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Peinture et arts graphiques

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dimanche 23 janvier 2011

L'Antiquité rêvée au Louvre

Fragonard, Le grand prêtre Corésus se sacrifie pour sauver Callirhoé

C'est un XVIII° siècle tout en contrastes que l'on parcourt au fil de la riche exposition présentée au Louvre jusqu'au 14 février prochain. Sculptures, peintures, gravures et même mobilier s'y côtoient pour montrer les différents aspects de cet engouement pour l'Antique que l'on a trop souvent, à tort, réduit au "Néo-classicisme".

Longtemps associé aux fouilles de Pompéi et d'Herculanum à partir de 1738, le retour au style de l'art Antique leur est en réalité antérieur, né de la volonté, au début du XVIII° de repousser le style Rocaille, jugé peu sérieux : après ses errements fantaisistes, il est temps de retrouver les canons esthétiques et les lignes architecturales de l'art gréco-romain, ce qui est l'occasion de revenir aussi à son inépuisable source de sujets mythologiques.

Des sculpteurs comme Edmé Bouchardon, Augustin Pajou, Johan Tobias Sergel réinterprètent ainsi les grandes figures du panthéon classique.
L'Amour taillant son arc dans la massue d'Hercule de Bouchardon s'impose par la douceur de son expression, ses textures soignées (le rendu des plumes des ailes donne envie de les toucher), sa pose délicate, l'harmonie de l'ensemble.

Les artistes de l'époque ont presque tous fait leur Grand Tour en Italie, certains s'y sont même installés de nombreuses années, et cela se voit.
Du coup, leurs œuvres, loin d'être toutes néo-classiques, sont pour certaines aussi bien marquées par le baroque. On pense beaucoup au Bernin, face au Neptune de Pajou ou à la Venus marine du britannique John Deare...

Hormis les motifs mythologiques, les peintres se plaisent à figurer les chefs d'œuvre emblématiques de la Rome antique : Hubert Robert a peint le Panthéon, montrant d'ailleurs un intérieur assez curieux, plus ovale que rond, et très éclairé... Il a aussi mis en scène la découverte du Laocoon, en plaçant le célèbre groupe dans une belle et immense galerie sans rapport avec le site sur lequel il a été découvert. Le titre de l'exposition, L'Antiquité rêvée prend tout son sens.

Mais en peinture également, la multiplicité des styles reste le plus frappant : ici chez Greuze pointe l'influence de Poussin (dont est exposé Le Testament d'Eudamides venu de Copenhague), là avec David éclate l'exaltation des vertus classiques (Le serment des Horaces), alors que Füssli et son célèbre Cauchemar annoncent avec quelques autres la tentation du sublime et du fantastique du XIX°.

Où classer dans tout cela le grandiose tableau de Fragonard Le grand prêtre Corésus se sacrifie pour sauver Callirhoé ? A sa propre et magnifique place où, sur un autel délimité par de larges colonnes antiques, Fragonard raconte la légende de Corésus, grand prêtre du temple de Dionysos qui préfère se donner la mort plutôt que de sacrifier la jeune fille qu'il aime. Lors de sa recension du Salon de 1765, Diderot a longuement évoqué cette œuvre, dans des termes tout à fait oniriques.
Il est vrai qu'avec sa composition époustouflante, sa théâtralité, son étonnante lumière, la délicatesse de ses teintes, la variété et la force de ses expressions, deux siècles et demi après, le tableau ne finit pas de fasciner, tant il est dense de littérature, et d'une richesse picturale inouïe.

L'Antiquité rêvée. Innovations et résistances au XVIIIe siècle
Musée du Louvre
Hall Napoléon
TLJ sf mardi, de 9 h à 18 h, les mercredi et vendredi de 9 h à 22 h
Jusqu'au 14 février 2011
Catalogue, Gallimard/Musée du Louvre, 504 p., 45 €

Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732 - Paris, 1806), Le grand prêtre Corésus se sacrifie pour sauver Callirhoé, Salon de 1765 © Musée du Louvre/A. Dequier - M. Bard

dimanche 3 octobre 2010

Trésor des Médicis. Musée Maillol

Exposition Trésor des Medicis au musée Maillol, RubensFamille de banquiers florentins richissimes à partir de la fin du Quattrocento, la dynastie des Médicis a donné des princes, des papes, et même deux reines à la Couronne de France, Catherine épouse du futur roi Henri II puis Marie épouse d'Henri IV en 1600.

Leur fortune, ils l'ont en partie consacrée aux arts, mais aussi à la science et à la connaissance du monde.
Du XVème au XVIIIème siècles, ils ont accumulé des collections fabuleuses, d'antiques et de "curiosités" notamment ; mais ils ont aussi beaucoup fait travailler les artistes de leur temps.

Le musée Maillol retrace cette éblouissante épopée dans le règne du beau et du savoir à travers 160 œuvres, tableaux, dessins, sculptures, meubles, objets d'arts décoratifs, livres et même instruments de musique et... astronomiques.

De Cosme l'Ancien qui fut le premier grand collectionneur après son retour d'exil à Florence en 1434, à Anne-Marie Luisa, la dernière des Médicis qui, à sa mort en 1743 légua le trésor familial à l'État Toscan à condition que jamais rien ne quitte Florence et que les collections des Médicis soient mises entièrement à la disposition du public, l'on suit au fil des siècles les engouements de ces fous d'art qui, s'ils ne l'ont pas inventé, furent les premiers à développer le mécénat à une telle échelle.

