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Peinture et arts graphiques

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mardi 29 juin 2010

Du Greco à Dalí. Musée Jacquemart-André

El Greco, miniature Tête du ChristL'exposition est courte (une soixantaine d'œuvres), voit large (cf. son titre), mais ne déçoit pas si l'on est prévenu de sa véritable substance.
Issus de la collection de l'homme d'affaires mexicain Juan Antonio Pérez Simón, ces tableaux ne sont pas de ceux que l'ont peut habituellement admirer dans les musées. Tel est l'intérêt de la visite, auquel s'ajoute celui d'offrir une idée de la production espagnole sur une période de pas moins de quatre siècles. Et si manquent deux très grands du XVII°, Vélasquez et Zurbarán, dans l'ensemble, du Siècle d'Or au XX° siècle, on fait ici un fort joli paseo ibérique.

Mêlant approches thématique et chronologique, le parcours débute par les fêtes espagnoles, avec deux tableaux de la Plaza Major, construite au début du XVII°, haut-lieu de festivités royales de Madrid devenue capitale sous le règne des Habsbourg en 1561. L'on découvre avec ravissement dans cette salle l'artiste catalan Anglada-Camarasa (1872-1959) avec une Feria de Valence (1907) éclatante de couleurs, où se lisent les inspirations parisiennes et viennoises, symbolisme, veine décorative de Klimt et Art nouveau. Y est également exposé un très beau Dalí bourré de références (dont celle au fameux Enterrement du Comte d’Orgaz du Greco à Tolède), qui était un projet de décor pour un ballet.

La peinture religieuse fut un des temps forts du Siècle d'or : après le Concile de Trente les autorités voulaient affirmer avec force images la vigueur de la religion catholique, couvrant les églises de peintures du Christ, de la Vierge et des Saints afin d'inculquer aux fidèles souvent illettrés les idées et les pratiques nées de la Contre-Réforme. Murillo (1617-1682), le plus doux, et Ribera (1591-1652), le plus poignant en produisirent un grand nombre. On admire ici une Immaculée Conception du premier et un frappant Saint Jérôme du deuxième. Le cher Greco est également présent grâce à une miniature de dix centimètres de haut Tête de Christ aux yeux plein de larmes sur un visage livide, d'une très belle humanité.

Goya, collection Perez SimonDans la salle consacrée à l'art du portrait, un grand portrait féminin de Goya se laisse longuement contempler. L'artiste semble avoir joué sur le contraste entre la monumentalité du buste drapé d'étoffes et de fourrure de l'Infante et un visage très naturel dont les yeux sont d'une extraordinaire expressivité.
Plus loin, les esquisses et les peintures de Sorolla répandent leur incomparable lumière, avec des scènes de loisirs sur la plage et de pêche au cadrage presque photographique (sur ce peintre, voir le billet du 6 mars 2007, rendant compte d'une exposition magnifique présentée au Petit Palais).
Ajoutez à cela deux natures mortes cubistes de haute tenue de Juan Gris et de Picasso, des nus de ce dernier, quelques Miró et même un Tàpies, et vous reconnaîtrez que les choix sot plutôt convaincants.

« Du Greco à Dalí : les grands maîtres espagnols. La collection Pérez Simón »
Musée Jacquemart-André
158, boulevard Haussmann - 75008 Paris
Téléphone : 01 45 62 11 59
M° Saint-Augustin, Miromesnil ou Saint-Philippe du Roule
Jusqu'au 1er août 2010
Ouvert 365 jours par an, de 10 h à 18 h, lundi jusqu’à 21 h 30
Entrée 11 euros (TR 8,5 euros)

Images : Domenikos Theotokopoulos, dit Le Greco (1541-1614), Tête du Christ, Vers 1600, huile sur papier collé sur panneau de bois, 10,2 x 8,6 Collection Pérez Simón, Mexico © Fundación JAPS © Studio Sébert photographes
et Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828), Doña Maria Teresa de Vallabriga y Rozas, 1783, huile sur panneau de bois, 66,7 x 50,5, Collection Pérez Simón, Mexico © Fundación JAPS © Studio Sébert photographes

jeudi 3 juin 2010

Charles Avery - Onomatopoeia, part 1

Charles Avery, Le Plateau, Stone mouse sellers

Un planisphère, un serpent à bras, un objet exhumé d'un grenier : ainsi s'ouvre l'exposition de l'Écossais Charles Avery présentée au Plateau jusqu'au 8 août prochain.
Elle nous plonge dans le monde inventé par cet artiste de 37 ans aux multiples talents - sculpture, dessin, écriture - qui depuis 2004 dédie son œuvre a une seule entreprise The Islanders, archipel énigmatique dont Onomatopeia est la cité.

La visite s'apparente à la découverte de l'île mystérieuse. Des noms poétiques s'étalent sur le planisphère (Océan analytique, Mer de la clarté), des appellations étranges désignent de magnifiques bustes de bronze coiffés de chapeaux géométriques en papier ou en carton. Surtout, des dessins de très grand format nous racontent ce monde. Un des plus impressionnants présente le port d'Onomatopoeia. Sur 2 m 40 de hauteur par 5 m 10 de large, s'entremêlent une foule abondante et variée, des animaux curieux, un vendeur de moules / œufs, des bâtiments plus ou moins désaffectés... Fourmillant de détails, le dessin s'examine à loisir dans tous ses recoins. Le trait est brillant, satirique, parfois très dur. Dans ses dessins magistralement composés comme dans ses sculptures, l'artiste allie les lignes souples et libres, réservées aux êtres vivants, aux formes géométriques, très présentes avec les énigmatiques chapeaux et l'architecture de la cité.

