Beauté, morale et volupté dans l'Angleterre d'Oscar Wilde
Par Mag le dimanche 18 septembre 2011, 18:27 - Peinture et arts graphiques - Lien permanent
L'aesthetic
movement, qui se déploya en Angleterre des années 1860 jusqu'à la fin du
règne de la reine Victoria, fut un mouvement artistique global, porté par la
peinture, la littérature et tout autant par les arts décoratifs.
Ce courant novateur entendait rompre à la fois avec la rigidité morale qui
imprégnait la société victorienne et la laideur des objets manufacturés du
XIXème siècle.
Promouvoir "l'art pour l'art", telle était la devise de ce groupe
d'artistes d'avant-garde qui effrayèrent d'abord par leurs principes affranchis
et la volupté revendiquée de leurs œuvres, puis séduisirent certains cercles
d'aristocrates et de bourgeois, avant d'influencer, notamment en matière
d'aménagement intérieur, l'ensemble de la société.
Cependant, le mouvement ne cessa jamais tout à fait d'être moqué, et les esthètes, caricaturés en précieux quelque peu coupés de la réalité, finirent "décadents" à la fin du siècle. Il n'en demeure pas moins que le mouvement esthétique a ouvert une brèche dans les domaines traditionnels de l'art, a hissé les arts décoratifs au rang de la noblesse de l'art et eut des suites considérables, si l'on pense à l'Art nouveau en France, au Stile Liberty. en Italie, à la Sécession viennoise...
Tant la rupture qu'a constitué l'aesthetic movement que la
globalité qu'il embrassait sont parfaitement restitués dans la splendide
exposition qui vient d'ouvrir au Musée d'Orsay. Au fil d'un parcours à la
scénographie très réussie, déambulation douce dans des tons de vert sauge et de
violine, peintures, sculptures, photographies, dessins, livres, pièces de
mobilier, objets d'arts décoratifs, vêtements et bijoux nous entraînent dans un
monde fascinant de beauté et de raffinement.
La progression à la fois chronologique et thématique met en valeur les
influences et les innovations des esthètes, qui puisèrent dans le Moyen-Age
(voir les tableau richement colorés de Sir Edward Burne-Jones Laus
Veneris et L'Adoration des Mages) et plus encore dans l'art
japonais, révélation de la deuxième moitié du XIXème siècle. Ils cherchèrent
aussi leur inspiration du côté des Antiquités égyptienne et grecque, même si,
par rapport au néo-classicisme du XVIIIème, les esthètes eurent sur la Grèce
classique un regard plus romantique, exaltant davantage le drapé des robes et
la sensualité des corps que la géométrie architecturale.
Le mouvent esthétique adopta aussi ses propres motifs de prédilection, parmi
ceux symbolisant avant tout la beauté : le tournesol, le paon et le lys
reviennent comme des leitmotivs sur tous les supports. D'autres plus étranges
expriment le besoin de singularité des esthètes, friands de chauve-souris (à
voir sur un surprenant éventail gris fumé !), de grenouilles et de scarabées...
ces derniers rejoignant bien sûr les inspirations égyptiennes.
Côté décoration
intérieure, les meubles se transforment, adoptant des lignes simples et légères
(Edward William Godwin réalise une synthèse des styles anglais et japonais en
un buffet d'une incroyable modernité), des paravents semblent droits venus du
pays du Soleil levant, les faïences blanches et bleues font l'objet de
collectionites aiguës, les théières font la révolution (magnifiques modèles
design de Christopher Dresser), les papiers peints s'ornent de motifs floraux,
végétaux et animaux inédits, merveilleusement stylisés sous les pinceaux de
William Morris ou Walter Crane, les intérieurs se couvrent de verts et de bleus
sourds chicissimes.
Les robes de dégagent de leurs corsets et gagnent en souplesse ;
l'élégance n'est jamais sacrifiée, on brode de superbes capelines et s'orne de
bijoux inspirés et colorés (turquoise, corail), quand les hommes portent
costume de velours à culotte, bas de soie et escarpins... C'est tout un mode de
vie dédié à la beauté qui se déploie, sur soi et dans son chez-soi, et qui ne
pourra qu'influencer les contemporains. La peinture (et la photographie, avec
Julia Margaret Cameron) rassemble cet état d'esprit, fort bien résumé du reste
par le poète Algernon Swinburne : "le sens de la toile est la beauté
et sa raison d'être est d'être". Beauté et sensualité des femmes,
somptuosité des couleurs, parfois très claires comme chez Albert Moore (Une
Venus), références à l'Antique (merveilleux Jardins et
Azalées du même Moore), intérieurs raffinés (Cerises de
Frederic Leighton), mais aussi peinture mystérieuse et audacieuse, comme les
Nocturne, Symphonie de Whistler dont le flouté laissa au public
dérouté une impression d'inachevé.
Et côté
littérature ? Oscar Wilde of course ! Certes, parmi bien d'autres,
mais quand même en avant de tous les autres. Chef de file de ce dandysme autant
adoré qu'honni, il accompagne l'exposition à travers livres précieusement
décorés (couverture du Sphinx par Charles Ricketts), photos de
Napoléon Sarony et moult citations que l'on retrouve toujours avec le sourire.
Exemple : "A quoi diable cela nous servirait-il à nous autres hommes ,
de nous parer de pureté et d'innocence ? Une fleur à la boutonnière,
choisie avec discernement, fait beaucoup plus d'effet"...
Beauté, morale et volupté dans l'Angleterre d'Oscar Wilde
Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur, 75007 Paris
Mardi, mercredi, vendredi, samedi et dimanche de 9h30 à 18h
Jeudi de 9h30 à 21h45
Fermeture tous les lundis et les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre
Entrée 8 € (TR 5,5 €)
Jusqu'au 15 janvier 2012
Cette exposition a également présentée à Londres, Victoria & Albert Museum, du 2 avril au 17 juillet 2011 et, après Paris rejoindra San Francisco, au Fine Arts Museums, du 18 février au 17 juin 2012
Images :
Frederic Leighton (1830-1896), Pavonia, 1858-1859, Huile sur toile, 53 x
41,5 cm, Londres, collection particulière, c/o Christie's © Christie's
Images
Edward William Godwin (1833-1886), Buffet, 1867-1875, Acajou ébénisé avec
poignées en argent plaqué et panneaux insérés en papier cuir brocardé, Londres,
Victoria and Albert Museum © V&A Images
Christopher Dresser (1834-1904), Théière Diamant, vers 1879, Fabriqué par
James Dixon & Sons, Sheffield, Argent et nickel électrogalvanisés, poignée
en ébène, Londres, Victoria and Albert Museum © V&A Images