etats-Unis développés par l'écrivain à travers le récit de David Bell.
La satire qui sous-tend le roman ne faiblit pas au cours du périple que le narrateur entreprend à bord d'un van vers le Grand Ouest : là, au lieu d'aller réaliser un travail documentaire sur les Navajos pour la télévision, il s'arrête dans le MidWest pour tourner son propre film, totalement autobiographique. A travers ce geste, s'affirme plus que jamais le désarroi de cet homme pris dans une société qui le traite pourtant fort bien.
Le cinéma, et plus encore la réalisation du film - très long, très lent - semble le seul recours permettant à David d'échapper à cette vie tracée, tout en lui faisant prendre encore plus conscience de l'insensé de l'existence.

Dans ce monde sinistre, des femmes seules paraît jaillir la grâce, à travers des personnages aussi beaux qu'énigmatiques, comme la mère de Davy, son ex-épouse ou encore son amie Sullivan, ou à travers de furtifs passages aussi brillants que cette pépite :

A un moment de la nuit, comme j'étais à une fenêtre surplombant une piscine bleue, je me souvins d'être passé un jour devant le Waldorf, St. Bartholomew et le building Seagram, puis d'avoir regardé sur l'autre trottoir une fille ravissante, en vert clair, qui se tenait devant la vitrine de Mercedes-Benz, dans la Cinquante-Sixième Rue. C'était un soir d'été, un vendredi, et la ville commençait à se vider. Je traversai jusqu'au terre-plein central de l'avenue, et m'arrêtai un moment pour l'observer. Elle attendait quelqu'un. Le crépuscule violet de Park Avenue glissait sur d'immenses vitres. La circulation ralentit, et le bêlement doux des klaxons soulevait une demi-note de désir dans le crépuscule lourd. Il flottait une impression de tropique, de volupté et de fruit cueilli, et aussi de mer, une promesse qui se dénudait en vagues d'air salé par les fleuves et la baie, de hamacs et de plantes géantes sur les toits-terrasses, un homme et une femme qui regardaient la ville descendre dans les cratères musicaux de sa naissance. Et elle se tenait devant la vitrine, pas vraiment face à moi, blonde et bien faite, avec toute cette vitesse élégante emprisonnée derrière elle, barres de torsion et freins à disque dissimulés, dans la posture de la belle mécanique, et son corps à elle, légèrement détourné, semblait se fondre dans les réfractions de verre. C'était tout ce qu'il y avait et c'était tout.

Americana
Don DeLillo
Œuvres romanesques, Tome I (cinq romans)
Actes Sud, Thesaurus, 1536 p., 30 € (2008)

dimanche 21 août 2011

Inter. Pascal Quignard

Inter, Pascal Quignard, Argol-dans la friche ni silence
ni fracas

Dans les gorges sauvages, ce n’est NI
Le SILENCE, ni le tumulte

(dans l’ouvert. Silence : non,
tumulte : non.)

Ces trois citations sont extraites des traductions d’un même texte latin :
(In saltibus. NON SILEN- TIUM, non tumultus.)

Mais il ne s’agit pas d’un poème d’un auteur ancien. Car c’est Pascal Quignard qui a publié Inter aerias fagos il y a 35 ans. Le livre d’aujourd’hui présente plusieurs textes autour de ce poème, dont 7 traductions par 7 auteurs différents.
Mais on a aussi l’histoire de l’aventure de cette publication par son initiatrice, Bénédicte Gorrillot, et la lettre envoyée à cette dernière par Pascal Quignard, qui revient avec précision sur le « monde intérieur » qui lui a permis d’écrire le poème. Elle avait prévu de l’interroger en face à face sur ce texte, mais il n’a pu répondre de vive voix : « vous avez pu le constater par vous-même, je ne puis affronter en direct ma vie ».

A partir de ce poème d’une cinquantaine de lignes étalées sur 11 pages, on a donc 9 traductions : soit sous forme poétique soit sous forme de commentaires.

La lecture en est passionnante parce que les questions sur la nature de la poésie sont ici clairement posées. Par exemple, on saisit bien que la poésie que l’on lit essaye de garder ou de réveiller le souvenir de l’oralité. Le poète a utilisé les ressources de la typographie pour animer le texte de respirations, d’effets de voix basse ou de voix forte (parenthèses, gras, majuscules). Les traducteurs ont reproduit ou pas ces consignes. Mais ils ont dû faire aussi avec les slash, les guillemets, l’espacement des mots, des paragraphes.