L'exposition est de toute beauté, rendue plus agréable encore par la scénographie de Bruno Moinard. Dans une ambiance empreinte de richesse et de raffinement, la visite commence dans un très beau corail cuivré pour finir dans les tons de vieil or et de gris anthracite, tandis que les œuvres sont mises en valeur grâce à une installation aérée.

Remontant le temps, l'on s'arrête, tour à tour, devant d'admirables statues et camées romains, devant la Sépulture des saints Côme et Damien et de leurs trois frères de Fra Angelico, L'Adoration des Mages de Botticelli, un David de Michel-Ange, ou encore la crosse du pape Léon X...

Hommage incontournable aux illustres florentines qui ont lié leur destin à celui du royaume de France, une salle est consacrée aux fastueux portraits de deux Reines. L'on voit ainsi Marie de Médicis ornée d'une robe robe comptant quelques 300 grosses perles fines et plaques de diamants... Dans un coin, cette huile en grisaille de Rubens, qui a peint les grands épisodes de sa vie pour son palais du Luxembourg.

Dans le Cabinet des Merveilles de François 1er de Médicis, se côtoient des œuvres d'art premier venus d'Amérique Latine, d'Afrique et de l'Océan indien et des objets décoratifs aussi fins qu'originaux. Voici donc un manteau de plumes rouges de la culture tupinambá, un vase en forme de navire en lapis-lazuli, une verseuse en nacre et vermeil gravé composée de deux coquilles...
Parmi les raretés, l'on découvre, plus loin, les merveilleuses marqueteries de pierre dure sur marbre, avec notamment un cabinet en ébène du XVIIème siècle composé de 17 compartiments ornés, ou encore deux tables sur fond de marbre noir, justement appelées A la grenade et Au collier de perles.

La curiosité et les terrains d'investigation des Médicis étaient sans limites, comme en témoignent les objets d'astronomie liés aux découvertes de Galilée. Les livres n'étaient pas moins prisés, à voir les véritables œuvres d'art que sont le Livre d'Heures de l'une filles de Laurent le Magnifique ou encore les Editions princeps des œuvres d'Homère extraits de la bibliothèque médicéenne.

Trésor des Médicis
Musée Maillol
59-61, rue de Grenelle - 75007 Paris
Métro Rue du Bac, bus : n° 63, 68, 69, 83, 84
TLJ de 10 h 30 à 19 h sf 25 déc. et 1er jan., nocturne le ven. jusqu'à 21 h 30
Entrée 11 € (TR 9 €)
Exposition prolongée jusqu'au 13 février 2011

Exposition Trésor des Medicis au musée Maillol, Palais Pitti

Images : Pierre Paul Rubens Les trois Grâces, 1627-1628 Huile en grisaille sur panneau, 47,5 x 35 cm Florence, Palazzo Pitti, Galleria Palatina Inv. 1890 n. 1165 Photo: Archivio fotografico della soprintendenza di Firenze
et Giusto Utens (Bruxelles ?-Carrare 1609) Vue du palais Pitti et du jardin de Boboli 1598-1599 Huile sur toile, 143 x 285 cm Inscription : en bas, au centre « Belveder (con Pitti) » Museo Storico Topografico Firenze com'era

mardi 29 juin 2010

Du Greco à Dalí. Musée Jacquemart-André

El Greco, miniature Tête du ChristL'exposition est courte (une soixantaine d'œuvres), voit large (cf. son titre), mais ne déçoit pas si l'on est prévenu de sa véritable substance.
Issus de la collection de l'homme d'affaires mexicain Juan Antonio Pérez Simón, ces tableaux ne sont pas de ceux que l'ont peut habituellement admirer dans les musées. Tel est l'intérêt de la visite, auquel s'ajoute celui d'offrir une idée de la production espagnole sur une période de pas moins de quatre siècles. Et si manquent deux très grands du XVII°, Vélasquez et Zurbarán, dans l'ensemble, du Siècle d'Or au XX° siècle, on fait ici un fort joli paseo ibérique.

Mêlant approches thématique et chronologique, le parcours débute par les fêtes espagnoles, avec deux tableaux de la Plaza Major, construite au début du XVII°, haut-lieu de festivités royales de Madrid devenue capitale sous le règne des Habsbourg en 1561. L'on découvre avec ravissement dans cette salle l'artiste catalan Anglada-Camarasa (1872-1959) avec une Feria de Valence (1907) éclatante de couleurs, où se lisent les inspirations parisiennes et viennoises, symbolisme, veine décorative de Klimt et Art nouveau. Y est également exposé un très beau Dalí bourré de références (dont celle au fameux Enterrement du Comte d’Orgaz du Greco à Tolède), qui était un projet de décor pour un ballet.

La peinture religieuse fut un des temps forts du Siècle d'or : après le Concile de Trente les autorités voulaient affirmer avec force images la vigueur de la religion catholique, couvrant les églises de peintures du Christ, de la Vierge et des Saints afin d'inculquer aux fidèles souvent illettrés les idées et les pratiques nées de la Contre-Réforme. Murillo (1617-1682), le plus doux, et Ribera (1591-1652), le plus poignant en produisirent un grand nombre. On admire ici une Immaculée Conception du premier et un frappant Saint Jérôme du deuxième. Le cher Greco est également présent grâce à une miniature de dix centimètres de haut Tête de Christ aux yeux plein de larmes sur un visage livide, d'une très belle humanité.

