A travers deux cents
peintures, gravures et sculptures datées de la fin du XVIIIème au début du
XXème siècles, mais aussi des films, L'ange du bizarre propose une
large vision du "Romantisme noir". Ce courant artistique européen est
né en Grande-Bretagne au moment où, au siècle-même des Lumières, la toute
puissance de la raison était déjà battue en brèche. Il s'est déployé au XIXème
siècle, a été réactivé par les Symbolistes et enfin réinterprété par les
Surréalistes dans l'Entre-deux-guerres.
Malgré la variété des artistes et des époques représentés, une grande unité
se dégage des œuvres. Leur programme commun : mettre en exergue tout ce
qui caché, enfoui, cadenassé, à savoir les vices, les peurs, la part sombre
comme la part irrationnelle de l'Homme.
Les sujets de ce romantisme-là sont ainsi les anti-héros (Satan en premier
chef), les atrocités tirées de la littérature, de la religion et de la
mythologie, les lieux obscurs voire souterrains, la nuit, le rêve, la magie, la
mort.
Il y a d'abord les citations shakespeariennes, comme Les trois
sorcières de Füssli, tirées de MacBeth, mais aussi son propre et
énigmatique Cauchemar, celles de Goethe (Méphistophélès dans les
airs, une gravure de Delacroix pour Faust), sans oublier bien sûr Dante et
sa Divine comédie, qui inspire Delacroix (La Barque de Dante)
mais aussi, plus tard, le sage William Bouguereau. Quant à Géricault, avec son
Radeau de la Méduse, il "ose ramener l'Enfer dantesque à la
surface terrestre", comme le dit joliment un commentaire de l'exposition.
Goya est bien entendu de la fête qui, perdant toute foi en l'Homme comme au
reste, dit sans détour tout de l'ambiguïté de l'Homme (Les
cannibales), son aveuglement (Les sorcières), son ignorance (la
série des Caprices), sa cruauté (Les Désastres de la
guerre).
Les paysagistes montrent une nature nouvelle où, la nuit venue, sous un
clair de lune, tout semble possible. L'Homme recule, ne laissant que des
ruines, qu'encore des montagnes étouffantes ou de profonds gouffres menacent.
Avec les Symbolistes, loin des figures angéliques et victimes des premiers
Romantiques noirs, la femme elle-même devient menaçante, se faisant vampire
avec Munch, nature fatale avec Moreau, incarnant les figures mythologiques de
la Méduse ou du Sphinx.
Même chez Bonnard les cauchemars viennent nous étouffer (Femme assoupie sur
un lit), tandis que chez Ensor la mort rôde implacablement.
La liberté créatrice du Romantisme noir sera totalement réinvestie par les
Surréalistes, photographes comme Brassaï ou Hans Bellmer, peintres comme Dali,
Magritte, Masson ou Ernst, qui, à travers des paysages issus des rêves et des
cauchemars, finissent de lâcher la bride à l'imaginaire, affranchis de toute
référence explicite pour mieux représenter le spectre de l'irrationnel et de
l'indicible.
A l'instar des
précédentes, cette nouvelle grande exposition du Musée d'Orsay est superbe,
enrichissante, passionnante.
Sa scénographie est impeccable : sur des fonds gris et brun sourd, les
œuvres sont précisément éclairées, créant une ambiance clair-obscur homogène
qui fait corps avec le thème de l'exposition. Les cartels des tableaux sont -
enfin ! - rendus lisibles par des lettrages nets. Last but no
least, le didactisme du parcours laisse la place à la poésie, au détour de
courtes citations, dont la dernière, signée Victor Hugo, est aussi la plus
poignante : "L'homme qui ne médite pas vit dans l'aveuglement. L'homme
qui médite vit dans l'obscurité. Nous n'avons que le choix du noir".
L'ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst
Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur, 75007 Paris
De 9h30 à 18h les mar., mer., ven., sam. et dim. et jsq à 21h45 le jeu.
Fermeture tous les lundis et le 1er mai
Entrée 9 euros (TR 6,5 euros)
Jusqu'au 9 juin 2013
Images :
Carlos Schwabe (1866-1926), La Mort et le fossoyeur, Aquarelle, gouache,
mine de plomb, 76 x 56 cm Paris, musée d’Orsay, RF 40162 © RMN (Musée d’Orsay)
/ Jean-Gilles Berizzi
Paul Ranson (1861-1909), La Sorcière au chat noir, 1893, Huile sur toile,
90 x 72 cm Paris, musée d’Orsay, RF 2012 6 © Musée d’Orsay, dist. RMN / Patrice
Schmidt