Au total, les partis pris de chacun aboutissent à des textes très différents, par la traduction des mots, par leur disposition, mais ils gardent leur cohérence interne, car chaque membre de phrase s’inscrit dans une totalité, une tonalité, qui caractérise l’auteur. Au-delà des quelques uns et quelques unes qui joueront à donner leur version à partir de l’original, le livre plaira à tous ceux et celles qui aiment retourner l’histoire de l’écriture : oublier que l’écrit se lit dans le silence, et faire ressurgir la voix, le cri, l’exclamation, toutes les expressions du verbe avant qu’il ne se soit figé dans la page.

INTER
Inter aerias fagos
Pascal Quignard
Traductions de Pierre Alferi, Eric Clémens, Michel Deguy, Bénédicte Gorillot, Emmanuel Hocquard, Christian Prigent
Argol, Janvier 2011, 170 pages (19 €)

dimanche 14 août 2011

Manuscrits de guerre. Julien Gracq

Julien Gracq, Manuscrits de Guerre, José CortiDeux formes d’écriture pour nous conter l’histoire d’une défaite.
Julien Gracq n’a jamais publié ces manuscrits qui ont attendu sa disparition pour être proposés à la lecture. Peut-être les a-t-il jugés trop proches de lui, car ils mettent en scène le lieutenant Louis Poirier, qui a préféré construire une œuvre sous le nom de Gracq, caractérisée par un imaginaire qui privilégie le fantasmatique des situations plutôt que la référence au réel.

Ici la guerre de 1940 est décrite d’abord par le lieutenant Poirier, au jour le jour, du 10 mai au 2 juin. Le climat de défaitisme y est très précisément décrit. La section que dirige le lieutenant est totalement dépassée par les évènements. Des ordres contradictoires ou pas d’ordre du tout de la part du commandement, des ennemis dont on sent la présence mais souvent invisibles, qui semblent véritablement se promener dans la campagne plutôt que faire la guerre. Lorsque les deux armées s’affrontent, c’est pour s’apercevoir de l’évidente supériorité de l’armée allemande : « J’ai beau faire, je sens en moi-même combien en quelques minutes, sans contact direct, l’ennemi a établi un ascendant brutal sur nous –combien dès ce moment nous nous sentons surclassés (…) il ne nous en faut pas plus pour savoir, au plus intime de nous-mêmes, qu’il suffit d’une pichenette de notre part pour déclencher instantanément chez l’homme d’en face un violent coup de poing ».

Dès la défaite, Poirier interprète les évènements à la manière de Gracq, plus attiré par les logiques cachées et les motivations secrètes que par les rationalisations savantes : « Mais c’était peut-être trop laisser de côté la part obscure du combat : le duel des volontés –et pour l’âme docile au choc si autoritaire des détonations contre le tympan il s’établissait comme en langage chiffré, comme en morse, un dialogue mystique : d’un côté l’âme sage, timide et économe, et de l’autre une volonté sauvage, farouche, d’étouffer, d’écraser, de courber sous son joug l’adversaire, d’avoir à tout prix le dernier mot ».

Aussi ces Souvenirs de guerre en disent tellement sur cette période (qui avait encore en mémoire l’affreuse boucherie de 14-18), que le Récit de Julien Gracq, à la troisième personne, cette fois plus « travaillé », littérairement parlant, ne semble pas apporter grand-chose de plus. Ou alors il ne faut pas lire les deux formes à la suite, ou lire d’abord la seconde. On trouve les phrases trop longues, un abus des deux points. Dans les trente dernières pages, le ton devient plus juste. Il fallait en somme choisir, ou raconter cette guerre ou évoquer le lourd sentiment de défaite par un récit moins situé, plus onirique. Poirier avait choisi Gracq, qui n’avait pas publié.

Manuscrits de guerre
Julien Gracq
José Corti, avril 2011 (19 €)

samedi 6 août 2011

Le poids du papillon. Erri De Luca

Erri de Luca, Le poids du Papillon, GallimardLe papillon se pose sur la corne gauche du chamois. C’en est trop pour l’homme qui porte sur le dos l’animal qu’il vient de tuer. « Sa respiration s’assombrit, ses jambes se durcirent, le battement des ailes et le battement du sang s’arrêtèrent en même temps. Le poids du papillon avait fini sur son cœur, vide comme un poing fermé ».