Goya, collection Perez SimonDans la salle consacrée à l'art du portrait, un grand portrait féminin de Goya se laisse longuement contempler. L'artiste semble avoir joué sur le contraste entre la monumentalité du buste drapé d'étoffes et de fourrure de l'Infante et un visage très naturel dont les yeux sont d'une extraordinaire expressivité.
Plus loin, les esquisses et les peintures de Sorolla répandent leur incomparable lumière, avec des scènes de loisirs sur la plage et de pêche au cadrage presque photographique (sur ce peintre, voir le billet du 6 mars 2007, rendant compte d'une exposition magnifique présentée au Petit Palais).
Ajoutez à cela deux natures mortes cubistes de haute tenue de Juan Gris et de Picasso, des nus de ce dernier, quelques Miró et même un Tàpies, et vous reconnaîtrez que les choix sot plutôt convaincants.

« Du Greco à Dalí : les grands maîtres espagnols. La collection Pérez Simón »
Musée Jacquemart-André
158, boulevard Haussmann - 75008 Paris
Téléphone : 01 45 62 11 59
M° Saint-Augustin, Miromesnil ou Saint-Philippe du Roule
Jusqu'au 1er août 2010
Ouvert 365 jours par an, de 10 h à 18 h, lundi jusqu’à 21 h 30
Entrée 11 euros (TR 8,5 euros)

Images : Domenikos Theotokopoulos, dit Le Greco (1541-1614), Tête du Christ, Vers 1600, huile sur papier collé sur panneau de bois, 10,2 x 8,6 Collection Pérez Simón, Mexico © Fundación JAPS © Studio Sébert photographes
et Francisco de Goya y Lucientes (1746-1828), Doña Maria Teresa de Vallabriga y Rozas, 1783, huile sur panneau de bois, 66,7 x 50,5, Collection Pérez Simón, Mexico © Fundación JAPS © Studio Sébert photographes

jeudi 3 juin 2010

Charles Avery - Onomatopoeia, part 1

Charles Avery, Le Plateau, Stone mouse sellers

Un planisphère, un serpent à bras, un objet exhumé d'un grenier : ainsi s'ouvre l'exposition de l'Écossais Charles Avery présentée au Plateau jusqu'au 8 août prochain.
Elle nous plonge dans le monde inventé par cet artiste de 37 ans aux multiples talents - sculpture, dessin, écriture - qui depuis 2004 dédie son œuvre a une seule entreprise The Islanders, archipel énigmatique dont Onomatopeia est la cité.

La visite s'apparente à la découverte de l'île mystérieuse. Des noms poétiques s'étalent sur le planisphère (Océan analytique, Mer de la clarté), des appellations étranges désignent de magnifiques bustes de bronze coiffés de chapeaux géométriques en papier ou en carton. Surtout, des dessins de très grand format nous racontent ce monde. Un des plus impressionnants présente le port d'Onomatopoeia. Sur 2 m 40 de hauteur par 5 m 10 de large, s'entremêlent une foule abondante et variée, des animaux curieux, un vendeur de moules / œufs, des bâtiments plus ou moins désaffectés... Fourmillant de détails, le dessin s'examine à loisir dans tous ses recoins. Le trait est brillant, satirique, parfois très dur. Dans ses dessins magistralement composés comme dans ses sculptures, l'artiste allie les lignes souples et libres, réservées aux êtres vivants, aux formes géométriques, très présentes avec les énigmatiques chapeaux et l'architecture de la cité.

Ses textes nous en apprennent davantage sur son monde éclectique, contemporain et inquiétant : à quelques détails de science-fiction près, il ressemble beaucoup au nôtre, avec son Histoire (colonisation par les puissants, élimination des minorités, assimilation au groupe modèle dominant), société stratifiée, asservissement et stigmatisation des étrangers, pauvreté, création de valeur par la marchandisation, spéculation, addictions... Le tout dans un contexte de tourisme de masse moutonnier.

Mais si les extraits de récits d'explorateur (passionnants) de Charles Avery viennent éclairer ses créations graphiques et plastiques, leur lecture n'est pas un préalable nécessaire : les plaisirs de l'intrigue et de l'imagination n'en seront que plus grands en parcourant l'exposition du Plateau, la première exposition personnelle en France de Charles Avery. Un nom facile à retenir et une œuvre à découvrir... absolument.

Charles Avery - Onomatopoeia, part 1
Le Plateau - FRAC Ile-de-France
Place Hannah Arendt, à l'angle de la rue Carducci et de la rue des Alouettes
Paris 19ème
M° Jourdain (11) ou Buttes-Chaumont (7bis), bus 26 - arrêt Jourdain
Du mer. au ven. de 14 h à 19 h et les sam. et dim. de 12 h à 20 h
Jusqu'au 8 août 2010
Entrée libre

Charles Avery, Le Plateau, The bar of the one armed snake

Né en 1973 à Oban, en Écosse, Charles Avery vit et travaille à Londres. Il expose régulièrement dans des galeries en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Italie et à participé à de nombreuses expositions collectives, dont Altermodern pour la 4ème Triennale de la Tate et Walk in your mind à la Hayward Gallery, à Londres en 2009. Son travail a été présenté à la Biennale de Venise et à la Biennale de Lyon en 2007.

