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Littérature et poésie

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samedi 6 mars 2010

Bruit de fond. Don Delillo

Bruit de fond, Don Delillo, Actes SudLa vie quotidienne est faite de petits bonheurs et de petits soucis. Celle qui est décrite par Delillo dans les années 80 est américaine, concerne une famille habile à faire vivre ensemble des enfants issus de plusieurs couples précédents. Dans cette ambiance très animée les bruits de fond sont nombreux : les images et les voix de la télé, qui peuvent surgir à tout moment, les gestes de la consommation, qui aident bien à pousser aujourd’hui pour arriver à demain.
Mais une autre couche plus profonde de bruit de fond est prête à émerger, de manière plus ou moins insidieuse, ou brusquement en profitant d’une brèche ouverte inopinément. C’est celle qui propose d’autres aspects de la réalité de notre quotidien, celle qui peut même se substituer à la réalité de tous les jours, celle qui nous met en contact avec la vie, et avec la mort.
Avec la vie d’abord, la vie des jeunes enfants, si pleine d’avenir insoupçonné, si prometteuse, qui nous fait ressentir l’animalité qui nous reste encore : « A de tels moments, je sens que je l’aime avec un désespoir animal, j’ai envie de le prendre sous mon manteau, de le serrer sur ma poitrine, et de le garder là pour le protéger ».
Avec la mort aussi, laquelle, selon Delillo peut prendre deux figures : le danger qui s’abat sur soi, sous forme ici d’un nuage toxique auquel on est exposé, et la peur de la mort, sentiment difficile à maîtriser, à faire partager, qui vient davantage d’un bruit de fond personnel que des risques venus d’ailleurs.
Le couple Babette et Jack est un couple « moderne » qui se dit tout. Delillo s’amuse à rapporter ces conversations qui n’en finissent pas de démontrer la vanité de l’ambition de communication. La peur de la mort (Babette) et le sentiment du danger à avoir été exposé (Jack) ne s’avouent pas si facilement. Mais pour autant, tenter d’éviter le face à face avec ses peurs peut être très dangereux : le pseudo médicament qui doit supprimer la peur de mourir conduit à la folie, le sentiment d’être condamné peut conduire au meurtre.
Au final, il reste toujours les enfants, comme Wilder, le plus jeune de la tribu : « Pourquoi je me sens si bien avec Wilder ? Ce n’est pas du tout comme lorsque je suis avec les autres enfants dis-je. –Vous appréciez son ego absolu, sa liberté sans limites. –En quoi sa liberté est-elle sans limites ? –Il ne sait pas encore qu’il va mourir. Il ne sait rien à propos de la mort. C’est cette ignorance puérile que vous chérissez, cet état qui exclut la profonde blessure. Vous avez envie d’être à ses côtés, de le toucher, de le regarder, de respirer son odeur ».
Lire un récit de Delillo, ce n’est pas lire un roman, c’est lire un texte qui vous étonne à chaque page par ses réflexions, digressions, situations cocasses qui parlent si bien de nos sociétés. S’il parle si bien, c’est qu’il est aussi, sans doute, un romancier. Pour ce roman-ci il a obtenu le National Book Award, dans les années 80, et il est toujours temps de le lire.

Bruit de fond
Don Delillo
Actes Sud (Babel) 10,50 €

mercredi 27 janvier 2010

Netherland. Joseph O’Neill

Netherland, Joseph O'Neill, l'OlivierDrôle de roman que ce Netherland, livre hautement recommandé par Barack Obama soi-même à ce qu'on dit. Histoire ténue, "à l'Américaine", écrite par un Irlandais de New-York, par laquelle un homme ordinaire à point raconte un bout de sa vie, faite de rencontres, d'amours et d'amours brisées, d'amitié, de passion et de questions.
Il y a des qui suis-je ?, pourquoi ici ? et pour quoi faire ? dans ce livre admirablement écrit, où Joseph O'Neill décrit ce presque rien qu'est l'existence, un souffle d'émotions, de sentiments et de mots que l'on pose sur nos vies.
Qui est vraiment Hans, le narrateur ? Analyste financier néerlandais installé à New-York, d'où, après le 11 septembre, sa femme le quitte pour rejoindre Londres avec son fils, Hans soudain malheureux se pose la question pour première fois. Les souvenirs d'enfance dans son plat pays, les raisons de sa venue aux Etats-Unis, il les évoque au fil d'une amitié nouée avec un homme un peu trouble mais profondément séduisant, Chuck Ramkissoon, un immigré de Trinidad, comme lui animé d'une singulière passion : le cricket. Sport peu connu, sport d'immigrés, sport savant et classe pratiqué de blanc vêtu en une sorte de ballet, dont l'écrivain nous dit tout mais dont on ne comprend goutte, ce qui est de peu de poids. L'importance est certainement bien davantage dans le pourquoi. Au détour de cette communauté hétéroclite et souvent pauvre s'adonnant à ce sport en marge du modèle dominant, O'Neill trace les contours des Etats-Unis d'Amérique, de l'identité d'une nation. Identité nationale plus que jamais mouvante, indéterminable, inventée chaque jour. Mais aussi identité d'un homme qui à travers ce hobby empoigne enfin quelque chose, se définit par rapport au groupe et à l'Autre, pour ensuite empoigner l'essentiel de sa vie.
Bien beau pays que ce Netherland, que l'on traverse en acceptant de se laisser dériver doucement, porté par l'écriture ciselée de Joseph O'Neill, pleine de lucidité, de délicatesse et de se sensibilité.

