Anri Sala au Centre Pompidou
Par Mag le dimanche 24 juin 2012, 11:30 - Installations et sculpture - Lien permanent
L'installation d'Anri Sala, l'artiste
qui représentera la France à la prochaine Biennale de Venise en 2013, nous
invite à une expérience originale. Conçue spécialement pour le Centre Pompidou,
dépourvue de titre, elle est faite de très peu d'objets, de cinq grands écrans
sur lesquels sont projetés quatre films, et de beaucoup de sons. C'est
une œuvre qui se vit davantage qu'elle ne se visite.
Le vaste espace d'exposition de la Galerie Sud est en grande partie plongé dans la pénombre. Title Suspended, une sculpture de l'artiste de 2008 appartenant au Centre, présentée sur un mur immaculé accueille le visiteur. Il s'agit d'une paire de gants de latex violet figurant des mains articulées en face à face, qui tournent lentement, tantôt "habitées", tantôt laissant choir un doigt comme abandonné, et que l'on resterait longtemps à décrypter si le son ne nous attirait pas irrésistiblement vers la suite de l'installation.
C'est que la musique est l'une des
composantes essentielle de l'œuvre : elle enveloppe le visiteur
en permanence et rythme ses déplacements dans l'exposition. Trois musiques fort
différentes mais qui s'imbriquent parfaitement sont réunies : une
symphonie de Tchaïkovski, une nouvelle version de Should I Stay or Should I
Go des Clash et le rythme de dix batteries (Doldrums,
2008).
Ces musiques viennent aussi bien des films eux-mêmes (qui montrent à certains
moments des personnages en train de jouer), que des dix-septs hauts-parleurs
disséminés dans l'espace d'exposition, en encore des batteries installées ici
et là et qui se mettent à jouer en automate par intermittence.
Les films sont découpés en douze séquences, issues d'un montage spécifique
pour l'installation de quatre films réalisés par Anri Sala entre 2008 et 2011.
Ces séquences s'enchaînent d'un écran à un autre dans le sens des aiguilles
d'une montre, et c'est le déclenchement de la musique qui indique où le film
reprend, invitant le visiteur à se déplacer.
Le tout dure une heure ; chaque étape laisse le temps de
s'installer, sur un cube où le plus souvent à même le sol noir conçu pour
amortir tout bruit de pas.
Les films montrent Sarajevo pendant le siège de 1992 à 1995 (1395 Days without Red), un dôme géodésique à Berlin (Answer Me), une salle des fêtes désertée à Bordeaux (Le Clash) et le site aztèque de Tlatelolco à Mexico (Tlatelolco Clash). Les personnages ne parlent presque pas, mais les images, d'un puissant effet hypnotique et associées à la musique sont très évocatrices.
En particulier, la peur,
la claustration, le désir - toujours contrarié - de s'échapper sont fortement à
l'œuvre dans 1395 Days without Red, qui renvoie aux 1395 jours où les
habitant de Sarajevo n'ont pas porté de rouge pour ne pas être pris pour cible
par les snipers : une jeune femme marche dans les rues désertes, comme
hantée à la fois par le présent et le souvenir ; elle semble chercher son
courage et son chemin au rythme de la symphonie de Tchaïkovski qu'elle
chantonne ; aux carrefours, elle se met à courir, puis perd son souffle,
s'arrête, recommence à marcher.
A Berlin, le bruit de la batterie dont l'homme joue couvre la dispute qui
l'oppose à une femme ; on/il entend à peine ce qu'elle a à dire, si ce
n'est Answer me.
La narration, aussi ténue soit-elle, résulte donc autant de la musique
que des images.
Europe libre, Europe en guerre passée ou contemporaine, Amérique Latine
violente hier et aujourd'hui : les lieux ne sont évidemment pas neutres.
Ici comme ailleurs, il est question de séparation, de perte, de solitude.
En contre-point, la musique symphonique de Tchaïkovski évoque un collectif et
une harmonie dont le contraste est d'autant plus poignant que lorsqu'il fait
jouer Should I Stay or Should I Go au Mexique, ce n'est pas un groupe
qui opère, mais une vieille femme qui passe des cartes dans une orgue de
Barbarie...
Mais un autre contre-point attend le visiteur qui s'éloigne des écrans pour se diriger vers la baie vitrée qui donne sur l'extérieur, avec la fontaine Stravinski et les terrasses, où il découvre un monde grouillant, coloré, vivant. Cette vision de la réalité fait-elle partie d'un autre film ? Des passants curieux se tournent pour voir ce qu'il se passe à l'intérieur : nous voici nous-même acteur du grand film symphonique qu'est la déconcertante et passionnante installation de ce talentueux artiste Franco-Albanais de 38 ans.
Anri Sala
Centre Pompidou
Place Georges Pompidou - Paris 4ème
De 11 h à 21 h, nocturnes tous les jeudis jusqu'à 23 h
Fermé le mardi
Entrée de 11 à 13 euros
Jusqu'au 6 août 2012
Images :
Title Suspended, 2008 © Anri Sala
Doldrums, 2008 Courtesy : Marian Goodman Gallery, New York - Vue de
l'installation à la Serpentine Gallery, Londres © photo : Sylvain
Deleu
1395 Days without red, Anri Sala, en collaboration avec Liria Begeja ©
Milomir Kova