Rendez-vous au Plateau :
Chaque dimanche à 16 h visite guidée et gratuite de l’exposition
Jeudi 17 juin à 19 h 30, rencontre avec Charles Avery. Il s'entretiendra avec Nicolas Bourriaud, critique d’art et commissaire de l'exposition Altermodern de la Tate Triennal en 2009 et proposera une lecture de ses textes, récits d’expédition se rapportant au projet The Islanders.
Dimanche 27 juin à 18 h, visite avec Xavier Franceschi, commissaire de l’exposition

Images : Charles Avery Untitled (Stone Mouse sellers) 96 x 132,5 cm et Charles Avery Untitled (The Bar of the One Armed Snake), 2009 Pencil and gouache on board 124 x 164 cm Courtesy Pilar Corrias Gallery Photo Andy Keate

mercredi 19 mai 2010

Crime et châtiment. Musée d'Orsay

Crime et châtiment, exposition au Musée d'Orsay, Robert Badinter et Jean ClairDeux mois après son inauguration, le souvenir de l'exposition demeure encore vif.
Comment oublier cette guillotine et ces grands tableaux accrochés les uns contre les autres montrant le sang versé, les corps mutilés, la tête qui roule : le meurtre et son implacable sanction ?
Ces meurtres privés et ces assassinats prescrits par nos lois, inlassablement livrés à la contemplation publique, de la Révolution jusqu'à la fin des années 30 (1) ?

Crime et châtiment, titre emprunté au roman de Dostoïevski se propose de mettre en lumière les approches artistiques du crime et de la peine de mort tout au long du XIX° et au début du XX° siècles.
Il apparaît assez rapidement que, plus encore que l'homme, la femme meurtrière a inspiré très largement les peintres, bien qu'elle fût tout à fait minoritaire parmi les assassins. La douzaine de tableaux du meurtre de Marat par Charlotte Corday et la section consacrée à la figure de la sorcière prouvent à quel point les fantasmes des artistes mêlaient violence, mort et érotisme.

Des tableaux de haut vol signés Géricault, Delacroix, Ingres, Goya, Moreau, Munch, Picasso... aux coupures de presse totalement terrifiantes (elles étaient faites pour), en passant par dessins et sculptures, cette exposition riche, dense, érudite s'avère bien à la hauteur de ses ambitions. Elle réalise la démonstration éclatante de la fascination que la mort de l'homme par l'homme exerce sur les artistes et le public, tous avides de gros plans et de détails.
Parmi les vitrines consacrées aux approches scientifiques, l'on retrouve avec effroi les fameux travaux physiognomiques de l'Italien Cesare Lombroso tentant d'établir avec forces études le lien irréfutable entre la forme du crâne, les traits du visage et la propension au crime, théories dont Degas (passionné par le crime en général) était friand, comme le montre sa Petite danseuse de quatorze ans présentée par l'artiste comme un parfait exemple de dangereuse dégénérée.

L'art interroge, met à distance, sublime. Mais ne fait pas écran au fond. On n'oubliera pas non plus la "Justitia" ni le "Ecce, le Pendu", bouleversants dessins à l'encre de Victor Hugo, ni cette porte de prison gravée dans les derniers instants du condamné, tout comme cette fameuse guillotine de noir habillée. L'immense Robert Badinter - l'initiateur de Crime et châtiment - et Jean Clair - son talentueux commissaire, à qui l'on devait la magnifique Mélancolie au Grand-Palais - y tenaient. Ils ont cherché cette machine infernale avec une opiniâtreté égale à celle qu'ils ont dû déployer pour faire accepter leur exposition. On rêverait de pouvoir y trouver un point final : hélas comme la chaise électrique d'Andy Warhol vient le rappeler, le châtiment suprême dans bien des Etats, y compris parmi les dits modernes, est encore d'actualité.

Crime et châtiment
Un projet de Robert Badinter
Commissariat général Jean Clair, de l'Académie française, conservateur général du patrimoine
Musée d'Orsay
Du mar. au dim. de 9 h 30 à 18 h, le jeu. jusqu'à 21 h 45
Jusqu'au 27 juin 2010
Entrée 9,50 € (TR 7 €)

(1) Contrairement à la période inaugurée avec la Révolution et ses exécutions sur la place qui portait son nom, devenue place de la Concorde, de 1939 à la fin des années 1970, les exécutions se sont déplacées à l'ombre des prisons.

Image : Théodore Géricault, Étude de pieds et de mains, 1818-1819, Montpellier, Musée Fabre © Musée Fabre de Montpellier Agglomération photo Frédéric Jaulmes

dimanche 9 mai 2010

Edvard Munch jouera les prolongations

Pinacothèque de Paris, exposition Munch prolongée

On a dit ici tout le bien que l'on pensait de l’exposition « Edvard Munch ou l’anti-Cri » présentée à la Pinacothèque de Paris depuis fin février (lire le billet du 14 mars 2010).
Initialement prévue jusqu'au 18 juillet, l'exposition sera finalement prolongée jusqu’au 8 août 2010.
Au cours de ses deux premiers mois, l'exposition a attiré quelque 180 000 visiteurs, venus découvrir des œuvres présentées au public pour la première fois.
Ce succès a d'ailleurs suscité des demandes de reprises à l'étranger ; elles se concrétiseront à la Kunsthal de Rotterdam, où l'exposition sera présentée du 18 septembre 2010 au 21 février 2011.

