Albert Camus, René Char. Correspondance 1946-1959
Par Mag le lundi 13 août 2007, 08:00 - Littérature et poésie - Lien permanent
Dès leur première rencontre, en 1946, ils
se reconnurent.
Derrière eux, il y avait la guerre, la Résistance, et les engagements
d'avant-guerre.
Ils appartenaient à la même espèce d'hommes.
De ce passé, des combats menés, et de ceux à mener encore naquit un respect
mutuel sur lequel s'épanouit une profonde amitié.
La correspondance d'Albert Camus et René Char suit le lien précieux que l'écrivain et le poète développèrent au fil de leurs écrits respectifs, de leurs doutes, de leurs succès, de leurs préoccupations.
Tous deux se tiennent au courant de leurs travaux, s'envoient ou se font
envoyer leurs manuscrits à peine achevés, se dédicacent leurs livres.
Il tient dans ces gestes non seulement une admiration réciproque, mais aussi et
surtout le sentiment de maintenir le cap dans la même direction.
Si l'un comme l'autre demeure le plus souvent laconique sur les difficultés qu'il rencontre, pour ne pas « encombrer » l'autre, ni alourdir un quotidien qu'il sait déjà chargé, l'ami vient rappeler sa présence, demander des nouvelles, renouveler sans cesse son soutien. Leur commune délicatesse est exemplaire.
Malgré la pudeur, lorsqu'avec le temps les soucis deviennent trop pesants,
et qu'avec le temps aussi la confiance et l'estime se renforcent encore, ils
s'épanchent plus longuement.
Leur correspondance en devient extrêmement attachante. La figure de Char se
dessine à travers ses lettres de façon progressive. Colosse qui sait si bien se
défendre (comme on peut le voir à travers les aventures littéraires de
l'époque) et qui a souvent l'air de « protéger » un Albert Camus en
proie à la maladie aussi bien qu'aux attaques virulentes, notamment de
Jean-Paul Sartre, René Char se met pourtant à exprimer furtivement sa
souffrance.
Quant à Camus, malgré l'anxiété permanente, et souvent pire, il ne lâche rien
de son amour de la vie, de son humanisme.
Enviable amitié :
« Un peu, où êtes-vous, cher Albert ?
J'ai la sensation cruelle, tout à coup, de vous avoir perdu. Le
Temps se fait en forme de hache.
A quand ? »
(carte postale de René Char, le 14 septembre 1957).
Réponse de Camus :
« Plus je vieillis et plus je trouve qu'on ne peut vivre
qu'avec les êtres qui vous libèrent, et qui vous aiment d'une affection aussi
légère à porter que forte à éprouver. (...) C'est ainsi que je suis votre ami,
j'aime votre bonheur, votre liberté, votre aventure en un mot, et je voudrais
être pour vous le compagnon dont on est sûr, toujours. »
(17 septembre 1957).
Et Char d'ajouter :
« Ils sont en si petit nombre ceux que nous aimons réellement
et sans réserve, qui nous manquent et à qui nous savons manquer parfois,
mystérieusement, si bien que les deux sensations, celle en soi et celle qu'on
perçoit chez l'autre emporte même élancement et même souci ...
»
(septembre 1957).
Mais c'est aussi à l'amour de la lumière du sud que les deux hommes se sont
reconnus. L'un né en Algérie ne se fera jamais à Paris, l'autre natif de
l'Isle-sur-Sorgue n'aura de cesse d'y revenir. C'est là-bas dans le Vaucluse
qu'ils partageront et assouviront leurs besoins de soleil et de grands
espaces.
René Char y invitera systématiquement Albert Camus et cherchera pour lui une
maison à acheter dans la région.
En peu de mots, la communion sur ce sujet semble totale.
« Ici il pleut, Paris a sa gueule d'acné. Je vous envie
d'être au pays, le seul. »
(Camus, le 19 septembre 1950).
« Le contre-poison à l'arbre de bâtisse parisien, c'est
l'arbre saisonnier de la forêt. »
(René Char, 20 octobre 1952).
Et encore :
« Le bel arc-en-ciel de vos livres fait ma joie. ensemble,
ils miroitent entre le jour et la lampe, comme une truite de la Sorgue, entre
gravier et cresson.
» (René Char, 29 octobre 1953).
Albert Camus – René Char, Correspondance 1946-1959
Edition établie, présentée et annotée par Franck Planeille
Gallimard, 263 p., 20 € (mai 2007)