"Netherland"
Joseph O'Neill
Traduit de l'américain par Anne Wicke
L'Olivier, 304 p., 22 euros

Joseph O’Neill, né en 1964 à Cork en Irlande vit depuis plus de dix ans à New York. Netherland est son toisième roman (le premier publié en France). Très bien accueilli à sa sortie aux Etats-Unis en 2008, il a reçu le Pen/Faulkner Award.

dimanche 15 novembre 2009

Le Recours aux forêts. Michel Onfray

Michel Onfray, le recours aux forêts, GaliléeA l'issue de sa conférence Le post anarchisme expliqué à ma grand-mère tenue le 5 novembre dernier au théâtre du Rond-Point, Michel Onfray signait son dernier ouvrage joliment intitulé Le Recours aux forêts, La tentation de Démocrite.

A travers ce texte destiné à être monté à la Comédie de Caen, le philosophe, qui projetait avec quelques amis "en remède aux misères du monde", de se rendre en Islande, "cette terre où la nature compte plus que les hommes", adopte, sans y être allé en raison de la maladie d'un être cher, la "sagesse universelle, païenne, virgilienne" des hyperboréens.

Si Onfray a une très ancienne origine scandinave, ses ascendants se sont implantés voici mille ans en pays normand, où Michel Onfray vit toujours, dans la ville d'Argentan. C'est là, lisant Ronsard et Whitman, qu'il a écrit cette courte pièce, disant son désir de rejoindre, le moment venu, la terre de ses ancêtres dont il est issu.

Dans des pages d'abord violentes, l'auteur du Traité d'athéologie rappelle la folie et la barbarie des hommes, leur vanité, leur petitesse, leur envie, leur opportunisme, leur hypocrisie et leurs trahisons, les maux faits au nom de la religion, les fausses sagesses et la fausse Justice, impostures de tout poil répétées à l'infini.

Puis, se plaçant sous le signe de Démocrite, "ce philosophe, figure du matérialisme radical qui après avoir beaucoup voyagé (...) se fit construire une petite maison au fond de son jardin pour y vivre le restant de ses jours", Onfray livre une ode à la nature, à la simplicité, au repli sur soi pour retrouver la paix, près du ciel, des oiseaux, des fleurs et de l'eau.
Le jeune quinquagénaire y retrouve les goûts et les parfums de son enfance, la fleur de sureau et les groseilles à maquereau, mais aussi son effroi face à la vipère, la couleuvre ou l'orvet, et encore son émerveillement lorsqu'il lève la tête vers le ciel ; enfin, toutes ces choses qui, décidément, et c'est une consolation souveraine, chez lui non plus ne passent pas :

Je veux prendre le temps des nuages
M'abandonner à leurs mousses, à leurs cotons, à leurs veloutés
Rentrer dans la plume de leurs ventres
Dans le duvet de leur esprit
Dans la chair de vapeur de leur âme
Flotter sur eux
Y accrocher mon vagabondage
M'y reposer des hommes
Je veux calculer leurs courses, poussés par le vent
Y guetter le secret du temps à venir
Chercher dans les filasses
Scruter dans leurs panses parfois grises
Me perdre dans la forme de l'un d'entre eux
Solitaire dans un azur insolent
Savoir, déniaisé, qu'on n'y trouve ni les anges
Ni les dieux, ni Dieu
Mais l'haleine des fleurs parties vers les étoiles.

Le Recours aux forêts, La tentation de Démocrite
Michel Onfray
Galilée, 2009, 80 p., 14 €

mardi 27 octobre 2009

La partition. Felipe Hernandez

La partition, Felipe Hernandez, VerdierLa frontière entre désir et folie peut être bien ténue.

Felipe Hernandez nous entraîne dans les désirs de personnages fous de musique : un producteur, des compositeurs, une chanteuse, une historienne de la musique baroque. Les univers obsessionnels de chacun se heurtent aux désirs des autres, ou s’allient un temps, dans des rencontres souvent douloureuses plombées par l’impossibilité de saisir le sens du comportement de l’autre.

José est un jeune compositeur qui reçoit commande de Ricardo Nubla, directeur du Conservatoire et producteur. Au fur et à mesure que son travail sur la partition avance, José s’aperçoit que Nubla a étendu ses filets tout autour de lui, de manière à orienter l’œuvre qu’il prépare en direction de ses seuls intérêts. Le sentiment d’être manipulé entre lui-même dans le jeu. José voit toutes ses relations perturbées par ce lien avec Nubla : sa compagne le quitte, son amie chanteuse devient un jouet entre les mains du producteur, son ami musicien ne veut plus le voir.
Ces désirs exacerbés tendent vers une violence tantôt explicite, tantôt sourde, menaçante, oppressante pour le lecteur. Les combats de chiens organisés au profit de Nubla prennent une dimension symbolique centrale. Mais les chiens ne sont pas les seuls à pouvoir y laisser leur vie.