Ses textes nous en apprennent davantage sur son monde éclectique, contemporain et inquiétant : à quelques détails de science-fiction près, il ressemble beaucoup au nôtre, avec son Histoire (colonisation par les puissants, élimination des minorités, assimilation au groupe modèle dominant), société stratifiée, asservissement et stigmatisation des étrangers, pauvreté, création de valeur par la marchandisation, spéculation, addictions... Le tout dans un contexte de tourisme de masse moutonnier.

Mais si les extraits de récits d'explorateur (passionnants) de Charles Avery viennent éclairer ses créations graphiques et plastiques, leur lecture n'est pas un préalable nécessaire : les plaisirs de l'intrigue et de l'imagination n'en seront que plus grands en parcourant l'exposition du Plateau, la première exposition personnelle en France de Charles Avery. Un nom facile à retenir et une œuvre à découvrir... absolument.

Charles Avery - Onomatopoeia, part 1
Le Plateau - FRAC Ile-de-France
Place Hannah Arendt, à l'angle de la rue Carducci et de la rue des Alouettes
Paris 19ème
M° Jourdain (11) ou Buttes-Chaumont (7bis), bus 26 - arrêt Jourdain
Du mer. au ven. de 14 h à 19 h et les sam. et dim. de 12 h à 20 h
Jusqu'au 8 août 2010
Entrée libre

Charles Avery, Le Plateau, The bar of the one armed snake

Né en 1973 à Oban, en Écosse, Charles Avery vit et travaille à Londres. Il expose régulièrement dans des galeries en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Italie et à participé à de nombreuses expositions collectives, dont Altermodern pour la 4ème Triennale de la Tate et Walk in your mind à la Hayward Gallery, à Londres en 2009. Son travail a été présenté à la Biennale de Venise et à la Biennale de Lyon en 2007.

Rendez-vous au Plateau :
Chaque dimanche à 16 h visite guidée et gratuite de l’exposition
Jeudi 17 juin à 19 h 30, rencontre avec Charles Avery. Il s'entretiendra avec Nicolas Bourriaud, critique d’art et commissaire de l'exposition Altermodern de la Tate Triennal en 2009 et proposera une lecture de ses textes, récits d’expédition se rapportant au projet The Islanders.
Dimanche 27 juin à 18 h, visite avec Xavier Franceschi, commissaire de l’exposition

Images : Charles Avery Untitled (Stone Mouse sellers) 96 x 132,5 cm et Charles Avery Untitled (The Bar of the One Armed Snake), 2009 Pencil and gouache on board 124 x 164 cm Courtesy Pilar Corrias Gallery Photo Andy Keate

mercredi 19 mai 2010

Crime et châtiment. Musée d'Orsay

Crime et châtiment, exposition au Musée d'Orsay, Robert Badinter et Jean ClairDeux mois après son inauguration, le souvenir de l'exposition demeure encore vif.
Comment oublier cette guillotine et ces grands tableaux accrochés les uns contre les autres montrant le sang versé, les corps mutilés, la tête qui roule : le meurtre et son implacable sanction ?
Ces meurtres privés et ces assassinats prescrits par nos lois, inlassablement livrés à la contemplation publique, de la Révolution jusqu'à la fin des années 30 (1) ?

Crime et châtiment, titre emprunté au roman de Dostoïevski se propose de mettre en lumière les approches artistiques du crime et de la peine de mort tout au long du XIX° et au début du XX° siècles.
Il apparaît assez rapidement que, plus encore que l'homme, la femme meurtrière a inspiré très largement les peintres, bien qu'elle fût tout à fait minoritaire parmi les assassins. La douzaine de tableaux du meurtre de Marat par Charlotte Corday et la section consacrée à la figure de la sorcière prouvent à quel point les fantasmes des artistes mêlaient violence, mort et érotisme.

Des tableaux de haut vol signés Géricault, Delacroix, Ingres, Goya, Moreau, Munch, Picasso... aux coupures de presse totalement terrifiantes (elles étaient faites pour), en passant par dessins et sculptures, cette exposition riche, dense, érudite s'avère bien à la hauteur de ses ambitions. Elle réalise la démonstration éclatante de la fascination que la mort de l'homme par l'homme exerce sur les artistes et le public, tous avides de gros plans et de détails.
Parmi les vitrines consacrées aux approches scientifiques, l'on retrouve avec effroi les fameux travaux physiognomiques de l'Italien Cesare Lombroso tentant d'établir avec forces études le lien irréfutable entre la forme du crâne, les traits du visage et la propension au crime, théories dont Degas (passionné par le crime en général) était friand, comme le montre sa Petite danseuse de quatorze ans présentée par l'artiste comme un parfait exemple de dangereuse dégénérée.

L'art interroge, met à distance, sublime. Mais ne fait pas écran au fond. On n'oubliera pas non plus la "Justitia" ni le "Ecce, le Pendu", bouleversants dessins à l'encre de Victor Hugo, ni cette porte de prison gravée dans les derniers instants du condamné, tout comme cette fameuse guillotine de noir habillée. L'immense Robert Badinter - l'initiateur de Crime et châtiment - et Jean Clair - son talentueux commissaire, à qui l'on devait la magnifique Mélancolie au Grand-Palais - y tenaient. Ils ont cherché cette machine infernale avec une opiniâtreté égale à celle qu'ils ont dû déployer pour faire accepter leur exposition. On rêverait de pouvoir y trouver un point final : hélas comme la chaise électrique d'Andy Warhol vient le rappeler, le châtiment suprême dans bien des Etats, y compris parmi les dits modernes, est encore d'actualité.