Edvard Munch ou l'anti-Cri
Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine - 75008 Paris
M° Madeleine, lignes 8, 12 et 14
Jusqu'au 8 août 2010
TLJ de 10 h 30 à 18 h (de 14 h à 18 h le 14 juillet)
Nocturne tous les mercredis jusqu’à 21h
Entrée 10 € (TR 8 € - tarif groupe 9,50 € avec audiophones)

dimanche 11 avril 2010

Turner et ses peintres au Grand Palais

Turner et ses peintres au Grand PalaisLe systématisme en art a souvent quelque chose d'artificiel qui peut vite fatiguer. L'hiver dernier, les Galeries nationales du Grand Palais proposaient Picasso et ses maîtres, avec le succès que l'on sait. Nous voici cette saison face à l'immense paysagiste Joseph Mallord William Turner (1775-1851) - mais aussi à ses peintres. La confrontation appliquée avec les prédécesseurs et les contemporains d'un grand peintre semble donc s'installer en habitude dans ces lieux. On demeure timide à s'en plaindre, car naturellement le procédé permet au visiteur de profiter en une seule exposition d'une riche variété de chefs d'œuvres. Sauf que l'artiste principal, lui, la prétendue star de l'affaire, s'en trouve toujours un peu amoindrie. Turner, ultra-connu certes, mais moins exposé toutefois que Picasso, ne méritait-il pas une exposition à lui tout seul consacrée ? Imaginez une centaine d'œuvres du grand Turner (encore faut-il les réunir) : quel bain revigorant !
Ici, près de cent peintures, études et gravures de différentes et belles factures se proposent de retracer le cheminement artistique - très fécond - du peintre britannique. Ses inspirations, ses admirations, son désir de les dépasser foisonnent en tous sens. Mais, outre que les parallèles ne sont pas tous convaincants, on a parfois le sentiment de voir la singularité et la puissance créatrice de Turner un peu écrasées par les grands maîtres avoisinants, tels que Rembrandt, Titien, Watteau, Véronèse...
Et pourtant ! Quelle liberté de touche, de couleur, et parfois même de composition ! Comme personne avant lui, Turner a exprimé la nature en mouvement, l'intranquillité d'une atmosphère, l'incertitude d'une clarté.
Un rapprochement est pour le coup éloquent : celui opéré avec le paysagiste français du XVII° Claude Lorrain, dont Turner s'était repu au Louvre. Les grandes peintures du Lorrain sont remarquables : compositions à plusieurs plans parfaites, précision, sérénité, simplicité. Rien à dire : on se trouve véritablement devant de magnifiques tableaux de paysages - avec figures d'histoire.
Moins d'un siècle après, voici Turner : entre temps, le paysage est devenu lui aussi un genre noble et le Britannique le sait fort. Avec lui, le spectateur n'est plus devant, il est dans le paysage. Cela vit, cela se palpe, irradie. Tout à coup, l'émotion gagne, vibrante comme face à ce qui est, et non plus seulement face à ce qui est représenté. Comme si un écran était tombé, celui de la toile. Et cette transparence-là, William Turner la doit sans doute avant tout à lui-même.

Turner et ses peintres
Galeries nationales, Grand Palais
M° Franklin-Roosevelt ou Champs-Elysées-Clemenceau
Jusqu'au 24 mai 2010
TLJ : de 9 h à 22 h du vendredi au lundi ; de 9 h à 14 h le mardi
de 10 h à 22 h le mercredi et de 10 h à 20 h le jeudi. Fermé le 1er mai
Entrée 11 € (TR 8 €).

dimanche 14 mars 2010

Edvard Munch à la Pinacothèque de Paris

Edvard Munch, portrait d'August StrindbergAprès la merveilleuse exposition L'Âge d'or hollandais, de Rembrandt à Vermeer qui a attiré quelques 700000 visiteurs cet hiver, la Pinacothèque de Paris revient au tournant du XXème siècle, la féconde période de l'éclosion du modernisme en peinture.

En exposant le peintre expressionniste Edvard Munch (1863-1944) sans le concours des musées d'Oslo, en renonçant à présenter Le cri, seul tableau connu du grand public, Marc Restellini, le directeur de l'institution privée de la place de la Madeleine n'a manqué ni d'audace ni d'ambition. La centaine de tableaux, lithographies et gravures issues de collections privées exposées jusqu'au 18 juillet prochain sont enfin l'occasion de découvrir et d'admirer à Paris la variété et la richesse de l'oeuvre du peintre et graveur Norvégien.