Parfois le plaisir de lecture vient seulement (seulement !) du présent de la phrase, lorsqu’elle est là quand il le faut, lorsqu’elle sait se détacher de la narration pour évoquer bien davantage : la nature, la vie et la mort. On peut alors dire « écriture poétique », peut-être. Si la phrase belle arrête brusquement le lecteur et qu’il la relit, si son esprit s’évade ne serait-ce que le temps de la relecture, on peut soupçonner un parfum de poésie.

Erri De Luca, qui sait ce dont il parle quand il fait retour sur la jeunesse révolutionnaire, prend cette image : « On n’a plus jamais vu une jeunesse s’acharner à ce point pour renverser une assiette. Une assiette à l’envers ne contient presque rien, mais elle a une base plus large, elle est plus stable ».
Et quelle force dans cette formule, pour dire la pensée de sa propre finitude : « Il attend la sortie des enfants de l’école, le nouveau monde, les voix continueront quand son harmonica se taira. La vie sans lui est déjà en chemin ».

La maison Gallimard, sur la jaquette du livre, affadit l’oeuvre qu’elle publie (tout en trompant le public) en la baptisant « roman ». Ce court récit de 60 pages, suivi de « Visite à un arbre », encore plus bref, a la profondeur des contes que l’on s’échangeait au cours des veillées d’autrefois. Cette rencontre entre le roi des chamois et le roi des chasseurs mérite que l’on se taise un moment : asseyez vous auprès du feu, et écoutez.

Le poids du papillon
Erri De Luca
Gallimard, Du Monde Entier, mai 2011 (9,50 €)

dimanche 6 mars 2011

Point Omega. Don DeLillo

Don de Lillo, Omega, Actes sudD’abord, après la page de titre, une information : « 2006 Fin d’été/début d’automne ». Le temps de l’action du roman est précis.
Puis une courte partie « Anonymat » datée du 3 septembre.
Ensuite un peu moins de 100 pages d’histoire qui se développe sur les quelques semaines de fin d’été et début d’automne dans le désert de Sonora en Arizona.
On revient en dernière partie à un « Anonymat 2 », court lui aussi, daté du 4 septembre.

Le début et la fin mettent en scène un homme fasciné par une vidéo, montrée au Museum of Modern Art de New York, qui passe à 2 images par seconde (au lieu de 24) le film Psychose d’Hitchcock. Il observe dans la salle deux hommes, un nettement plus âgé que l’autre, qui ne s’attardent pas, le 3 septembre. Le lendemain il y rencontre une femme, avec laquelle il échange quelques phrases, dont il arrive à obtenir le numéro de téléphone.

La partie centrale met en présence (si on veut bien faire cette hypothèse, selon quelques indices glanés ça et là, car l’auteur nous laisse volontiers dans le vague) les trois personnages dont l’attention a été retenue par l’Anonyme. Un jeune homme cinéaste, un universitaire à la retraite qui a travaillé pour le gouvernement des Etats-Unis pendant la guerre d’Irak, la fille de ce dernier. Tous les trois occupent une vieille maison au toit en tôle, sous le soleil de l’Arizona.

Le désert altère le temps. Le soir sur la terrasse les discussions s’éternisent. Le jeune homme est attiré par la jeune femme, mais un jour elle disparaît. Il reste au lecteur à imaginer le rôle de l’Anonyme dans cette disparition.

Et à se laisser fasciner par ces pages où la question de l’intériorité de chacun, et de l’accès à cette intériorité par les autres est posée : « La vraie vie n’est pas réductible à des mots prononcés ou écrits, par personne, jamais. La vraie vie a lieu quand nous sommes seuls, à penser, à ressentir, perdus dans les souvenirs, rêveusement conscients de nous-mêmes, des moments infinitésimaux » (p. 25).
Le temps intérieur a sa propre dimension, qui peut parfois se marier à celui de l’extérieur, comme le dit le vieil universitaire : « La maison m’appartient désormais et elle se détériore mais je laisse faire. Le temps ralentit quand je suis ici. Le temps devient aveugle. Je ressens le paysage plus que je ne le vois. Je ne sais jamais quel jour on est. Je ne sais jamais s’il s’est écoulé une minute ou un heure. Ici je ne vieillis pas » (p. 33).
Il reste à relire bientôt le livre, car les relations entre le regard de l’Anonyme sur le film d’Hitchcock qui passe au ralenti et les discussions sur la terrasse devant le désert de Sonora seront, sans nul doute, source de bien des découvertes.