La force d’écriture de Felipe Hernandez est d’arriver à nous faire partager la vie de José dans son monde dominé par les sons. Tout au long du roman l’univers sonore est présent, car les moindres bruits du quotidien sont partie prenante du processus de création musicale, ou du moins participent directement à l’état psychique du compositeur. « Il resta sur le seuil à écouter le rythme des pas d’Irène dans l’escalier, et quand elle eut refermé la porte d’entrée il resta planté là avec le vain espoir de distinguer ses pas parmi tous les pas qui parcouraient les rues de la ville. Et, pour la première fois, il eut l’impression d’entendre le rythme qu’il avait cherché en vain pendant tant de jours ».
Les obsessions de José et de Nubla ne sont pas de même nature. L’un reste du côté de la création, de la vie : « (…) insensiblement les notes qu’il écrivait sur la portée en venaient à s’intégrer dans cette autre portée sinueuse que traçaient les lignes du bois. Et il sentait physiquement le temps de la musique et le temps du bois se fondre en un seul temps organique, viscéral, qui l’entraînait au travers d’images rapides à la texture sonore et de rythmes aussi visibles que les stries de la ronce du noyer… ». L’autre par contre penche nettement vers le morbide.

Le roman prend place dans la liste des œuvres qui nous plongent dans des univers mentaux où le désir et ses mystères se déploient jusqu’à contaminer le monde réel. Nous sommes très proches de « l’espace intérieur » de James Ballard, écrivain anglais majeur qui nous a quitté cette année.

La partition. Felipe Hernandez
Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc
Verdier (2008, 384 pages, 17 €)

dimanche 25 octobre 2009

Le lièvre de Patagonie. Claude Lanzmann

Le lièvre de patagonie, LanzmannLe lièvre de Patagonie est une pierre précieuse aux facettes multiples.
On dévore les Mémoires de Claude Lanzmann comme on est pris, sans pouvoir s'arrêter, dans les très bons romans. Et ce que l'on y trouve surprend à chaque page.

Il y a d'abord le « montage » du livre (son auteur n'est pas un grand cinéaste pour rien), dont on se demande comment il est fait, à la fois thématique et globalement chronologique, mais avec des bonds en avant et en arrière d'une souplesse telle que la lecture s'effectue avec une constante fluidité. Lanzmann a l'agilité de l'animal qu'il semble avoir choisi pour totem et sous le signe duquel il a placé ses Mémoires.

Agilité, mais pas seulement. Claude Lanzmann est aussi doué d'une énergie, d'une robustesse (de combien d'accidents s'est-il remis ?), d'une opiniâtreté et d'un courage à toute épreuve. Ses engagements en sont la démonstration.

Car Lanzmann – et c'est ici l'un des intérêts du livre – né en 1925, a traversé le XXème siècle les yeux grands ouverts sur le monde, l'esprit en alerte et le corps en mouvement. Son histoire se confond bien souvent avec la grande Histoire.
Pendant l'Occupation, étudiant à Clermont-Ferrand, il a à peine 18 ans quand il s'engage dans la Résistance. De retour à Paris, il se plonge dans les lettres au lycée Louis-le-Grand, côtoie les grandes figures intellectuelles de l'après-guerre, dont Gilles Deleuze, Michel Tournier... Jean Cau son grand ami lui fait rencontrer Jean-Paul Sartre lorsqu'il en devient le secrétaire. Simone de Beauvoir n'est pas loin ; c'est le coup de foudre et le début d'une vie conjugale passionnée (la seule que Simone de Beauvoir ait connue) de sept années, avant de se transformer en une profonde et indéfectible amitié.

Devenu journaliste en écrivant un reportage fouillé à la suite d'un long séjour à Berlin, entré dans le giron d'Hélène et Pierre Lazareff qui régnaient alors sur la presse, mais s'en s'interdire de travailler en même temps, à l'invitation de Sartre, pour les Temps Modernes (dont il est aujourd'hui le directeur), il exerce son métier en allant systématiquement se rendre compte par lui-même. Et, voyageur infatigable, il examine toujours ses propres engagements à la lumière de ce qu'il voit et entend. Signataire du Manifeste des 121 sur le droit à l'insoumission pendant la guerre d'Algérie, il prendra ensuite ses distances avec le FLN. En Chine, en Corée du Nord, en Israël, en Egypte, il n'a cessé d'aller au devant des gens et de les écouter.

Car Claude Lanzmann est avant tout – autre point qui rend ses Mémoires si passionnants – un amoureux de l'humain. Ce sont les pionniers d'Israël qui lui ont fait aimer Israël. C'est parce qu'un ministre le lui a demandé et qu'il était épris d'une Allemande vivant en Israël qu'il a décidé de se lancer dans Shoah, même si le film qu'il a en définitive réalisé ne tient qu'à la vision qu'il en avait lui-même. La dernière centaine de pages du livres, consacrée à cette entreprise qu'il a portée pendant douze ans, constituent à elles-seules un document captivant.

