Dans son numéro du mois de juin,
le magazine littéraire consacre un très bon dossier à Julien Gracq,
réunissant pour l'occasion un ensemble d'entretiens et d'articles fins et
éclairés sur le célèbre romancier-essayiste.
Né le 27 juillet 1910, c'est au bord de la Loire, dans sa ville natale de
Saint-Florent-Le-Vieil, que, poursuivant un choix de vie qui a toujours été
sien, Julien Gracq va discrètement sur ses 97 ans.
Il n'a publié que seize livres, entre 1939 et 1992, dont une petite poignée
de romans, chez un éditeur « artisanal », José Corti ; il a refusé
toute édition de poche, mais a été intronisé de son vivant dans la
Pléïade ; il a refusé sèchement le prix Goncourt en 1951 et s'est toujours
tenu en retrait quasi-total vis-à-vis des médias ... Julien Gracq fait presque
figure de personnage mythique aujourd'hui.
Le portrait qui se dessine au fil du dossier du magazine littéraire
(lequel s'ouvre sur un précieux entretien avec l'écrivain) est effectivement
celui d'un "classique" au style impeccable, mais aussi celui d'une personnalité
ferme et vivifiante.
Géographe, l'auteur du Rivage des Syrtes préfère cheminer sur les
hauts plateaux désertés et défendre une vision de la littérature que l'on
qualifierait aujourd'hui d'"exigeante", alors que Julien Gracq s'applique
simplement à la défendre contre ce qui n'est pas elle mais tend à la
noyer : certains aspects du monde moderne, telle la cristallisation de la
lumière autour de personnages-écrivains, tandis que l'éventuelle qualité des
textes devient secondaire.
Julien Gracq n'avait pas accordé d'interview depuis six ans. Celui qui
« n'a pas cessé d'écrire en cessant de publier » a encore des choses
à dire. L'écouter et le lire aujourd'hui est souverain. Voici par exemple ce
que la question de sa « postérité » lui inspire :
Nul ne sait ce que sera, ou pourra être, la littérature, ou ce qui en
tiendra lieu – disons en 2050 – dans sa forme, ni même dans la langue qu'elle
parlera. En revanche, il est probable que son mode d'insertion dans la vie
courante aura changé du tout au tout, la quantité énorme des informations
instantanément disponibles refoulant impitoyablement, ne serait-ce que de sa
masse opaque, le « fonds classique » qui faisait, pour un écolier du
XVIIème siècle de la littérature un âge d'or dégusté en conserve,
plutôt que la séduction immédiate d'un produit du « rayon frais ». (...)
J'ai vu se succéder, depuis le temps que j'étais au lycée, une demi-douzaine
d'écoles ou de mouvements littéraires, chacun abandonnant derrière elle
davantage de disparitions précoces que de positions imprenables.
Je disais seulement, il me semble, que le public d'En lisant en
écrivant aurait sans doute disparu pour la plus grande part dès 2020, la
moitié au moins des noms cités n'évoquant plus rien pour le lecteur.
Conséquence d'une culture à dominante de plus en plus horizontale (toute la
littérature actuelle du monde) et de moins en moins verticale (le prestige des
Anciens).
Gilles Lapouge dresse une délicate cartographie de l'écrivain des espaces et
du temps, qui est également celui de l'attente et du désir, comme le souligne
Pierre Michon.
Evoquant le fascinant Le Rivage des Syrtes, Enrique Vila-Matas
montre comment ce roman ne se contente pas de se nourrir des apports de la vie
mais pousse aussi à partir d'autres livres, illustrant ainsi la thèse de Julien
Gracq, selon qui « Le mimétisme spontané compte beaucoup : par
d'écrivains sans insertion dans une chaîne d'écrivains ininterrompue ».
Pierre Bergounioux, au terme d'une introduction rassemblant une vision
déchirée de l'histoire de la France du XXème siècle, rappelle que Un balcon
en forêt fut écrit – quinze ans après – par un de ceux, nombreux, qui
connurent l'expérience militaire désastreuse de 1939, laquelle, au bout de
quelques mois, fit d'eux des prisonniers :
Aux expériences cumulées dans la grande temporalité, il emprunte son
rustique et profond savoir de la terre et de la guerre, de la forêt, du
braconnage, le sens et le goût de la conversation, une galanterie consommée
avec les dames, celles, surtout, qui sont jolies, le sentiment des paysages,
infiniment divers et contrastés dans les limites exiguës, pourtant, du pays,
l'attention restée de la société agraire traditionnelle, à la saveur presque
ineffable des heures, aux changements saisonniers, l'attente angoissée, aux
frontières, de l'antique adversaire – le Germain, le Boche, le Fritz - , le
courage naturel, spontané, spirituel, serait-on tenté dire, qu'on trouvait
encore dans le tempérament national, ennemi de l'esprit de sérieux, de la
grandiloquence, et farouche, pourtant (l'historien Marc Bloch est un autre
exemple de cet héroïsme ingénu, qu'il paya de sa vie), le goût artisanal de la
belle ouvrage, hérité de l'industrie manufacturière des produits de luxe, dont
profite le canon antichar, dans la soute de la maison forte.
Tout ça, ils sont un million et demi d'hommes qui en ont fait l'expérience au
même moment parce qu'ils avaient le même âge, donc les mêmes penchants, les
mêmes travers et les mêmes vertus. Un seul lui a conféré ce degré proprement
inouïe d'exactitude, cette extraordinaire puissance de suggestion ou de
révélation, parce que l'art est difficile, extrêmement, et qu'une nation ne
peut guère tirer de son sein plus d'une poignée d'hommes qui en soient
capables. Julien Gracq est de ceux-là.
le magazine littéraire
juin 2007, n° 465
98 p., 5,80 €
à consulter : le site du magazine littéraire
le site des éditions José
Corti