Point Omega
Don DeLillo
Actes Sud, 2010
128 p., 14,50 €

samedi 1 janvier 2011

Rosa Candida. Audur Ava Ólafsdóttir

Rosa Candida, Zulma 2010Si vous vous interrogez sur les questions essentielles de l’existence, demandez à un moine, il vous prêtera des films qui vous aideront. Si vous apprenez que vous êtes le père d’un enfant conçu par hasard dans la douceur d’une serre, allez planter une rare rose dite à huit pétales dans un jardin à des milliers de kilomètres de chez vous. Si vous venez de perdre votre mère, à 22 ans, essayez de vous rappeler comment elle réussissait la soupe au flétan, ça peut servir à votre père.
Mais surtout, si la mère de votre enfant, relation d’un quart de nuit, vous rejoint pour vous faire garder Flora-Sol pendant qu’elle rédige son mémoire de génétique, attendez-vous à craquer complètement : d’abord pour l’enfant, car ce n’est pas forcément le parent qui fait l’enfant, mais l’enfant qui fait le parent ; ensuite pour la mère, car ce n’est pas le désir de vivre ensemble qui fait le couple, mais le couple qui construit la relation amoureuse.

Audur Ava Ólafsdóttir, romancière Islandaise, aime prendre à rebours les pensées les plus communes. Mais elle le fait avec une telle tranquillité, une telle évidence, avec une naïveté si désarmante (et sans nul doute fausse) que nous sommes (nous, les milliers de lectrices et lecteurs) proprement embarqués dans ce récit qui, s’il ne nous dit pas les noms des lieux, nous parle du mystère des relations entre humains, que l’on vive dans le froid d’une île nordique ou dans la douceur méditerranéenne.

Un des charmes du livre tient peut-être à ce paradoxe : c’est une femme qui fait parler, penser, réagir un jeune homme, car c’est lui le narrateur. Elle lui donne des compétences acquises grâce à sa mère, comme palper le tissu pour distinguer dralon et mousseline, ou l’amour des plantes, et des roses en particulier. Contagion des genres… Mais par ailleurs, le personnage le moins connu du roman, et aussi très attachant, est la jeune Anna, nouvelle mère et future généticienne. Comme s’il était plus facile, pour la romancière, d’imaginer ce que peut être un garçon d’aujourd’hui que de rendre compte de la complexité de la situation d’une jeune femme, dans ses rapports à un homme, à l’enfant, à son devenir professionnel. D’un côté, un père attaché à son jardin et à son enfant, dont on a suivi l’évolution logique, de l’autre une jeune femme face à un avenir ouvert, dont on ne peut que deviner les désirs : décidemment, Audur Ava Ólafsdóttir nous a bien embarqués.

Rosa Candida
Audur Ava Ólafsdóttir
Zulma (2010)
336 pages, 20 €

samedi 13 novembre 2010

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants. Mathias Enard

Mathias Enard, Parle leur de batailles..., Goncourt des LycéensA l'heure où les prix littéraires tombent comme les feuilles arrachées par le vent de novembre, où l'on voit le jury du Goncourt récompenser l'auteur de sinistres romans, et applaudi en ce sens par des pelletés d'émerveillés, croyant découvrir le monde contemporain à travers l'œuvre de leur gourou atrabilaire, avec une complaisance pour son cynisme assez inquiétante, le temps et le besoin de lecture sont plus que jamais de saison.

A l'abri des bourrasques, l'on apprend avec joie que les jeunes aiment contempler de tout autres reflets : celui d'un excellent petit livre, ciselé comme une pierre précieuse, au merveilleux titre de Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (1), pour lequel Mathias Enard, l'auteur de Zone vient de recevoir le Goncourt des Lycéens.
Sujet original, voyage dans le temps et l'Orient, écriture soignée et efficace, passion et sensualité, finesse et élégance : c'est l'anti-Houellebecq.