Crime et châtiment
Un projet de Robert Badinter
Commissariat général Jean Clair, de l'Académie française, conservateur général du patrimoine
Musée d'Orsay
Du mar. au dim. de 9 h 30 à 18 h, le jeu. jusqu'à 21 h 45
Jusqu'au 27 juin 2010
Entrée 9,50 € (TR 7 €)

(1) Contrairement à la période inaugurée avec la Révolution et ses exécutions sur la place qui portait son nom, devenue place de la Concorde, de 1939 à la fin des années 1970, les exécutions se sont déplacées à l'ombre des prisons.

Image : Théodore Géricault, Étude de pieds et de mains, 1818-1819, Montpellier, Musée Fabre © Musée Fabre de Montpellier Agglomération photo Frédéric Jaulmes

dimanche 9 mai 2010

Edvard Munch jouera les prolongations

Pinacothèque de Paris, exposition Munch prolongée

On a dit ici tout le bien que l'on pensait de l’exposition « Edvard Munch ou l’anti-Cri » présentée à la Pinacothèque de Paris depuis fin février (lire le billet du 14 mars 2010).
Initialement prévue jusqu'au 18 juillet, l'exposition sera finalement prolongée jusqu’au 8 août 2010.
Au cours de ses deux premiers mois, l'exposition a attiré quelque 180 000 visiteurs, venus découvrir des œuvres présentées au public pour la première fois.
Ce succès a d'ailleurs suscité des demandes de reprises à l'étranger ; elles se concrétiseront à la Kunsthal de Rotterdam, où l'exposition sera présentée du 18 septembre 2010 au 21 février 2011.

Edvard Munch ou l'anti-Cri
Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine - 75008 Paris
M° Madeleine, lignes 8, 12 et 14
Jusqu'au 8 août 2010
TLJ de 10 h 30 à 18 h (de 14 h à 18 h le 14 juillet)
Nocturne tous les mercredis jusqu’à 21h
Entrée 10 € (TR 8 € - tarif groupe 9,50 € avec audiophones)

dimanche 11 avril 2010

Turner et ses peintres au Grand Palais

Turner et ses peintres au Grand PalaisLe systématisme en art a souvent quelque chose d'artificiel qui peut vite fatiguer. L'hiver dernier, les Galeries nationales du Grand Palais proposaient Picasso et ses maîtres, avec le succès que l'on sait. Nous voici cette saison face à l'immense paysagiste Joseph Mallord William Turner (1775-1851) - mais aussi à ses peintres. La confrontation appliquée avec les prédécesseurs et les contemporains d'un grand peintre semble donc s'installer en habitude dans ces lieux. On demeure timide à s'en plaindre, car naturellement le procédé permet au visiteur de profiter en une seule exposition d'une riche variété de chefs d'œuvres. Sauf que l'artiste principal, lui, la prétendue star de l'affaire, s'en trouve toujours un peu amoindrie. Turner, ultra-connu certes, mais moins exposé toutefois que Picasso, ne méritait-il pas une exposition à lui tout seul consacrée ? Imaginez une centaine d'œuvres du grand Turner (encore faut-il les réunir) : quel bain revigorant !
Ici, près de cent peintures, études et gravures de différentes et belles factures se proposent de retracer le cheminement artistique - très fécond - du peintre britannique. Ses inspirations, ses admirations, son désir de les dépasser foisonnent en tous sens. Mais, outre que les parallèles ne sont pas tous convaincants, on a parfois le sentiment de voir la singularité et la puissance créatrice de Turner un peu écrasées par les grands maîtres avoisinants, tels que Rembrandt, Titien, Watteau, Véronèse...
Et pourtant ! Quelle liberté de touche, de couleur, et parfois même de composition ! Comme personne avant lui, Turner a exprimé la nature en mouvement, l'intranquillité d'une atmosphère, l'incertitude d'une clarté.
Un rapprochement est pour le coup éloquent : celui opéré avec le paysagiste français du XVII° Claude Lorrain, dont Turner s'était repu au Louvre. Les grandes peintures du Lorrain sont remarquables : compositions à plusieurs plans parfaites, précision, sérénité, simplicité. Rien à dire : on se trouve véritablement devant de magnifiques tableaux de paysages - avec figures d'histoire.
Moins d'un siècle après, voici Turner : entre temps, le paysage est devenu lui aussi un genre noble et le Britannique le sait fort. Avec lui, le spectateur n'est plus devant, il est dans le paysage. Cela vit, cela se palpe, irradie. Tout à coup, l'émotion gagne, vibrante comme face à ce qui est, et non plus seulement face à ce qui est représenté. Comme si un écran était tombé, celui de la toile. Et cette transparence-là, William Turner la doit sans doute avant tout à lui-même.

Turner et ses peintres
Galeries nationales, Grand Palais
M° Franklin-Roosevelt ou Champs-Elysées-Clemenceau
Jusqu'au 24 mai 2010
TLJ : de 9 h à 22 h du vendredi au lundi ; de 9 h à 14 h le mardi
de 10 h à 22 h le mercredi et de 10 h à 20 h le jeudi. Fermé le 1er mai
Entrée 11 € (TR 8 €).

dimanche 14 mars 2010

Edvard Munch à la Pinacothèque de Paris

Edvard Munch, portrait d'August StrindbergAprès la merveilleuse exposition L'Âge d'or hollandais, de Rembrandt à Vermeer qui a attiré quelques 700000 visiteurs cet hiver, la Pinacothèque de Paris revient au tournant du XXème siècle, la féconde période de l'éclosion du modernisme en peinture.