Si sa sensibilité et son humanité se lisent à chaque page, elles éclatent de façon bouleversante lorsqu'il évoque sa sœur Evelyne, comédienne d'une intelligence vive, très belle mais mal aimée, suicidée à 36 ans ; ou encore sa mère, avec qui les relations n'ont pas toujours été simples mais à qui il rend dans ces lignes un très bel hommage. Ou quand il parle de Sartre, à qui il a voué une amitié et une admiration sans faille malgré l'éloignement idéologique à partir de la fin des années 1960, et plus encore de Simone de Beauvoir, dont il dit « L'écoute la transfigurait, son visage se faisait humanité pure, comme si sa capacité à se concentrer sur les problèmes de l'autre la délivrait de son souci, de sa propre angoisse et de la fatigue de vivre qui ne la quitta pas après la mort de Sartre ».

C'est une énième brillante facette de ces Mémoires : ces portraits personnels, qui n'ont rien d'hagiographies, mais auxquels au contraire on croit comme si on avait soi-même connu ces grands aujourd'hui disparus. En cela, Le lièvre de Patagonie constitue aussi un magnifique témoignage, dont l'écriture est, de surcroît, et ce n'est pas la moindre de ses qualités, d'une finesse et d'une précision tout à fait remarquables.

Le lièvre de Patagonie
Claude Lanzmann
Gallimard, 2009 (558 p., 25 €)

samedi 22 août 2009

Gaston Massat (1909-1966)

Gaston Massat, Capitaine SuperbePoète, romancier, résistant, communiste, Gaston Massat aurait eu cent ans cette année.
A cette occasion, le pays du Couserans (Ariège) salue enfin la mémoire et l'œuvre de cette figure littéraire, en rééditant ses écrits tombés dans l'oubli depuis trop longtemps.
La ville de Saint-Girons a également proposé durant l'été une exposition autour des peintres amis du poète, où l'on pouvait aussi découvrir de nombreuses photos et lettres, autant de témoignages d'amitié des proches d'idées et de cœur de Gaston Massat : Paul Eluard, Aragon, Elsa Triolet, Joë Bousquet, Jean Marcenac...

Petit-fils et fils de libraires installés à Saint-Girons et à Toulouse, Gaston Massat fait ses études de philosophie dans la ville rose, où, avec son frère cadet René, il rencontre en autres le futur psychiatre Lucien Bonnafé, le poète Jean Marcenac... Ils sont ainsi quelques étudiants à créer à la brasserie Tortoni place du Capitole un groupe de mouvance surréaliste, dont Gaston Massat est un fervent connaisseur et partisan.
Ses études terminées, Gaston Massat revient à Saint-Girons où il prend la direction d'une librairie qui devient vite une sorte de « salon » sans façon, point de rendez-vous intellectuel, artistique et politique de la capitale du Couserans. Outre une abondante correspondance, il reçoit la visite de Paul Eluard, Jean Marsenac, Lucien Bonnafé... se rend fréquemment à Carcassonne voir son ami Joë Bousquet.

Engagé dans la Résistance pendant l'Occupation, l'ensemble de sa vie et de son œuvre témoignent de sa révolte et de son combat contre la dictature, la torture, les massacres de l'homme par l'homme. C'est d'ailleurs ainsi que Jean Marsenac saluera sa mémoire : « C'est grâce à lui, à cette immense fantaisie qui faisait voler en éclats le monde des gens sérieux que j'ai appris la force des mots qui remettent l'univers en question. J'ai appris avec lui la vertu véritable de la poésie qui est de dire non aux conditions inacceptables qui sont faites à l'homme par les mots qu'on accepte, les faits auxquels on obéit ».

Gaston Massat, 1909-1966Seul roman qu'il ait écrit, Capitaine Superbe a été publié aux éditions Bordas en 1946 puis dans le journal Action en 1947. Il a fait dire à Aragon qu'il était à lire « avec une espèce de reconnaissance ». Il vient d'être réédité à l'initiative de sa nièce Catherine Massat aux éditions Libertaires avec des illustrations d'Ernest Pignon Ernest.
Inspiré de l'histoire tragique du Couserans pendant Seconde guerre mondiale, dédié « A ceux qui se reconnaîtront dans le livre », il retrace les violences et meurtres commis par la Gestapo, les combats du maquis contre l'armée allemande, mettant en scène sans fard aucun exactions des miliciens locaux et faits de Résistance en juillet et août 1944.
La réussite de ce roman tient de toute évidence à la façon dont Gaston Massat a mêlé une prose poétique magnifiant le cadre naturel dans lequel il se déroule (et l'histoire d'amour qui en fait la trame) à un compte-rendu sans détour des brutalités commises, des lâchetés, du désespoir et de la révolte.

Publiés dans Les Lettres Françaises, Les Cahiers du Sud ou la revue Europe, et dans deux recueils (Piège à Loup en 1935 et Adam et Eve, La Source des Jours, illustré par Raoul Duffy, en 1948) les poèmes du Saint-Gironnais sont tout aussi poignants.
Ils ont été réunis dans leur intégralité cette année dans Voici ma voix aux éditions Le Pas d'Oiseau, à l'initiative de la ville de Saint-Girons. On y trouvera ce poème de 1949 « Je meurs d'Espagne », qui montre l'attachement à l'Espagne de celui qui durant l'Occupation a combattu dans le maquis aux côtés de réfugiés Républicains :

(...)
Je suis de vieille race sarrazine
Je suis la fleur d'un évêque en gâteau d'amis
Et d'une chanteuse borgne de Bilbao
Une aile bat pour chaque espoir
Je me souviens du temps des magiciens
Du temps où Soledad grenier des lézards
Faisait son lit d'écume et de pierres...