Edvard Munch, femme au chapeau rougeAprès les premiers tableaux d'inspiration naturaliste des années 1880, Munch apparaît dès le début des années 1890 comme un grand novateur. Avec la magnifique Femme au chapeau rouge sur le Fjord (1891), le peintre s'enhardit, brouille les pistes de la perspective, créant une opposition entre l'aplat et la profondeur, une confusion des dimensions qu'il ne cessera d'explorer, ouvrant avec d'autres la voie à l'Avant-garde. Il joue avec la transparence et les touches (les grands traits parallèles sont déjà visibles) et les couleurs : cette robe bleue sur la mer bleue, qui pourrait aussi être le ciel, quelle idée... Nuit d'été à Studenterlunden est de la même veine, mais la facture a encore évolué, les lignes se font sinueuses, les chemins labyrinthiques, le sol n'est jamais ferme. On retrouve le thème du couple s'embrassant dans Le baiser, gravure de 1895, sur laquelle les visages disparaissent dans l'union de leurs lèvres.
L'amour et la femme ne sont d'ailleurs jamais bien vus chez Munch. Thèmes obsessionnels, ils apparaissent au mieux comme ambigus, au pire tout à fait dangereux. La femme est souvent belle, voire iconique (quatre superbes lithographies de la Madone) mais source de souffrance incommensurable (sur les 1ère et 4ème de cette série, un petit personnage en bas à gauche regarde la Femme d'un air malheureux). Dans La femme et le cœur, elle saisit un gros cœur à bout de bras. Avec Vampire II, les longs cheveux dégoulinant littéralement vampirisent. Et que dire du non moins explicite Harpie, où la femme apparaît sous les traits d'un vautour aux ailes immenses et noires, un cadavre d'homme à ses pieds ? Dans ces conditions, le désir lui-même est évidemment effrayant : dans Les mains, l'air menaçant des hommes s'approchant de l'ondoyante chevelure font craindre pour la dame.
On s'émeut aussi grandement devant la très belle série de lithographies L'enfant malade, même scène croquée en plans plus ou moins rapprochés, dans un travail qui n'est pas sans évoquer la photographie ou le cinéma. Aggravant le sujet, le hachuré employé par l'artiste tout autour du visage apparaît comme le cerne de la mort qui, telle l'eau, approche inexorablement.

Changement complet d'atmosphère avec les grands tableaux colorés des années 1900, où se lit l'admiration de Munch pour Gauguin, mais surtout ses propres recherches autour de la matérialité de la peinture, comme avec Deux garçons sur la plage où la peinture, tellement épaisse, est à peine étalée, ou, à l'opposé, Mère et l'enfant où Munch a rendu la toile de jute presque à brut. Un peu plus loin, on reste en arrêt devant l'étonnant Henrik Ibsen au Grand Café du Grand hôtel, Kristiana à deux plans, le visage du dramaturge en gros plan sur écran noir et, en fond, une scène de ville derrière un grillage. Ultra-moderne et splendide.
L'alternance lithographies - toiles se poursuit tout au long du parcours. L'ensemble de 22 lithographies Alpha et Omega de 1908-1909 dans un espace aménagé en cabinet mérite aussi une pause. L'on y retrouve tous les thèmes chers à l'artiste norvégien : la solitude, les rivages, l'enfant malheureux, et bien sûr la femme tentatrice.

Edvard Munch ou l'Anti-Cri
Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine - 75008 Paris
M° Madeleine, lignes 8, 12 et 14
Jusqu'au 8 août 2010
TLJ de 10 h 30 à 18 h (de 14 h à 18 h les 1er mai et 14 juillet)
Nocturne tous les mercredis jusqu’à 21 h
Entrée 10 € (TR 8 € - tarif groupe 9,50 € avec audiophones)

Images : "Portrait d’August Strindberg" 1893 Crayon bleu et mine de plomb sur papier 17,7 x 19,3 cm Collection Pérez Simón, Mexico © The Munch-Museum / The Munch-Ellingsen Group / Adagp, Paris 2010 et "Femme au chapeau rouge sur le Fjord (Harmonies bleues – Le chapeau rouge)" 1891 Huile sur toile 99 x 65 cm Collection privée © The Munch-Museum / The Munch-Ellingsen Group / Adagp, Paris 2010

samedi 20 février 2010

Denis Polge. Autres rives

Denis Polge, Autres rives, Frédéric Moisan Galerie

Natif des Alpes-Maritimes, cet artiste de 38 ans, diplômé de philosophie, de cinéma et de l’Ecole nationale supérieure des Beaux Arts de Paris travaille en indépendant depuis une dizaine d'années.

Survivance des paysages qui ont marqué ses jeunes années - ? -, l'eau est au centre de son œuvre. Denis Polge peint des eaux calmes et foncées, des rivages, des plages et des galets. Utilisant la gouache, l'aquarelle, l'encre, détrempant le papier, il créé une continuité entre son sujet et son médium, tout en finesse et veiné de transparence. Les paysages de cette série, intitulée Autres rives, sont présentés pour la première fois en France. Précédemment exposés au Japon - dont Denis Polge se sent très proche -, ils nous emmènent dans des lieux davantage rêvés que connus, probablement du côté de cet archipel ; des rives désertes, calmes, comme à l'abri de solides montagnes qu'on ne fait qu'imaginer. Car ces peintures, toujours entre figuration et abstraction, évoquent bien plus qu'ils ne montrent, séduisant au premier coup d'oeil par leur esthétique épurée, leurs teintes de sable apaisantes et leur puissance poétique. Ils invitent l'esprit à battre la campagne, à caresser le moucheté d'un banc de galets devenu fourrure animale ou nuée de pollens. Touches de couleurs violines, jaunes, tigré d'un galet, objet en forme de coquillage, bulle à la surface de l'eau brillante comme un anneau, les papiers japonnais de Polge, avec une très grande délicatesse, n'en finissent pas de captiver. Et le vœu de l'artiste n'est pas loin de se réaliser... :

"Je voudrais que regarder mes tableaux se rapproche de l’expérience d’un bain. Un bain de mer ou de rivière qui en été vous revivifie, vous débarrasse de la fatigue, vous rende la sensation d’un lien à la nature."