En 1506, Michel-Ange, blessé par la façon dont il est traité à Rome, impayé par le pape Jules II pour qui il travaille au tombeau de la future basilique Saint-Pierre, détesté de Bramante et de Raphaël, débordant de haine pour le vieux Léonard de Vinci, accepte l'invitation de Bajazet à Constantinople, où le sultan lui passe commande d'un pont sur la Corne d'Or.
Animé d'un orgueil démesuré, capable de travailler comme un fou, homme d'une austérité incroyable, effrayé par l'idée d'impuissance, menacé de précarité matérielle, Michel-Ange découvre Istanbul, déambule dans ses rues bruyantes avec le poète Misihi, hésite devant les tavernes, avant de se laisse gagner par l'ivresse, puis par les charmes d'une danseuse ambigüe.

Ce roman prend d'abord par ses mots, des mots étranges et séduisants comme les listes que celui qui n'a pas encore peint la voûte de la chapelle Sixtine dresse inlassablement sur son carnet :

"Son carnet, c'est sa malle.
Le nom des choses leur donne la vie.
11 mai, voile latine, tourmentin, balancine, drisse, déferlage. (...)
14 mai, dix petites feuilles de papier lourd et cinq grandes, trois belles plumes, un encrier, une bouteille d'encre noire, une fiole de rouge, mines de plomb, porte-mine, trois sanguines.
Deux ducats à Maringhi, ladre, voleur, étrangleur.
Heureusement, la mie de pain et le charbon sont gratuits."

Puis, c'est l'approche d'énigmatiques facettes de la vie et de la personnalité de l'un des artistes les plus admirés de tous les temps, c'est ensuite, dans ses pas, la découverte des mystères, des couleurs et des parfums de l'Orient, l'envoûtement délicieux d'une ville entre toutes étrangère, et c'est enfin, dans des passages magnifiques, l'explosion des sentiments mêlés qu'elle fait naître :

"Cette deuxième ivresse, celle de la douceur des traits, des dents d'ivoire entre les lèvres de corail, de l'expression des mains fragiles posées sur les genoux, est plus forte que le vin capiteux qu'il engloutit pourtant à pleines gorgées, dans l'espoir qu'on le resserve, dans l'espoir que cette créature si parfaite s'approche de lui de nouveau.
Ce qui se produit, et se reproduit entre chanson et chanson des heures durant jusqu'à ce que, vaincu par tant de plaisirs et de vin, le sobre Michelango s'assoupisse au creux des coussins, comme un enfant trop bien bercé."

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants
Mathias Enard
Actes Sud, 156 p., 17 euros
23ème prix Goncourt des Lycéens

(1) Le titre est extrait du livre de Rudyard Kipling Au hasard de la vie : « Puisque ce sont des enfants, parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables. »

dimanche 8 août 2010

Le salon des berces. Gilles Clément

Le salon des berces, Gilles Clément, NilIl peut nous paraître évident qu’une maison est cet espace, plus ou moins fermé, plus ou moins ouvert, resserré entre des murs, qui délimite bien un dedans et un dehors.
Ce n’est pas le sentiment de Gilles Clément. Dans sa maison on trouve la chambre des fougères, le champ, le perchoir, le pommier couché, le salon des berces (ces hautes plantes à grandes ombelles blanches), ou le potager (« qui fait chambre à part »).

Dans cette collection où l’éditeur demande à un écrivain d’évoquer sa maison, celle que Gilles Clément nous présente s’étale sur 5 hectares. Certes, s’y niche aussi une partie bâtie, construite de ses mains au long des années, en charriant des pierres dans sa 4L (on a ainsi une idée de l’époque), avec l’aide parfois de quelques amis.
Mais ce bâti dont Clément nous décrit l’histoire n’apparaît pas comme le lieu principal de vie.
Car dans cette longue élaboration, l’homme est construit autant qu’il construit. Et quel homme est ainsi façonné ? Clément le jardinier, professionnellement paysagiste, inventeur passionnant du tiers paysage, du jardin en mouvement, du jardin planétaire.

Nous sont ainsi contés sa mise en autonomie individuelle (l’exclusion de la Grange parentale pour la conquête de la Vallée), son désir de créer un univers à lui (symboliquement non connecté au réseau électrique), cet univers comme tremplin à son travail de créateur pour les autres (jardins privés et jardins publics), sa passion pour ceux et celles qui ont fait vivre les paysages d’antan. Car ce paysage creusois où se cache la Vallée, au sol plutôt ingrat (« un chou averti d’y être planté meurt à l’avance » !), ce sont ses paysans voisins et leurs ancêtres qui l’ont élaboré. Gilles Clément nous présente ici Fernande, Roger, Marcel et d’autres d’une manière exceptionnellement juste. Le jardinier est aussi écrivain.
C’est à la Vallée que le jardinier a découvert le mouvement qui anime les plantes voyageuses, et tout l’art de l’intervention minimale. Et en même temps l’importance du geste, car une fois accompli, le geste prendra son envol :
« Je peux espérer qu’au-delà du bâti et quel que soit le moment où celui-ci aura atteint ses limites, le projet, au lieu de connaître un terme, continuera de s’épanouir et par le jardin, indéfiniment, conduira le regard au devant ».