Et maintenant au bord des yeux
Il n'y a plus que les oiseaux qui viennent
Sifflant les airs volés aux portes des prisons...
Plus un parfum ne vient de la terre des femmes ...
Et l'on dit que le pain se pourrit sous les langues
Hier Guernica était remplie de fleurs

De fleurs de sang de fleurs de bouche
Rien ne se perd des vies volées
Un mot s'est pris à la glace des lèvres
Un mot brûlant liberté.

A lire :
Capitaine Superbe, 13 € (éd. Libertaires, 170 p.)
Voici ma voix, 17 € (éd. Le Pas d'Oiseau)
et le dossier consacré à Gaston Massat dans le n° 177 de l'Ariégeois Magazine (juillet-août 2009)

samedi 8 août 2009

Train de nuit pour Lisbonne. Pascal Mercier

Train de nuit pour Lisbonne, Pascal MercierUn livre peut-il changer le cours de la vie ? Assurément oui pour Raimond Gregorius, professeur de littérature ancienne, proche de la soixantaine, qui découvre dans une librairie la phrase : « S’il est vrai que nous ne pouvons vivre qu’une petite partie de ce qui est en nous –qu’advient-il du reste ? ».

Il vit à Berne depuis longtemps, le livre qu’il vient de découvrir est écrit en portugais, langue qu’il ne comprend pas. Mais une femme, rencontrée brièvement plus tôt, est Portugaise. Deux bonnes raisons pour prendre le train de nuit pour Lisbonne dès le lendemain. Ses quêtes ne vont pas aboutir de la même façon.

Il arrive à approcher la figure du poète, en menant une enquête patiente auprès des personnes qui l’ont connu. Il se passionne de plus en plus pour une œuvre et un personnage qu’il arrive à traduire en apprenant la langue. Amadeu do Prado est mort, mais les témoins de sa vie, particulièrement ceux de sa famille, souvent hauts en couleur, permettent de reconstituer un portrait fascinant de cet homme qui a été médecin, écrivain, philosophe. Sans cesse Gregorius passe de la trace écrite aux souvenirs laissés par l’écrivain, au risque de rendre l’image de plus en plus complexe. Quand à la Portugaise du début du livre, nulle nouvelle.

Si Raimond Gregorius s’intéresse tant à l’œuvre d’Amadeu, c’est qu’elle fait profondément écho à sa vie intérieure. L’ombre de Fernando Pessoa, l’écrivain des identités multiples, n’est jamais bien loin, en particulier dans sa dimension temporelle lorsque Mercier fait écrire à Amadeu : « Et la confiance craintive que je lis dans les regards de ceux qui cherchent de l’aide me force à y croire tant qu’ils sont devant moi. Mais à peine sont-ils partis que je voudrais leur crier : je suis quand même encore ce garçon anxieux sur les marches de l’école, c’est totalement sans importance, c’est même un mensonge que je sois assis en blouse blanche derrière l’énorme bureau et que je distribue des conseils, ne vous laissez pas tromper par ce que nous appelons, avec une superficialité ridicule, le présent ».
Pascal Mercier nous donne l’occasion de belles rencontres : ses personnages, la ville de Lisbonne, la réflexion sur le temps. Le tout intimement mêlé avec beaucoup de talent.

Train de nuit pour Lisbonne
Pascal Mercier
Editions Maren Sell, 2006 (visiblement épuisé)
Disponible chez 10/18 depuis 2008 (10 €)

samedi 6 juin 2009

Paris en toutes lettres : le Barthes de Chantal Thomas

Le Barthes de Chantal Thomas, Paris en toutes lettres"C'est curieux de venir dans ce lieu pour écouter autre chose que de la musique..." dit Chantal Thomas avec un petit sourire, en s'installant avec ses livres à une table minuscule.
A 11 h ce samedi, sous le plafond à caissons doré du foyer du théâtre du Châtelet, une poignée de doux furieux écoutaient l'auteur des Cafés de la mémoire venue se livrer à un exercice d'admiration consacré à Roland Barthes.

Lorsqu'on lit ou écoute Chantal Thomas, une intelligence limpide se dégage de chaque phrase, non pas celle d'un savoir désincarné, mais celle d'un être excité par la littérature et par la vie et qui, à la voir, si frêle et si simple, semble irradier autour d'elle avec une force irrésistible.

Ce matin, pendant une petite heure, elle a fait revivre le temps et la géographie de Roland Barthes, en ce qu'elle appelle "une ligne de vie et une ligne d'écriture" qui se sont rejoints avec Fragments d'un discours amoureux puis La Chambre claire, moments ou Barthes est arrivé au point intime entre lui et son écriture, bien loin de sa thèse Système de la mode, où le monde qu'il voulait explorer, féminin, était trop fascinant pour ne pas s'en tenir à distance.

