Correspondance New Yorkaise. Depardon à l'Alcazar
Par Mag le samedi 21 janvier 2012, 16:03 - Photo - Lien permanent

L'Alcazar rue Mazarine à Paris, hier cabaret mythique, aujourd'hui
élégant restaurant repensé par Terence Conran accueille jusqu'au 5 mars 2012
une courte mais exceptionnelle exposition de photos de Raymond Depardon.
Certes, ce n'est pas toujours pratique de se faufiler entre les tables pour les
regarder, mais en y allant entre deux services, le matin ou l'après-midi, le
champ y est assez dégagé pour profiter de chacune des 33 photographies.
Exposée pour la première fois hors les murs de l'agence Magnum, le
reporter-photographe avait réalisé cette chronique new-yorkaise pour
Libération au cours de l'été 1981.
Chaque jour, du 2 juillet au 7 août, il envoyait au journal une photo légendée
de sa main. A l'époque, sans internet, il fallait s'organiser pour tirer et
envoyer les photos quotidiennement. Sur place, il s'est appuyé sur l'aide
logistique de la grande presse new-yorkaise. Quand il arrive dans les bureaux
du New-York Times, personne ne connaît évidemment notre Libé
français. Un jour il finit par trouver "le seul exemplaire de Libération de
la ville" afin de le leur montrer. Mais assez vite, le picture
director du journal lui dit qu'il ne peut continuer à travailler dans les
bureaux... Le Times magazine prend alors le relais. Il se rend aussi
au magazine américain Geo, où il photographie les lavabos des
toilettes pour dames devant une grande baie vitrée donnant sur des
gratte-ciels. Vertigineux. Le commentaire de Depardon l'est tout autant :
"J'ai envie de faire des photos "à la chambre". J'ai envie de faire ma
famille dans la Dombes. Je pense à la campagne... ça doit être la moisson
maintenant !".
Depuis, on a vu le travail documentaire, les films de Raymond Depardon sur le
monde paysan. Mais en 1981, il n'avait pas encore fait un tel "retour" et lire
ces lignes écrites à cette époque et à New-York est extrêmement émouvant.
Assurément, ces photos s'admirent (elles sont toutes superbes) autant qu'elles
se lisent.
En quelques
lignes manuscrites, parfois deux, parfois dix, Depardon raconte l'atmosphère
new-yorkaise : le 4 juillet, jour de l'Indépendance, il pleut, il n'y a
presque personne. Visite de convenance à la Statue de la Liberté (atmosphère
fort palpable sur le cliché pris sur le bateau pour s'y rendre).
Il y évoque sa solitude, les longs silences avec ses contacts locaux, car son
anglais est bien pauvre. Alors qu'il indique "avoir dès le départ refusé de
planifier comme un professionnel ou de visiter comme un touriste" et avoir
"laissé les choses se faire au hasard des jours", le travail qu'il
rend est remarquable : scènes ordinaires, mais ô combien typiques de
New-York, cadrages à tomber, détails qui tuent, personnages qu'on a envie de
connaître davantage...
Et toujours ce décalage immense. Il pense au Tchad, il pense à son film à
poursuivre, il pense à un autre, qui serait tourné dans le désert, "un film
épique, avec des châteaux forts et plein de figurants". En voyant les Unes
des journaux locaux titrant sur les faits divers, il réfléchit à la violence, à
l'image, au cinéma. Au Guggenheim, il pense au Guernica de Picasso,
qui est (alors) encore au MoMA.
Surtout, ce qui revient le plus sous sa plume, c'est le vide, la tristesse de
la ville en ce mois d'été, qui le renvoient à son isolement. Sentiment qui
atteint son paroxysme sur les lieux de jeux, symboles du néant et de la misère
humaine.
Après le 7 août, rentré en France, il retourne à la ferme du Garet de son enfance. Il fait du vélo avec sa petite-nièce, va voir les vaches. Va au cimetière sur la tombe de son père avec sa vieille mère. Ces photos font partie de l'exposition. On est à peine surpris, tellement Depardon est tout cela à la fois, grand reporter partout dans le monde et éternel enfant de sa terre.
« Correspondance New Yorkaise »
Raymond Depardon
L’Alcazar
62, rue Mazarine – 75006 Paris
Tel. : 01 53 10 19 99
Jusqu’au 5 mars 2012
Entrée libre
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