Denis Polge
Autres rives
Galerie Frédéric Moisan
72 rue Mazarine - Paris 6°
Exposition prolongée jusqu'au 5 mars 2010
Du mardi au samedi de 11 h à 19 h
Entrée libre

mercredi 17 février 2010

Soulages. Centre Pompidou

Exposition Soulages à PompidouL'art de Pierre Soulages est presque une définition de l'art, quelque chose qui nous dépasse et qui nous fait connaître en même temps une expérience de présence au monde parmi les plus fortes, en nous rapprochant du réel, du tangible, de l'humain et de l'infiniment beau.
Son art réunit la sophistication la plus extrême, la simplicité la plus désarmante, la matérialité la plus palpable et les jeux d'optique les plus troublants. Il utilise le noir le plus prégnant pour mieux convoquer la lumière. Il impose une énergique volonté en privilégiant des dimensions monumentales et en choisissant lui-même la façon d'installer ses œuvres. Mais il donne tout le loisir au spectateur d'y tourner autour pour les voir sous de multiples perspectives, de laisser son imagination vagabonder au delà des motifs, des lignes, de l'obsessionnelle non-figuration. Peintre de l'abstraction totale, il est tout autant celui de la matière, goudron sur verre, brou de noix, papier, peinture épaisse, toile.

La rétrospective que le Centre Georges Pompidou consacre à ce jeune nonagénaire, très réussie dans ses choix et dans sa scénographie, permet d'embrasser en mêmes temps et lieu l'ensemble du parcours du peintre Ruthénois. L'on y voit que tout se tient, qu'une étape de son travail en annonce une autre, que les "ruptures", même la révolution de l'outrenoir n'en sont pas, mais la conséquence logique d'un cheminement cohérent. Telles apparaissent ainsi ses recherches sur la lumière, tantôt en choisissant le verre pour support, tantôt à travers le blanc de la toile strié de noir où la lumière semble passer comme par les interstices d'un volet, ou encore celle qui court sur les effets de peinture, où l'alternance des mats et des brillants créent autant d'effets différents.
Rétrospectivement, on comprend mieux pourquoi il a réalisé les vitraux en verre translucide blanc (une idée de génie) de la splendide abbatiale romane de Sainte-Foy de Conques dans l'Aveyron.

D'ailleurs, au sujet de ses fameux noirs et outrenoirs, ne dit-il pas : "Les gens croient que c'est du noir parce qu'ils ont du noir dans leur tête, en réalité, il s'agit de reflets sur les états de surface de la couleur noire."
Car il est très agréable aussi, au fil de l'exposition, de lire les belles phrases de Pierre Soulages, comme : "La réalité d'une œuvre, c'est le triple rapport qui s'établit entre la chose qu'elle est, le peintre qui l'a produite et celui qui la regarde"
Ou encore : "Ce qui importe au premier chef, c'est la réalité de la toile peinte : la couleur, la forme, la matière, d'où naissent la lumière et l'espace, et le rêve qu'elle porte". On ne saurait mieux dire.

Soulages
Centre Georges Pompidou - Paris IV°
M° Rambuteau
Jusqu'au 8 mars 2010
TLJ sf le mardi, de 11 h à 21 h
Entrée 12 € (TR 9 €)

Image : Soulages © Centre Pompidou

jeudi 26 novembre 2009

Titien, Tintoret, Véronèse - Rivalités à Venise

Rivalités à Venise, Titien, Vénus au miroirTitien, Tintoret, Véronèse, mais aussi Bassano, que l'on connaît moins : c'est à une véritable rencontre au sommet que le musée du Louvre nous convie jusqu'au 4 janvier 2010.

Pourquoi faut-il y aller ? Parce que la peinture vénitienne du XVIème siècle ajoute aux acquis de la Renaissance italienne la chaleur de la lumière et la passion de la couleur, et concentre des artistes dont la rivalité a exacerbé le talent.
Le contexte politique vénitien l'explique en partie : alors qu'ailleurs dans la péninsule une seule famille à la tête d'une principauté (comme les Médicis à Florence ou les Gonzagues à Mantoue) privilégie un artiste "officiel" destinataire de l'essentiel des commandes, Venise au contraire est une république où plus d'une centaine de familles de patriciens se partagent le pouvoir. Chacune choisit ses artistes pour asseoir son prestige, multiplie les commandes et favorise la pluralité. Même les institutions jouent sur l'émulation, en attribuant par concours les commandes pour les édifices religieux et publics.
Titien, le patriarche, et le plus renommé d'entre tous bien au delà de la République (l'empereur Charles Quint et son fils le roi Philippe II d'Espagne sont ses amis) ne "régnait" donc pas seul. Malgré ses efforts pour écarter Tintoret de la scène artistique, celui-ci se fit connaître par sa peinture très affirmée et un style bien différent de celui de son aîné. Véronèse en revanche n'a pas eu de mal à décrocher de grandes commandes dès son arrivée à Venise, notamment pour le palais des Doges, car le grand maître le soutenait...