En exposant le peintre expressionniste Edvard Munch (1863-1944) sans le concours des musées d'Oslo, en renonçant à présenter Le cri, seul tableau connu du grand public, Marc Restellini, le directeur de l'institution privée de la place de la Madeleine n'a manqué ni d'audace ni d'ambition. La centaine de tableaux, lithographies et gravures issues de collections privées exposées jusqu'au 18 juillet prochain sont enfin l'occasion de découvrir et d'admirer à Paris la variété et la richesse de l'oeuvre du peintre et graveur Norvégien.

Edvard Munch, femme au chapeau rougeAprès les premiers tableaux d'inspiration naturaliste des années 1880, Munch apparaît dès le début des années 1890 comme un grand novateur. Avec la magnifique Femme au chapeau rouge sur le Fjord (1891), le peintre s'enhardit, brouille les pistes de la perspective, créant une opposition entre l'aplat et la profondeur, une confusion des dimensions qu'il ne cessera d'explorer, ouvrant avec d'autres la voie à l'Avant-garde. Il joue avec la transparence et les touches (les grands traits parallèles sont déjà visibles) et les couleurs : cette robe bleue sur la mer bleue, qui pourrait aussi être le ciel, quelle idée... Nuit d'été à Studenterlunden est de la même veine, mais la facture a encore évolué, les lignes se font sinueuses, les chemins labyrinthiques, le sol n'est jamais ferme. On retrouve le thème du couple s'embrassant dans Le baiser, gravure de 1895, sur laquelle les visages disparaissent dans l'union de leurs lèvres.
L'amour et la femme ne sont d'ailleurs jamais bien vus chez Munch. Thèmes obsessionnels, ils apparaissent au mieux comme ambigus, au pire tout à fait dangereux. La femme est souvent belle, voire iconique (quatre superbes lithographies de la Madone) mais source de souffrance incommensurable (sur les 1ère et 4ème de cette série, un petit personnage en bas à gauche regarde la Femme d'un air malheureux). Dans La femme et le cœur, elle saisit un gros cœur à bout de bras. Avec Vampire II, les longs cheveux dégoulinant littéralement vampirisent. Et que dire du non moins explicite Harpie, où la femme apparaît sous les traits d'un vautour aux ailes immenses et noires, un cadavre d'homme à ses pieds ? Dans ces conditions, le désir lui-même est évidemment effrayant : dans Les mains, l'air menaçant des hommes s'approchant de l'ondoyante chevelure font craindre pour la dame.
On s'émeut aussi grandement devant la très belle série de lithographies L'enfant malade, même scène croquée en plans plus ou moins rapprochés, dans un travail qui n'est pas sans évoquer la photographie ou le cinéma. Aggravant le sujet, le hachuré employé par l'artiste tout autour du visage apparaît comme le cerne de la mort qui, telle l'eau, approche inexorablement.

Changement complet d'atmosphère avec les grands tableaux colorés des années 1900, où se lit l'admiration de Munch pour Gauguin, mais surtout ses propres recherches autour de la matérialité de la peinture, comme avec Deux garçons sur la plage où la peinture, tellement épaisse, est à peine étalée, ou, à l'opposé, Mère et l'enfant où Munch a rendu la toile de jute presque à brut. Un peu plus loin, on reste en arrêt devant l'étonnant Henrik Ibsen au Grand Café du Grand hôtel, Kristiana à deux plans, le visage du dramaturge en gros plan sur écran noir et, en fond, une scène de ville derrière un grillage. Ultra-moderne et splendide.
L'alternance lithographies - toiles se poursuit tout au long du parcours. L'ensemble de 22 lithographies Alpha et Omega de 1908-1909 dans un espace aménagé en cabinet mérite aussi une pause. L'on y retrouve tous les thèmes chers à l'artiste norvégien : la solitude, les rivages, l'enfant malheureux, et bien sûr la femme tentatrice.

Edvard Munch ou l'Anti-Cri
Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine - 75008 Paris
M° Madeleine, lignes 8, 12 et 14
Jusqu'au 8 août 2010
TLJ de 10 h 30 à 18 h (de 14 h à 18 h les 1er mai et 14 juillet)
Nocturne tous les mercredis jusqu’à 21 h
Entrée 10 € (TR 8 € - tarif groupe 9,50 € avec audiophones)

Images : "Portrait d’August Strindberg" 1893 Crayon bleu et mine de plomb sur papier 17,7 x 19,3 cm Collection Pérez Simón, Mexico © The Munch-Museum / The Munch-Ellingsen Group / Adagp, Paris 2010 et "Femme au chapeau rouge sur le Fjord (Harmonies bleues – Le chapeau rouge)" 1891 Huile sur toile 99 x 65 cm Collection privée © The Munch-Museum / The Munch-Ellingsen Group / Adagp, Paris 2010

samedi 20 février 2010

Denis Polge. Autres rives

Denis Polge, Autres rives, Frédéric Moisan Galerie

Natif des Alpes-Maritimes, cet artiste de 38 ans, diplômé de philosophie, de cinéma et de l’Ecole nationale supérieure des Beaux Arts de Paris travaille en indépendant depuis une dizaine d'années.