Si la géographie de l'auteur de Mythologies est Paris et le Sud-Ouest, son temps est "celui des années 1970, un temps de l'intelligence, qui n'est donc pas celui d'aujourd'hui...".
Chantal Thomas a suivi le séminaire de la rue de Tournon (donc avant l'époque du Collège de France), où une dizaine d'étudiants se réunissaient autour du célèbre écrivain. Barthes était "dans cette ferveur d'intelligence qui embrasait tout le monde, et en même temps un peu en rupture, dans une douceur qui démarquait son séminaire de ceux de Lacan, de Deleuze, de Foucault". Pendant ses cours, lorsqu'il s'arrêtait pour réfléchir, le silence surgissait parfois, et se dégageaient alors "un sentiment de fragilité, de panique, un sentiment de "au dessus du vide", qui est celui de l'écriture ; et en même temps une grande fraîcheur."

Dans l'intimité de cette pièce mansardée, où s'imposait la voix mate et ouatée du maître, se mêlaient deux ouvertures sur l'aventure : "cet art inconnu de l'écriture" (transmission sur laquelle il gardait un silence complet, se refusant à faire semblant de dire ce qu'il fallait faire, "le degré zéro de la démagogie" résume Chantal Thomas), mais aussi une circulation du désir, entre les élèves, et entre eux et Barthes. A la clarté d'un enseignement socratique "s'enchevêtrait le flirt, ce qui donnait une touche romanesque au séminaire".
Au détour d'une réponse à un spectateur sur la question de la (non-)place de la jouissance chez le sémiologue, Chantal Thomas dit que le contact avec Barthes a été pour elle "un rapport avec une adolescence, une incapacité à vivre une vie d'adulte, une utopie réalisée" : grâce à lui, elle n'a "jamais franchi le pas d'un mode de vie responsable, tourné vers l'organisation, la reproduction". Elle a appris auprès de lui que "le flirt était une valeur sûre ; une valeur démodée, sans utilité, mais si barthésienne... peut-être une façon de le perpétuer aujourd'hui".

Et si l'auteur de Journal de deuil fait partie des rares sémiologues de l'époque lus encore aujourd'hui, c'est sans doute parce qu'il était passionné par le langage, parce qu'il avait une confiance absolue dans la phrase, dans la syntaxe, le mot juste. Pour qu'un savoir porte, disait-il, il faut qu'il ait le sel des mots. Il n'y a pas eu "d'école Barthes", car il ne voulait transmettre ni corpus ni méthode. Ce qu'il transmettait, se souvient Chantal Thomas, c'était "un goût du savoir qui pénétrait l'intelligence". "Toutes ses lignes sont prises dans la volonté de comprendre, ce qui est un plaisir entier, un plaisir sensuel", ajoute-t-elle.

Sans doute aucun, le goût de ce plaisir-là, Chantal Thomas l'a magnifiquement communiqué à son public ce matin.

A lire : Chantal Thomas, Cafés de la mémoire (Editions du Seuil, 2008, 352 p., 20 €), qui se termine par sa rencontre avec Roland Barthes

Paris en toutes lettres se poursuit jusqu'à lundi, voir le billet du 3 juin 2009.

mercredi 3 juin 2009

Paris en toutes lettres. Première édition

Festival Paris en toutes lettres, première éditionQuoi de neuf à Paris en ce beau mois de juin ? Un festival littéraire ! Du 4 au 8 juin, Paris fera la fête à la littérature pendant cinq jours avec cette toute première édition de Paris en toutes lettres.
Le programme met en appétit. Extraits.

- Un parcours à travers Paris et ses auteurs autour de textes qui évoquent la capitale : des écrivains contemporains (Jacques Roubaud, Chantal Thomas, Nancy Huston...) parlent des auteurs du passé (Raymond Queneau, Roland Barthes, Anaïs Nin...) et des comédiens en lisent de grands textes (Laurent Poitrenaux / Georges Perec, Julie Depardieu / lettres de Violette Leduc, Benoît Poelvoorde / Emmanuel Bove...), tandis qu'Olivier Rolin, Daniel Pennac, Eric Reinhardt, Emmanuel Guibert et bien d'autres participent à des lectures-rencontres.

A suivre aussi : la Comédie-Française sur le pont des Arts ; le bus "Exercices de style de Raymond Queneau" ; des promenades littéraires autour de Picasso, Ernt Jünger, Hélène Berr... Et, samedi 6, une soirée Modiano au Centquatre et sur France Culture.

- Des hommages aux voix étrangères d'hier et d'aujourd'hui avec Atiq Rahimi, Go Xingjian (Prix Nobel de littérature 2000), Alain Mabanckou... Egalement, des conférences et des débats sur le thème de l'hospitalité, notamment un débat sur le thème L'Europe, terre d'hospitalité littéraire ? avec Pierre Bergounioux et Jorge Semprun dimanche 7 à 18 h à la Cité européenne des Récollets.

- Plus largement, des scènes ouvertes à la littérature contemporaine, pour donner à tous l'envie de lire : des lectures-rencontres avec des auteurs (Pierre Guyotat, Tanguy Viel, Stéphane Audeguy, Emmanuel Carrère...), mais aussi des chanteurs (Thomas Fersen, Brigitte Fontaine...).

Sont programmées des manifestations dans les bibliothèques de la Ville de Paris (notamment pour la jeunesse), qui proposeront également un parcours Boris Vian à l'occasion du cinquantenaire de sa mort.

Libraires et bouquinistes s'associent aussi à l'événement. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (pour Paris, 15 promenades sociologiques, aux éditions Payot) seront à la Librairie Compagnie rue des Écoles dans le 5° jeudi 4 à 18 h, Daniel Pennac au Dragon savant rue de la Villette dans le 19° samedi 6 à partir de 17 h...