Le salon des berces
Gilles Clément
Nil éditions, 2009.

dimanche 1 août 2010

Les Pardaillan. Michel Zevaco

Michel Zevaco, Les Paillardan, BouquinUne digne héritière des Borgia voudrait régner sur le monde en cette fin du XVIe siècle. Elle se nomme Fausta et manigance, assassine, capture, torture sans aucun complexe. Le moyen d’arriver à ses fins : prendre le pouvoir dans l’institution où les femmes sont le plus exclues, la papauté. Fausta sera Papesse ou ne sera rien.

Quelle idée formidable de ce Michel Zevaco dont Sartre lui-même reconnaissait le génie, et dont il lisait avec avidité les feuilletons lorsqu’il était jeune ! Fausta est consciente qu’elle ne peut vaincre que si elle ne cède à aucun de ceux qui détiennent le pouvoir, les hommes. Elle restera donc vierge et renoncera à tout sentiment qui pourrait l’affaiblir devant un homme.

Dans ce quatrième volume des aventures de Pardaillan (« Fausta vaincue »), la lutte, très ambiguë bien sûr entre Pardaillan et Fausta est à son comble. Enfin, il reste tout de même 6 autres volumes pour juger vraiment, parce que c’est le dernier seulement qui s’intitule « La fin de Fausta » ! Il fallait bien plus de 4000 pages pour nous faire vivre 60 ans d’histoire sur un rythme échevelé, aux rebondissements rocambolesques, truffée d’exploits accomplis au fil de l’épée, mais aussi en riant sous cape.

Pardaillan, qui essaie de ne pas prendre vraiment parti dans ce tourbillon de rivalités où se mêlent religions, batailles autour du trône de France, influences italiennes avec Catherine de Médicis, est amené à intervenir dans les grands événements de notre histoire nationale : c’est quand même lui qui a tué le Duc de Guise, qui a soufflé à Henri IV la formule célèbre « Paris vaut bien une messe » !

Certes Zévaco s’amuse avec l’Histoire, mais surtout il nous offre la joie de la lecture, qui s’appuie sur l’imagination pour évoquer les questions de toujours : pouvoir, désir, liberté. Et quel personnage que cette Fausta ! Alors qu’elle a tenté de tuer pour la énième fois Pardaillan : « Je suis vraiment au regret madame, que vos vœux n’aient pas été mieux accueillis par le Ciel. Puis-je, avant de nous quitter, vous être bon en quoi que ce soit ? Fausta devient blême. Son orgueil souffrit plus qu’il n’avait jamais souffert. Elle fut écrasée par cette générosité simple et souriante, qui lui apparut comme un prodigieux dédain ».

Les Pardaillan
Michel Zevaco
Bouquins Robert Lafont

dimanche 2 mai 2010

Des hommes. Laurent Mauvignier

Des hommes, Laurent Mauvignier, Editions de MinuitLe roman commence par l'anniversaire de Solange, soixante ans, dans la salle des fêtes du village. Description minutieuse, lente, d'une scène qui va agir comme un détonateur : Bertrand, surnommé Feu-de-bois parce qu'il en porte l'odeur âcre à laquelle s'ajoutent celles de l'alcool et de la crasse, un marginal haineux et entretenu offre à sa soeur Solange un bijou dont tous se demandent comment il a pu le payer.
Réactions hostiles du groupe, méfiant et jaloux à la fois, gêne de Solange, la seule peut-être à connaître les tenants secrets de ce geste - sentiments de son frère, origine lourde de l'argent.
Contre-réaction agressive de Bertrand, qui s'en prend à un ami de Solange, Chefraoui : "Et lui... Il a le droit d'être là... le bougnoule".