Survivance des paysages qui ont marqué ses jeunes années - ? -, l'eau est au centre de son œuvre. Denis Polge peint des eaux calmes et foncées, des rivages, des plages et des galets. Utilisant la gouache, l'aquarelle, l'encre, détrempant le papier, il créé une continuité entre son sujet et son médium, tout en finesse et veiné de transparence. Les paysages de cette série, intitulée Autres rives, sont présentés pour la première fois en France. Précédemment exposés au Japon - dont Denis Polge se sent très proche -, ils nous emmènent dans des lieux davantage rêvés que connus, probablement du côté de cet archipel ; des rives désertes, calmes, comme à l'abri de solides montagnes qu'on ne fait qu'imaginer. Car ces peintures, toujours entre figuration et abstraction, évoquent bien plus qu'ils ne montrent, séduisant au premier coup d'oeil par leur esthétique épurée, leurs teintes de sable apaisantes et leur puissance poétique. Ils invitent l'esprit à battre la campagne, à caresser le moucheté d'un banc de galets devenu fourrure animale ou nuée de pollens. Touches de couleurs violines, jaunes, tigré d'un galet, objet en forme de coquillage, bulle à la surface de l'eau brillante comme un anneau, les papiers japonnais de Polge, avec une très grande délicatesse, n'en finissent pas de captiver. Et le vœu de l'artiste n'est pas loin de se réaliser... :

"Je voudrais que regarder mes tableaux se rapproche de l’expérience d’un bain. Un bain de mer ou de rivière qui en été vous revivifie, vous débarrasse de la fatigue, vous rende la sensation d’un lien à la nature."

Denis Polge
Autres rives
Galerie Frédéric Moisan
72 rue Mazarine - Paris 6°
Exposition prolongée jusqu'au 5 mars 2010
Du mardi au samedi de 11 h à 19 h
Entrée libre

mercredi 17 février 2010

Soulages. Centre Pompidou

Exposition Soulages à PompidouL'art de Pierre Soulages est presque une définition de l'art, quelque chose qui nous dépasse et qui nous fait connaître en même temps une expérience de présence au monde parmi les plus fortes, en nous rapprochant du réel, du tangible, de l'humain et de l'infiniment beau.
Son art réunit la sophistication la plus extrême, la simplicité la plus désarmante, la matérialité la plus palpable et les jeux d'optique les plus troublants. Il utilise le noir le plus prégnant pour mieux convoquer la lumière. Il impose une énergique volonté en privilégiant des dimensions monumentales et en choisissant lui-même la façon d'installer ses œuvres. Mais il donne tout le loisir au spectateur d'y tourner autour pour les voir sous de multiples perspectives, de laisser son imagination vagabonder au delà des motifs, des lignes, de l'obsessionnelle non-figuration. Peintre de l'abstraction totale, il est tout autant celui de la matière, goudron sur verre, brou de noix, papier, peinture épaisse, toile.

La rétrospective que le Centre Georges Pompidou consacre à ce jeune nonagénaire, très réussie dans ses choix et dans sa scénographie, permet d'embrasser en mêmes temps et lieu l'ensemble du parcours du peintre Ruthénois. L'on y voit que tout se tient, qu'une étape de son travail en annonce une autre, que les "ruptures", même la révolution de l'outrenoir n'en sont pas, mais la conséquence logique d'un cheminement cohérent. Telles apparaissent ainsi ses recherches sur la lumière, tantôt en choisissant le verre pour support, tantôt à travers le blanc de la toile strié de noir où la lumière semble passer comme par les interstices d'un volet, ou encore celle qui court sur les effets de peinture, où l'alternance des mats et des brillants créent autant d'effets différents.
Rétrospectivement, on comprend mieux pourquoi il a réalisé les vitraux en verre translucide blanc (une idée de génie) de la splendide abbatiale romane de Sainte-Foy de Conques dans l'Aveyron.

D'ailleurs, au sujet de ses fameux noirs et outrenoirs, ne dit-il pas : "Les gens croient que c'est du noir parce qu'ils ont du noir dans leur tête, en réalité, il s'agit de reflets sur les états de surface de la couleur noire."
Car il est très agréable aussi, au fil de l'exposition, de lire les belles phrases de Pierre Soulages, comme : "La réalité d'une œuvre, c'est le triple rapport qui s'établit entre la chose qu'elle est, le peintre qui l'a produite et celui qui la regarde"
Ou encore : "Ce qui importe au premier chef, c'est la réalité de la toile peinte : la couleur, la forme, la matière, d'où naissent la lumière et l'espace, et le rêve qu'elle porte". On ne saurait mieux dire.

Soulages
Centre Georges Pompidou - Paris IV°
M° Rambuteau
Jusqu'au 8 mars 2010
TLJ sf le mardi, de 11 h à 21 h
Entrée 12 € (TR 9 €)

Image : Soulages © Centre Pompidou

jeudi 26 novembre 2009

Titien, Tintoret, Véronèse - Rivalités à Venise

Rivalités à Venise, Titien, Vénus au miroirTitien, Tintoret, Véronèse, mais aussi Bassano, que l'on connaît moins : c'est à une véritable rencontre au sommet que le musée du Louvre nous convie jusqu'au 4 janvier 2010.

Pourquoi faut-il y aller ? Parce que la peinture vénitienne du XVIème siècle ajoute aux acquis de la Renaissance italienne la chaleur de la lumière et la passion de la couleur, et concentre des artistes dont la rivalité a exacerbé le talent.
Le contexte politique vénitien l'explique en partie : alors qu'ailleurs dans la péninsule une seule famille à la tête d'une principauté (comme les Médicis à Florence ou les Gonzagues à Mantoue) privilégie un artiste "officiel" destinataire de l'essentiel des commandes, Venise au contraire est une république où plus d'une centaine de familles de patriciens se partagent le pouvoir. Chacune choisit ses artistes pour asseoir son prestige, multiplie les commandes et favorise la pluralité. Même les institutions jouent sur l'émulation, en attribuant par concours les commandes pour les édifices religieux et publics.
Titien, le patriarche, et le plus renommé d'entre tous bien au delà de la République (l'empereur Charles Quint et son fils le roi Philippe II d'Espagne sont ses amis) ne "régnait" donc pas seul. Malgré ses efforts pour écarter Tintoret de la scène artistique, celui-ci se fit connaître par sa peinture très affirmée et un style bien différent de celui de son aîné. Véronèse en revanche n'a pas eu de mal à décrocher de grandes commandes dès son arrivée à Venise, notamment pour le palais des Doges, car le grand maître le soutenait...