Toutes les manifestations (sauf exception) sont en accès libre et sans réservation, dans la limite des places disponibles.

Pour en savoir plus : le site Culture de la Ville de Paris

jeudi 23 avril 2009

D'autres vies que la mienne. Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, PolCe récit autobiographique a au début le goût un peu amer du bonheur gâché : Emmanuel Carrère passe avec sa compagne et leurs enfants respectifs des vacances dans un hôtel luxueux au Sri Lanka.
Mais son couple est gagné par la lassitude et Emmanuel Carrère se sent impuissant face à ce nouveau naufrage amoureux annoncé. L'histoire se répète, celle d'une incapacité à aimer vraiment, et soi-même, et une femme.
Et puis, très vite, surgit le tsunami de décembre 2004. Il emporte Juliette, la petite fille d'un couple de français connu sur place, mais il épargne Emmanuel Carrère et les siens.
Pourtant, ce raz-de-marée va porter l'auteur - et avant tout l'homme - sur d'autres rivages, là où s'allongent d'autres vies, elles frappées de plein fouet par les tragédies de l'existence. La disparition de cet enfant sera suivie, au retour en France, de la maladie de sa jeune belle-soeur, elle aussi prénommée Juliette. Il y a donc à nouveau la mort, là, toujours prête à venir faucher, même les vies les plus tendres. Et il y a les survivants, ceux qui ont aimé, qui se trouvent brutalement endeuillés et qui malgré tout, pour eux-mêmes et parfois plus encore pour ceux qui restent, continuent à vivre, à avancer, dans la douleur mais calmement, dignement, respectueux de l'amour et de la vie.
Le tsunami d'Emmanuel Carrère, ce sont ces vies-là, qui ne sont pas siennes, mais vers lesquelles il est projeté, au sens littéral, et qui le décentrent de lui-même.
Alors soudain, sa voix à lui se fait basse ; c'est à celle des autres qu'il prête sa plume. Il regarde et écoute les parents privés à jamais de leur fillette, parle longuement avec Etienne, un collègue juge ami de Juliette, fait parler Patrice, son mari et père de leurs trois jeunes enfants.
Ces vies-là, il les raconte précisément, sobrement, presque comme un enquêteur, avec l'envie, voire le besoin de connaître profondément ces hommes et ces femmes, pour comprendre comment elles conduisent leur vie, malgré tout, mais aussi pour s'en faire le témoin et le passeur.
Emmanuel Carrère, après avoir brossé, dans Un roman russe, un auto-portrait sans appel, s'avère un remarquable portraitiste des autres. Mais, à travers les personnes qu'il décrit, il fait aussi preuve d'une redoutable efficacité dans la description sociale. Toute la sensibilité et la finesse d'écriture qu'on lui connaît se déploie ici sur le terrain de la justice et des inégalités politiques et économiques avec un souffle nouveau et bouleversant.
En s'ouvrant aux autres, il s'est ouvert au monde et, en apprenant à aimer l'altérité comme elle est, a fini par se rencontrer lui-même. Il lui aura fallu, lui le gâté malheureux qui se croyait exceptionnel, connaître des gens moins chéris des cieux mais amoureux de la vie pour, sur ces plages étrangères, apprendre à faire confiance, à aimer, à se faire aimer, trouver des réponses à sa quête de soi et savoir où ses pieds sont posés et, enfin, les y sentir plutôt bien installés.

D'autres vies que la mienne
Emmanuel Carrère
Editions P.O.L
Mars 2009, 320 pages (19,5 €)

dimanche 8 mars 2009

Journée de la Femme : femmes de lettres

Mme Riccobono, Histoire de M. le marquis de CressyOn aime cette série de la collection Folio 2 € (qui propose, pour le prix d'un café, des textes de haute tenue et faciles à emporter), intitulée Femmes de lettres : elle nous a déjà permis de découvrir de jolis petits romans comme Pauline de George Sand ou Les amants d'Avignon d'Elsa Triolet.

A l'occasion de la Journée de la Femme, Gallimard a préparé une nouvelle livraison de textes introuvables ou délaissés écrits par des auteurs féminins des XVIIème, XVIIIème et XIXème siècles.
Des noms célèbres comme Mme de Sévigné ou Mme de Lafayette côtoient ici des écrivaines moins connues.

Le moment est donc venu de lire, par exemple, Mme Riccoboni (1713-1792), longtemps actrice à la Comédie-Française, amie de Diderot, et dont les romans rencontrèrent à l'époque un très grand succès.

Dans Histoire de M. le marquis de Cressy, elle raconte l'existence galante et mondaine d'un jeune homme des plus ambitieux qui, pour élever sa fortune, sacrifie la tendresse d'une pure énamourée, avant de piétiner le profond amour d'une très digne femme.
"L'apparence des vertus est bien plus séduisante que les vertus elles-mêmes, et celui qui feint de les avoir a bien de l'avantage sur celui qui les possède" : en dénonçant la redoutable efficacité de l'hypocrisie et de la belle figure, Marie-Jeanne Riccoboni souligne le mal que peut faire à deux nobles âmes un homme empreint de "fausseté".