Cette montée en tension souverainement menée par Mauvignier fait resurgir à la surface d'autres tensions, d'autres haines et d'autres souffrances trop superficiellement enfouies : celles de la guerre d'Algérie, à laquelle ont participé Rabut, le narrateur de la fête, son cousin Bertrand - le fameux Feu-de-bois - et un certain Février, plus tard narrateur à son tour.
Comment restituer la force destructrice que les douleurs passées, non dites et non reconnues irradient plusieurs décennies après ? Laurent Mauvignier - mû par une quête personnelle autour du suicide de son père (1) - le fait de façon bouleversante dans ce très grand roman.
De la fête, l'on glisse dans ce terrible après-fête, dont l'épisode de la broche a sonné l'ouverture, avec les sombres pensées, l'inquiétude, le silence et les pauvres mots. De cet aujourd'hui raconté au passés l'on passe à la Guerre d'Algérie. Racontée au présent. Peur, fatigue, questionnement, tout est là : Il pense que parmi les hommes et les femmes qu'ils croisent dans la rue certains veulent sa mort, à lui et à tous ceux qui portent l'uniforme. Mais en même temps tout ça lui paraît faux parce que le soleil et la ville sont là, qu'on entend des conversations de rien, des rires, de la vie, c'est toute une ville qui bat, le bruit des moteurs des voitures et des scooters, un homme assis devant sa petite boucherie qui regarde des enfants jouant au foot sur une placette, les pieds nus, avec une boîte de conserve qui roule dans un bruit affreux et parfois s'arrête en silence dans les cartables et les chandails qui servent de filet. Est-ce que c'est ça, la guerre ?. Plus loin : La vérité, c'est l'humiliation, et puis, venant conclure un long paragraphe digne de Céline : Voilà ce qu'on veut, qu'on en finisse.

Est-ce à cause de la guerre et de ses horreurs que les deux cousins se battront à Oran dans un bal lors d'une permission, ou pour des histoires personnelles qui s'entremêleront à la Grande histoire ? Quarante ans après, que reste-t-il de tout cela ?
Et comme un con, moi, à soixante-deux ans, comme un gosse j'ai eu peur du noir, il m'a fallu allumer, me redresser et me relever et sortir de la chambre, passer de l'eau sur mon visage, se rafraîchir, oui se rafraîchir la mémoire aussi alors qu'enfin on voudrait juste que la mémoire nous foute la paix et qu'elle nous laisse dormir. J'ai repensé à tout ça, et je me disais, qu'est-ce qui m'a échappé ? Qu'est-ce que je n'ai pas compris ? Il faut bien que quelque chose soit passé tout près de moi, que j'ai vu, vécu, je ne sais pas, et que je n'ai pas compris.

Des hommes
Laurent Mauvignier
Les Éditions de Minuit, 2009, 288 p., 17,50 €

(1) Dans une interview pour le magazine Page de septembre 2009, Laurent Mauvignier se livrait ainsi :
"C'est très intime ce que je vais dire, mais ça participe de ce qui a fait naître ce livre -, il y a eu le suicide de mon père quand j'étais adolescent, et les questions qui sont venues plus tard : et si la guerre d'Algérie avait participé de sa mort ? Ces photos seront-elles toujours muettes, le seront-elles forcément toujours ? J'avais besoin de tourner autour de ce vide, qui n'est pas seulement personnel, mais que beaucoup d'autres ont connu. C'est quelque chose de la mémoire de nos pères, pour reprendre le titre d'un film d'Eastwood, que j'ai voulu aller chercher".

mercredi 7 avril 2010

L'horizon. Patrick Modiano

L'horizon, Patrick Modiano, GallimardJean Bosmans a peut-être désormais la soixantaine. Il marche dans Paris dont il connaît par cœur les rues, les stations de métro, pour les avoir arpentées sans cesse depuis des décennies.

Derrière les plaques, les façades, les carrefours, c'est un fragment de son passé qu'il recherche : il y plus de quarante ans, il a aimé Marguerite Le Coz, une Bretonne née à Berlin. Ils avaient vingt ans à peine, s'étaient rencontrés dans une bousculade au métro Opéra, et dès lors ne s'étaient guère quittés, comme deux âmes échouées dans un monde peu fait pour eux.
Marguerite Le Coz est partie quelques temps après. La vie a continué son cours, Jean Bosmans a fait d'autres rencontres, les années ont passé.