Cette compétition des plus fécondes est parfaitement lisible à travers le parcours, pour lequel les commissaires Vincent Delieuvin et Jean Habert ont choisi des thématiques fortes de la peinture vénitienne et confronté pour chacune d'entre elles des tableaux des différents artistes. Rivalités à Venise réunit ainsi toutes les qualité qu'on voudrait toujours trouver à une exposition : intelligence et clarté du propos, sûreté et audace dans les choix, rythme du parcours, entre rupture et progression des sujets. Qualité des œuvres enfin, puisqu'à ceux du Louvre répondent des chefs d'œuvre venus d'un peu partout, de Vienne, de Londres, du Prado, du Capodimonte à Naples, de Chicago, de Washington...

Sur les mérites respectifs des artistes, chacun se fera son opinion bien sûr, voire verra confortée celle qu'il a déjà. Le fou de Titien le restera et gardera un peu de son dédain pour les démonstratives contorsions des corps de Tintoret. A celle de la pose, on préfère l'apparence du naturel ; aux postures héroïques, les figures de ce monde ; aux musculatures antiques, la délicatesse des chairs ; à la dramaturgie extrême, l'expression toute humaine des sentiments... Comblés donc, les amoureux de Titien observeront l'évolution de sa peinture au fil du temps, grâce à des sujets proches ou identiques traités à différentes époques (Danaé, Tarquin et Lucrèce...).
La virtuosité de Véronèse apparaît de façon éclatante, comme dans le Christ guérissant une femme souffrant d'épanchements de sang de la National Gallery : par l'emploi de couleurs claires et brillantes, il rend parfaitement distincts une foule de personnages, servis par une composition classique superbe, alors que la finesse des traits et l'expression de la femme agenouillée tournant son visage vers le Christ impriment au tableau une grâce inouïe. Harmonie, lumière, richesse de la palette : c'est tout Véronèse et c'est une splendeur.

Rivalités à Venise, Tintoret, Suzanne et les vieillards, ViennePortraits de patriciens et patriciennes, autoportraits, nus féminins (avec notamment une confrontation de Tarquin et Lucrèce de haut vol), scènes religieuses quelque peu "profanées", nocturnes sacrés singuliers (des Saint-Jérôme plus poignants les uns que les autres) ... les différentes sections de l'exposition sont tout aussi passionnantes. On s'attarde aussi sur celle consacrée au reflet, qui renvoie notamment à l'un des grands débats esthétiques et théoriques de la Renaissance : le paragone, à savoir la question des mérites respectifs de la peinture et de la sculpture. Dans la suite de Giorgione qui avait peint au tout début du siècle un tableau avec une figure d'homme dont le corps se reflétait à la fois dans une armure polie, un miroir et une fontaine d'eau (aujourd'hui disparu), les artistes vénitiens se sont surpassés dans le domaine du reflet et du miroir en peinture, permettant de représenter tous les aspects d'un personnage sans se déplacer, alors qu'avec une sculpture, le spectateur est obligé de tourner autour... Tintoret a interprété ce thème avec espièglerie (l'humour et la légèreté sont d'autres traits que l'on retrouve chez ces artistes), dans son fameux Suzanne et les vieillards de Vienne. La représentation de cette scène par Jacoppo Bassano, exposée, à juste titre, dans la partie Femmes en péril est beaucoup plus directe et inquiétante. Elle montre au passage l'influence du Titien sur Bassano qui dans son dernier style emprunte au maître sa large touche. Un tableau admirable de simplicité et de clarté dans sa composition, de douceur et de sobriété dans les visages, avec ce goût des chairs blanches éclairées dans une atmosphère sombre chère à Bassano, décidément devenu lui aussi un grand de Venise.

Titien, Tintoret, Véronèse - Rivalités à Venise
Jusqu'au 4 janvier 2010
Musée du Louvre
Hall Napoléon (accès par la pyramide, la galerie du Carrousel ou le passage Richelieu)
TLJ sf le mar., de 9h à 18h, jusqu'à 20h le sam. et jusqu’à 22h les mer. et ven.
Entrée 11 € (14 € si on veut aussi profiter du Musée)

Images : Titien , Vénus au miroir, National Gallery of Art © Board of the Trustees of the National Gallery, Washington
et Tintoret , Suzanne et les vieillards, © Kunsthistorisches Museum, Vienne

dimanche 22 novembre 2009

Admirer l'Âge d'or hollandais

Catalogue de l'exposition Age d'or hollandais à la Pinacotheque Pour permettre à ses nombreux visiteurs de mieux profiter de l'exposition L'Âge d'or hollandais, de Rembrandt à Vermeer organisée en association avec le Rijksmuseum d'Amsterdam, la Pinacothèque de Paris a élargi ses horaires d'ouverture depuis vendredi dernier.

Vous pouvez désormais la visiter de 10h30 à 20h tous les jours et jusqu'à 22h les mercredi et vendredi.

A signaler aussi, une très belle idée de cadeau, pour tout de suite ou pour les fêtes de fin d'année : le catalogue de l'exposition, magnifiquement édité avec les reproductions de l'ensemble des œuvres en pleine page et des textes riches et limpides.

Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine - 75008 Paris
Jusqu'au 7 février 2010
TLJ de 10 h 30 à 20 h, jusqu'à 22 h les mercredi et vendredi
25 décembre et 1er janvier de 14 h à 18 h
Entrée 10 € (TR 8 €)

L’Âge d’Or hollandais de Rembrandt à Vermeer avec les trésors du Rijksmuseum
Éditions Pinacothèque de Paris
Relié - 28 x 24 cm, 304 pages, 45 €
ISBN : 9782358670043

dimanche 1 novembre 2009

James Ensor au Musée d'Orsay

James Ensor, exposition à Orsay, 2009-2010Tout en contrastes, l'oeuvre du peintre belge James Ensor (1860-1949), présenté au Musée d'Orsay à travers une exposition de 90 tableaux, dessins et gravures, ne cesse d'intriguer au fur et à mesure de la visite.

On découvre d'abord des paysages, des natures mortes et des scènes de genre à la veine naturaliste très marquée. Ce sont les premiers tableaux de l'artiste qui, après ses études à l'Académie de Bruxelles, revient à l'âge de vingt ans dans sa ville natale d'Ostende, peu emballé par sa formation traditionnelle et préférant alors travailler, pour reprendre son expression, sur « la forme de la lumière ».

Sur ce point, ses toiles ne sont pas transcendantes, malgré ses péremptoires affirmations et son dédain pour les impressionnistes, par lui qualifiés de « faiseurs de plein air ». Cette première période - qui sera aussi celle de cuisants échecs, dont l'artiste restera marqué à jamais, comme on le verra par la suite - n'est pour autant pas dénuée d'intérêt. Dans ses scènes d'intérieur de cette ville de Flandre, La coloriste, La femme endormie, ou encore l'immense Mangeuse d'huîtres, Ensor peint des pièces sombres et calfeutrées, des ambiances étouffantes, l'ennui incommensurable de ces heures où tout semble figé, où les objets, le mobilier et les tentures tirées semblent pétrifier les êtres. Dans L'après-midi à Ostende, le regard tourné vers le spectateur de la femme en visite chez une autre plus âgée trempant ses lèvres dans une tasse de thé semble par son expression résumer tout ce qu'évoquent les tableaux de la série.

Quelques années après, l'oeuvre de James Ensor prend toute sa singularité et sa saveur. A la fin des années 1880, souffrant du mauvais accueil qu'il reçoit, époque aussi à laquelle il perd son père et sa grand-mère, il change à la fois de manière et de sujets : «Pour arriver à rendre les tons riches et variés, j'avais mélangé toujours les couleurs... J'ai modifié alors ma manière et appliqué les couleurs pures. J'ai cherché logiquement les effets violents, surtout les masques où les tons vifs dominent. Ces masques me plaisent aussi parce qu'ils froissaient le public qui m'avait si mal accueilli ».

Les tons sont beaucoup plus clairs, voire acides. Des êtres masqués et des squelettes peuplent ses tableaux, renvoyant à l'univers dans lequel le jeune James a grandi, dans la boutique de souvenirs et de curiosités de ses parents, et dont le grand Ensor a continué à peupler son atelier plus tard. On peut en voir certains exemplaires dans l'exposition, comme une étrange sirène, faite d'une queue de poisson, d'un corps en squelette et d'une tête de singe.
James Ensor, exposition à Orsay, 2009-2010, L'IntrigueCes squelettes et ces masquent amusent par le grotesque des scènes, oscillant entre pure fantaisie et satire sociale - on pense aux caricatures de Daumier, au Carnaval, à Guignol - non sans un soupçon d'effroi évidemment comme devant le défilé de tristes mondains de L'intrigue. L'artiste ne craint pas l'ambiguïté, au contraire, associant à ses figurations macabres un registre chromatique gai avec des couleurs pures et pétillantes renvoyant à la fête. D'ailleurs, sous les dehors de la farce, sourd une certaine violence : par exemple dans Les poissardes, en dessous du message «Mort ! Elles ont mangé trop de poisson », les deux vieilles poissardes en question rappellent sous une toute autre forme mais avec une force inouïe l'ennui et l'absence de vie des tableaux naturalistes de jeunesse.

Les innombrables autoportraits de l'artiste manifestent, outre le souci de se voir reconnu, tous les vents contraires qui semblent l'avoir animé : parfois il se représente selon la tradition du genre, devant son chevalet ; plus loin découvrant son visage au milieu d'une foule de masques de tous poils ; à l'occasion, il se dessine au fusain sous les traits d'un beau jeune homme. Mais il y a aussi les poignants L'homme de douleur ou Squelette peintre. Comme si la provocation, le rire suscité par ces Squelettes se disputant un hareng saur n'étaient là que pour habiller élégamment son désespoir.

James Ensor
Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d’Honneur - Paris VII°
Jusqu'au 4 février 2010
Tlj sauf le lundi, de 9h30 à 18h, nocturne le jeudi jusqu'à 21h45
Entrée 9,50 €, tarif réduit 7 €

Images : Squelettes se disputant un hareng saur, 1891, Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique, © MRBAB, Bruxelles © ADAGP, Paris 2009
L'Intrigue, 1890, Koninklijk Museeum voor Schone Kunsten, Anvers, Belgique © Courtesy Lukas-Art in Flanders © ADAGP, Paris 2009