Cette compétition des plus fécondes est parfaitement lisible à travers le parcours, pour lequel les commissaires Vincent Delieuvin et Jean Habert ont choisi des thématiques fortes de la peinture vénitienne et confronté pour chacune d'entre elles des tableaux des différents artistes. Rivalités à Venise réunit ainsi toutes les qualité qu'on voudrait toujours trouver à une exposition : intelligence et clarté du propos, sûreté et audace dans les choix, rythme du parcours, entre rupture et progression des sujets. Qualité des œuvres enfin, puisqu'à ceux du Louvre répondent des chefs d'œuvre venus d'un peu partout, de Vienne, de Londres, du Prado, du Capodimonte à Naples, de Chicago, de Washington...

Sur les mérites respectifs des artistes, chacun se fera son opinion bien sûr, voire verra confortée celle qu'il a déjà. Le fou de Titien le restera et gardera un peu de son dédain pour les démonstratives contorsions des corps de Tintoret. A celle de la pose, on préfère l'apparence du naturel ; aux postures héroïques, les figures de ce monde ; aux musculatures antiques, la délicatesse des chairs ; à la dramaturgie extrême, l'expression toute humaine des sentiments... Comblés donc, les amoureux de Titien observeront l'évolution de sa peinture au fil du temps, grâce à des sujets proches ou identiques traités à différentes époques (Danaé, Tarquin et Lucrèce...).
La virtuosité de Véronèse apparaît de façon éclatante, comme dans le Christ guérissant une femme souffrant d'épanchements de sang de la National Gallery : par l'emploi de couleurs claires et brillantes, il rend parfaitement distincts une foule de personnages, servis par une composition classique superbe, alors que la finesse des traits et l'expression de la femme agenouillée tournant son visage vers le Christ impriment au tableau une grâce inouïe. Harmonie, lumière, richesse de la palette : c'est tout Véronèse et c'est une splendeur.

Rivalités à Venise, Tintoret, Suzanne et les vieillards, ViennePortraits de patriciens et patriciennes, autoportraits, nus féminins (avec notamment une confrontation de Tarquin et Lucrèce de haut vol), scènes religieuses quelque peu "profanées", nocturnes sacrés singuliers (des Saint-Jérôme plus poignants les uns que les autres) ... les différentes sections de l'exposition sont tout aussi passionnantes. On s'attarde aussi sur celle consacrée au reflet, qui renvoie notamment à l'un des grands débats esthétiques et théoriques de la Renaissance : le paragone, à savoir la question des mérites respectifs de la peinture et de la sculpture. Dans la suite de Giorgione qui avait peint au tout début du siècle un tableau avec une figure d'homme dont le corps se reflétait à la fois dans une armure polie, un miroir et une fontaine d'eau (aujourd'hui disparu), les artistes vénitiens se sont surpassés dans le domaine du reflet et du miroir en peinture, permettant de représenter tous les aspects d'un personnage sans se déplacer, alors qu'avec une sculpture, le spectateur est obligé de tourner autour... Tintoret a interprété ce thème avec espièglerie (l'humour et la légèreté sont d'autres traits que l'on retrouve chez ces artistes), dans son fameux Suzanne et les vieillards de Vienne. La représentation de cette scène par Jacoppo Bassano, exposée, à juste titre, dans la partie Femmes en péril est beaucoup plus directe et inquiétante. Elle montre au passage l'influence du Titien sur Bassano qui dans son dernier style emprunte au maître sa large touche. Un tableau admirable de simplicité et de clarté dans sa composition, de douceur et de sobriété dans les visages, avec ce goût des chairs blanches éclairées dans une atmosphère sombre chère à Bassano, décidément devenu lui aussi un grand de Venise.

Titien, Tintoret, Véronèse - Rivalités à Venise
Jusqu'au 4 janvier 2010
Musée du Louvre
Hall Napoléon (accès par la pyramide, la galerie du Carrousel ou le passage Richelieu)
TLJ sf le mar., de 9h à 18h, jusqu'à 20h le sam. et jusqu’à 22h les mer. et ven.
Entrée 11 € (14 € si on veut aussi profiter du Musée)

Images : Titien , Vénus au miroir, National Gallery of Art © Board of the Trustees of the National Gallery, Washington
et Tintoret , Suzanne et les vieillards, © Kunsthistorisches Museum, Vienne

dimanche 22 novembre 2009

Admirer l'Âge d'or hollandais

Catalogue de l'exposition Age d'or hollandais à la Pinacotheque Pour permettre à ses nombreux visiteurs de mieux profiter de l'exposition L'Âge d'or hollandais, de Rembrandt à Vermeer organisée en association avec le Rijksmuseum d'Amsterdam, la Pinacothèque de Paris a élargi ses horaires d'ouverture depuis vendredi dernier.

Vous pouvez désormais la visiter de 10h30 à 20h tous les jours et jusqu'à 22h les mercredi et vendredi.

A signaler aussi, une très belle idée de cadeau, pour tout de suite ou pour les fêtes de fin d'année : le catalogue de l'exposition, magnifiquement édité avec les reproductions de l'ensemble des œuvres en pleine page et des textes riches et limpides.

Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine - 75008 Paris
Jusqu'au 7 février 2010
TLJ de 10 h 30 à 20 h, jusqu'à 22 h les mercredi et vendredi
25 décembre et 1er janvier de 14 h à 18 h
Entrée 10 € (TR 8 €)

L’Âge d’Or hollandais de Rembrandt à Vermeer avec les trésors du Rijksmuseum
Éditions Pinacothèque de Paris
Relié - 28 x 24 cm, 304 pages, 45 €
ISBN : 9782358670043

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