Face à ce charmant marquis de Cressy, la sincérité et la pureté des sentiments vrais et durables viennent se heurter en permanence au jeu, à la bassesse et à la manipulation : "il affectait un air attendri, pénétré, l'entretenait avec feu d'une ardeur déjà refroidie, et dont les faibles restes n'avaient pour objet que lui-même"...

Porté par le français raffiné et musical du XVIIIème, entre descriptions psychologiques, conversations galantes et billets secrets, ce court roman ne manque ni de saveur :
"Cette espèce de commerce où le caprice et la liberté, tenant la place du sentiment, ôtent à l'amour toutes ces erreurs aimables dont il se nourrit, en font une sorte de goût où le cœur ne prend jamais de part, et qui donne moins de plaisir qu'il ne produit de regret"
...ni d'aphorisme :
"En maltraitant M. de Cressy, elles croyait remplir son devoir ; mais les démarches que la raison nous conseille ne sont pas celles qui donnent le plus de satisfaction à notre cœur"
...encore moins de morale :
"Il fut grand, il fut distingué ; il obtient tous les titres, tous les honneurs qu'il avait désirés : il fut riche, il fut élevé ; mais il ne fut point heureux".

Histoire de M. le marquis de Cressy
Marie-Jeanne Riccoboni
144 p., Folio 2 € Gallimard
Egalement parus en mars 2009, dans la série Femmes de lettres :
Madame d'Agoult Premières années
Madame de Lafayette Histoire de la princesse de Montpensier et autres nouvelles
Madame de Sévigné Je vous écris tous les jours... Premières lettres à sa fille
Madame de Staël Trois nouvelles

Chaque volume de la série Femmes de lettres est présenté par Martine Reid, diplômée de Yale aux Etats-Unis et professeur à l'université de Lille-III.
Le 20 mars prochain, elle organisera à la BNF François Mitterrand une journée d'étude consacrée à la place des femmes dans le discours critique et l'histoire littéraire.
Renseignements sur le site de la Bibliothèque nationale de France.

mercredi 4 mars 2009

Voix off. Denis Podadydès

Denis Podalydès, Voix off au Mercure de FranceTant de voix font un homme ; et peut-être plus de voix encore forment un comédien.
Les convoquant toutes, Denis Podalydès trace, au filet de ses voix, une manière d'autobiographie, toute en ondulations.

Au commencement, il y a la voix familiale, celle de sa grand-mère maternelle, de sa mère et de ses frères, qui est aussi la sienne lorsqu'il se trouve embarrassé, intimidé, emprunté. Une voix qui monte haut, se réfugie dans les aigus jusque dans le nez.
De la voix de sa grand-mère aussi respectée que crainte lui reviennent ces déjeuners hebdomadaires dans l'immeuble familial versaillais et son positionnement, dès l'enfance, dans la fratrie : il est déjà l'amateur de belles lettres, l'esprit nourri et délicat des quatre garçons.

De la bibliothèque (où il "règne une nostalgie féconde et radieuse, une douceur d'arrière saison, avec cette lame de soleil qui traverse à l'horizontale le salon, à cinq heures du soir au début de l'automne, une douceur de buffet garni, de vieux livres de la NRF...") à la librairie de son aïeule, le jeune Denis ne quitte guère le monde des livres, mais c'est au lycée, auprès d'un camarade de classe lui faisant découvrir Proust dans un passage d'Albertine disparue ("Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés de l'été"), qu'il découvre le plaisir incommensurable de poser sa voix dans la littérature et la littérature dans sa voix. S'installe alors en lui, pour ne plus le quitter, le besoin de dire, pour mieux les savourer, les textes aimés.

Si les voix des auteurs classiques ont alimenté et modelé sa voix intérieure, c'est avec celles des grands comédiens qu'il a exercé et trouvé sa voix de scène. Ses écoutes, empreintes d'autant d'attention que d'admiration, ses propres répétitions et imitations ont été et demeurent inlassables. Les évoquer à l'écrit serait vain si elles n'étaient pas perçues et restituées avec la sensibilité de Denis Podalydès, dont on connaît, depuis Scènes de la vie d'acteur, son premier ouvrage, la plume finement travaillée. Les descriptions de voix qu'il nous livre ici sont délicieuses de précisions métaphoriques et soulignent à merveille l'insaisissable matérialité, la puissance d'évocation et les réserves de séduction contenues dans une voix :

Voix de Jean-Louis Trintignant.
Avance à plat jusqu'à la finale, d'un mouvement décisif, régulier, faisant converger la phrase et la mélodie vers le même noeud de sens, qui lui donne sa charge et sa sensualité. Le petit repli délicat, au bout de la dernière syllabe, dit la pointe d'accent du Midi, et délivre en même temps la nuance ironique, amusée, tendre, qui gît dans la voix de Jean-Louis Trintignant. Son mordant est vivace, sa cruauté, infiniment précise, lorsque le rôle réclame qu'il libère les chiens féroces, trop longtemps contenus, de son timbre puissant. (...). Voix tapie prête à bondir, articulée dans une concentration qui parvient à résonner sans sécheresse, voluptueuse.

Voix off
Denis Podalydès
Mercure de France
Collection Traits et portraits
Livre + CD, 250 p., 25 €

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