lundi 19 octobre 2009

L'Âge d'or hollandais à la Pinacothèque de Paris

Frans Hals, portrait d'homme, exposition à la Pinacothèque de ParisRembrandt, Vermeer : deux noms qui font rêver tant leurs œuvres, fort différents l'un de l'autre, éblouissent encore par leur virtuosité. Tous deux renvoient à cet âge d'or qu'à connu la Hollande au XVIIème siècle, quand, après les sanglantes Guerres de Religion, les sept provinces du Nord, et notamment la Hollande (majoritairement calviniste) font sécession et acquièrent leur autonomie. De leur côté, les Pays-Bas du sud restent sous domination espagnole et deviennent une base avancée du catholicisme.
La liberté politique et religieuse que connaissent alors les provinces du Nord va profiter à l'économie, aux sciences et à l'art. Grâce à des banquiers et à des marchands entreprenants, la Hollande conquiert le commerce maritime et voit ses villes portuaires (Haarlem et surtout Amsterdam) prospérer considérablement. Les commerçants et les notables cherchent à décorer richement leurs intérieurs, avec des meubles, des objets raffinés et des petits tableaux, faisant ainsi travailler un grand nombre d'artistes. Les peintures n'étant pas admises dans les Temples, les nobles et les bourgeois mais aussi les corporations d'artisans deviennent les principaux commanditaires. Tableaux d'histoire (biblique, antique ou contemporaine), portraits ou scènes de la vie quotidienne (paysages, natures mortes, épisodes de la vie sociale ou domestique), les artistes se spécialisent dans l'un ou l'autre de ces genres afin de s'assurer des débouchés. Une exception cependant : Rembrandt, qui réalisa aussi bien des scènes bibliques, que des portraits de groupe (dont la fameuse Ronde de nuit), des scène de genre et des portraits.

C'est à ce somptueux XVIIème siècle hollandais que la Pinacothèque de Paris redonne vie jusqu'au 7 février 2010 en exposant une centaine d'œuvres du Rijksmuseum d'Amsterdam, essentiellement des peintures, mais aussi des dessins et des objets - notamment des faïences de Delf, l'un des plus grands centres de production de céramique à l'époque.
La sélection de tableaux est représentative de la diversité des sujets et du niveau atteint par les artistes, dont la formation était solidement organisée. Dans la splendide série de natures mortes, celle de Jan Jansz van de Velde constitue un modèle, où ne manquent ni les citrons, ni le verre, ni l'étain, la faïence ou l'étoffe, le tout avec un soin du détail inouï et un sens de la composition assuré : une œuvre à contempler jusqu'à en avoir épuisé tous les éléments, non sans ravissement. Les compositions florales séduisent d'abord par les couleurs qui contrastent sur le typique fond noir, la véracité des fleurs (ah, ces roses anglaises au pétale velouté, on en sentirait le parfum !), puis on remarque ici et là de minuscules insectes, le vert de l'eau du vase un peu croupie, et même quelques fils de toile d'araignée...
Branche particulière du genre, les vanités : le tableau Crânes sur une table d'Aelbert Jansz van der Schoor est presque canonique. Il s'agissait de rappeler aux mortels, avec moult éléments symboliques, la vanité de l'existence en ce monde : y compris le savoir (les livres), tout est vain sur notre bonne terre...
Les paysages sont pour certains d'entre eux assez surprenants. S'y lisent les stigmates des séjours à Rome, partie intégrante de la formation traditionnelle des peintres, qui importaient ensuite la manière italienne pour réaliser leurs paysages : c'est ainsi qu'on en arrive à des vues d'une campagne hollandaise parsemée de ruines antiques et éclairée par une jaune lumière du sud... A la limite du fantastique !

Les portraits forcent l'admiration, notamment ceux de Frans Hals (Portait d'homme et son pendant Portrait de femme exposés côte à côte), de Moses ter Borch, sans compter ceux de Rembrandt, marqué évidemment par le Caravage (bien que lui n'ait jamais mis les pieds en Italie), et dont la force d'expression est presque troublante. Ses scènes religieuses sont tout aussi novatrices, il n'y a qu'à regarder la vibrante Décapitation de saint Jean-Baptiste : tous ces visages sont si humains, si présents et habités, autour de la tête sans vie de Jean-Baptiste !

Un autre coup de cœur, celui-là pour un petit tableau discret signé Adriaen van Ostade. La lettre d'amour de Vermeer, exposition à la Pinacothèque de Paris
Il a pour titre L'atelier du peintre et est placé en début de parcours pour montrer la place des artistes dans leur pays et dans leur époque. Dans une ambiance de travail chaleureuse, éclairée par une fenêtre sur le côté (qui n'est pas sans rappeler un certain Vermeer), trois personnages, dont un peintre, sont plongés dans leur tâche avec grand soin, malgré la rusticité du lieu (les combles). L'endroit où le peintre travaille est protégé par une toile suspendue au plafond. Tout et tous concourent à ce que la peinture soit menée à bien, même dans des conditions peu confortables : ce tableau résonne comme un message sur la condition de l'artiste, susceptible de s'élever grâce à son art, dans un pays déverrouillé des rigidités du système aristocratique.

On termine par le plus touchant - peut-être le plus beau - des tableaux de l'exposition : La lettre d'amour de Vermeer. Regardez les expressions fort différentes des deux femmes - maîtresse de maison et servante. Observez les détails qui créent le moment du tableau, l'instant-clé qu'est cette la scène, juste avant l'ouverture de la lettre. Admirez la composition, le naturel, la délicatesse des couleurs, de la lumière, des visages... A la fin, on croirait les entendre penser ! Une merveille.

L'Âge d'or hollandais, de Rembrandt à Vermeer
Une exposition organisée en association avec le Rijksmuseum, Amsterdam
Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine - 75008 Paris
Jusqu'au 7 février 2010
TLJ de 10 h 30 à 18 h
25 décembre et 1er janvier de 14 h à 18 h
Nocturne tous les premiers mercredis du mois jusqu’à 21 h
Entrée 10 € (TR 8 €)

Images : Frans Hals, Portrait d'homme, c. 1635, Rijkmuseum, Amsterdam © Department Rijksmuseum, Amsterdam
et Johannes Vermeer, La lettre d'amour, c. 1669-70, Rijksmuseum, Amsterdam, Acquis avec l'aide de Vereniging Rembrandt © Department Rijksmuseum, Amsterdam

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