Mais le souvenir de Marguerite Le Coz est encore présent et Bosmans se met en quête de retrouver des traces, des indices. Remontent à la surface les personnages côtoyés ensemble, les lieux fréquentés, ceux du maigre quotidien d'alors : le travail ; les cafés ; les modestes hôtels. Un Paris de l'après-guerre renaît sous la plume d'un Modiano tout à sa manière, un Paris gris et inquiétant, où le jeune couple craint de mauvaises rencontres, elle un homme obnubilé et armé, lui une mère violente et rançonneuse.

La mélancolie est là, prise dans la douceur de l'écriture, mais cette fois c'est le positif de l'écoulement du temps qui frappe le plus. Bosmans remarque à propos de ses parents justement : "Mon Dieu, comme ce qui nous a fait souffrir autrefois paraît dérisoire avec le temps, et comme ils deviennent dérisoires aussi ces gens que le hasard ou le mauvais sort vous avaient imposés pendant votre enfance ou votre adolescence, et sur votre état civil".

Surtout, petit à petit, retrouvant les souvenirs, il met la main sur l'essentiel, l'immuable, et Bosmans semble alors s'adresser directement à son auteur : "Mais qu'est-ce qui a vraiment changé ? C'était toujours les mêmes mots, les mêmes livres, les mêmes stations de métro".
Peut-être est-ce parce que l'essentiel n'a pas bougé que le roman se termine sur un horizon ouvert, très possiblement heureux - et que l'on brûle de citer, tant le dernier paragraphe du livre est magnifique.

Mais reste toujours le mystère de l'écriture de Modiano, cette simplicité, ce style apparemment plat dont on se demande comment peuvent sortir autant de reliefs, autant de récifs auxquels le lecteur s'accroche fermement, se découvrant peut-être parfois dans l'atmosphère et le miroir des personnages de Patrick Modiano.

L'Horizon
Patrick Modiano
Ed. Gallimard, 174 pages, 16,50 euros

mercredi 17 mars 2010

Son excellence, monsieur mon ami. Jérôme Garcin

Jérôme Garcin, Son excellence monsieur mon amiFrançois-Régis Bastide. Un nom séduisant, avec un prénom (d'emprunt) à la fois bien planté et un peu en suspens, un patronyme rassurant, mais qui parle à bien peu de monde aujourd'hui.
Aux auditeurs du Masque et la Plume d'avant les années 1980, l'émission de critiques de France-Inter vieille de plus d'un demi-siècle. A ceux qui ont lu, dans le passé, un ouvrage comme les Adieux, prix Femina 1956. Mais les moins de quarante ans sont rares à connaître l'existence même de ce personnage disparu en 1996.

Jérôme Garcin, actuel animateur du Masque et la Plume a entretenu avec cet admirateur et sosie de Cocteau une longue amitié faite de complémentarité bien plus que de gémellité. Il dévoile dans ce livre les multiples facettes de cette figure oubliée, en se livrant à un art dans lequel il excelle : l'art du portrait.
La balade auprès de l'ancien diplomate de François Mitterrand est d'autant plus convaincante qu'elle se méfie de l'hagiographie. François-Régis Bastide, natif de Biarritz, éducation catholique bourgeoise, fou de musique et de culture germanique, se serait rêvé compositeur, de préférence auréolé de gloire. Il a fait éditeur, journaliste dans les arts, ambassadeur élégant, partisan socialiste fidèle, écrivain dilettante.
Adorateur des femmes, il a passé sa vie à les séduire avant de rencontrer l'amour durable, mais c'est sans doute aux hommes qu'il regrette de n'avoir plu assez ; pour commencer, à lui-même.
Alors cet intello-chic de la Rive gauche, qui, comme tous ceux qui se sont figés dans leur style, a fini par être démodé, a trouvé un refuge heureux dans le Var, au milieu des cyprès et des oliviers, prenant les heures aux choses de l'esprit pour les consacrer à la taille, à l'arrosage et au bon temps.
Vie tout en contrastes, émouvante, celle d'un homme qui a cherché sa place dans son monde et son époque, vie presque ordinaire, avec ses zigs-zags, ses désirs et ses frustrations.
En décrivant François-Régis Bastide, en se souvenant de leur profond attachement, Jérôme Garcin dessine aussi en creux une sorte d'auto-portrait, d'une plume fine et douce, fidèle à l'ami autant qu'à lui-même, et empreinte d'une mélancolie bien dans sa veine, que l'on retrouve avec toujours autant de plaisir.

Son excellence, monsieur mon ami
Jérôme Garcin
Gallimard, 16 € (2008) - En folio, 230 p., 6,10 € (2009)

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