Découvrir le
premier roman de Don DeLillo - publié en 1971 - après la lecture de
Point Omega
son dernier livre, permet de percevoir à quel point l'écrivain américain est
demeuré fidèle à des thématiques déjà abordées il y a quarante ans.
Americana raconte à la première personne l'histoire de David Bell, un homme de 28 ans qui travaille à la télévision. Au fil de 300 et quelques pages, DeLillo nous fait suivre son quotidien sur plusieurs mois, entrecoupé de flash-back sur son enfance et ses années d'études.
L'auteur de Bruit de fond, dès son premier roman, ne prenait pas le lecteur par la main, déplaçant son narrateur d'un univers à un autre sans transition, racontant beaucoup mais n'expliquant rien, se permettant de (courts) passages à la frontière de l'obscur...
La puissance d'écriture est, elle aussi, déjà à l'œuvre, Don DeLillo donnant
à l'histoire de David Bell - individu quelque peu dérangé, quoique beau, aimé,
intégré socialement et bien avancé sur le chemin de la réussite - l'ampleur
d'une fresque américaine.
Le monde de la télévision, avec ses heures de réunions inutiles suivies
d'après-midi à ne rien faire sinon recueillir les ragots et surveiller ses
concurrents, celui de la publicité à travers le père de Davy obsédé par son
métier, les études huppées, le travail acharné suivies de phases de
décompression dans l'alcool et le sexe, les communautarismes et la religion...
sont autant de plans rapprochés sur les Etats-Unis développés par l'écrivain à
travers le récit de David Bell.
La satire qui sous-tend le roman ne faiblit pas au cours du périple que le
narrateur entreprend à bord d'un van vers le Grand Ouest : là, au
lieu d'aller réaliser un travail documentaire sur les Navajos pour la
télévision, il s'arrête dans le MidWest pour tourner son propre film,
totalement autobiographique. A travers ce geste, s'affirme plus que jamais le
désarroi de cet homme pris dans une société qui le traite pourtant fort
bien.
Le cinéma, et plus encore la réalisation du film - très long, très lent -
semble le seul recours permettant à David d'échapper à cette vie tracée, tout
en lui faisant prendre encore plus conscience de l'insensé de l'existence.
Dans ce monde sinistre, des femmes seules paraît jaillir la grâce, à travers des personnages aussi beaux qu'énigmatiques, comme la mère de Davy, son ex-épouse ou encore son amie Sullivan, ou à travers de furtifs passages aussi brillants que cette pépite :
A un moment de la nuit, comme j'étais à une fenêtre surplombant une piscine bleue, je me souvins d'être passé un jour devant le Waldorf, St. Bartholomew et le building Seagram, puis d'avoir regardé sur l'autre trottoir une fille ravissante, en vert clair, qui se tenait devant la vitrine de Mercedes-Benz, dans la Cinquante-Sixième Rue. C'était un soir d'été, un vendredi, et la ville commençait à se vider. Je traversai jusqu'au terre-plein central de l'avenue, et m'arrêtai un moment pour l'observer. Elle attendait quelqu'un. Le crépuscule violet de Park Avenue glissait sur d'immenses vitres. La circulation ralentit, et le bêlement doux des klaxons soulevait une demi-note de désir dans le crépuscule lourd. Il flottait une impression de tropique, de volupté et de fruit cueilli, et aussi de mer, une promesse qui se dénudait en vagues d'air salé par les fleuves et la baie, de hamacs et de plantes géantes sur les toits-terrasses, un homme et une femme qui regardaient la ville descendre dans les cratères musicaux de sa naissance. Et elle se tenait devant la vitrine, pas vraiment face à moi, blonde et bien faite, avec toute cette vitesse élégante emprisonnée derrière elle, barres de torsion et freins à disque dissimulés, dans la posture de la belle mécanique, et son corps à elle, légèrement détourné, semblait se fondre dans les réfractions de verre. C'était tout ce qu'il y avait et c'était tout.
Americana
Don DeLillo
Œuvres romanesques, Tome I (cinq romans)
Actes
Sud, Thesaurus, 1536 p., 30 € (2008)
-dans la friche ni silence
Deux formes
d’écriture pour nous conter l’histoire d’une défaite.
Le papillon se
pose sur la corne gauche du chamois. C’en est trop pour l’homme qui porte sur
le dos l’animal qu’il vient de tuer. « Sa respiration s’assombrit, ses
jambes se durcirent, le battement des ailes et le battement du sang
s’arrêtèrent en même temps. Le poids du papillon avait fini sur son cœur, vide
comme un poing fermé ».
D’abord, après la page de
titre, une information : « 2006 Fin d’été/début d’automne ». Le
temps de l’action du roman est précis.
Si vous vous interrogez sur les
questions essentielles de l’existence, demandez à un moine, il vous prêtera des
films qui vous aideront. Si vous apprenez que vous êtes le père d’un enfant
conçu par hasard dans la douceur d’une serre, allez planter une rare rose dite
à huit pétales dans un jardin à des milliers de kilomètres de chez vous. Si
vous venez de perdre votre mère, à 22 ans, essayez de vous rappeler comment
elle réussissait la soupe au flétan, ça peut servir à votre père.
A
l'heure où les prix littéraires tombent comme les feuilles arrachées par le
vent de novembre, où l'on voit le jury du Goncourt récompenser l'auteur de
sinistres romans, et applaudi en ce sens par des pelletés d'émerveillés,
croyant découvrir le monde contemporain à travers l'œuvre de leur gourou
atrabilaire, avec une complaisance pour son cynisme assez inquiétante, le temps
et le besoin de lecture sont plus que jamais de saison.
Il peut nous paraître
évident qu’une maison est cet espace, plus ou moins fermé, plus ou moins
ouvert, resserré entre des murs, qui délimite bien un dedans et un
dehors.
Une digne héritière des
Borgia voudrait régner sur le monde en cette fin du XVIe siècle. Elle se nomme
Fausta et manigance, assassine, capture, torture sans aucun complexe. Le moyen
d’arriver à ses fins : prendre le pouvoir dans l’institution où les femmes
sont le plus exclues, la papauté. Fausta sera Papesse ou ne sera rien.
Le roman
commence par l'anniversaire de Solange, soixante ans, dans la salle des fêtes
du village. Description minutieuse, lente, d'une scène qui va agir comme un
détonateur : Bertrand, surnommé Feu-de-bois parce qu'il en porte
l'odeur âcre à laquelle s'ajoutent celles de l'alcool et de la crasse, un
marginal haineux et entretenu offre à sa soeur Solange un bijou dont tous se
demandent comment il a pu le payer.
Jean Bosmans a peut-être
désormais la soixantaine. Il marche dans Paris dont il connaît par cœur les
rues, les stations de métro, pour les avoir arpentées sans cesse depuis des
décennies.
François-Régis
Bastide. Un nom séduisant, avec un prénom (d'emprunt) à la fois bien planté et
un peu en suspens, un patronyme rassurant, mais qui parle à bien peu de monde
aujourd'hui.