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lundi 25 juin 2007

Premier amour. Samuel Beckett

Premier amour« Car je savais que je ne serais pas toujours jeune, et que l'été ne dure pas éternellement, ni même l'automne, mon âme bourgeoise me le disait. »

La nouvelle, datée de 1945 n'a été publiée qu'en 1970. Samuel Beckett l'a composée directement en français.

Ecrit à la premier personne, d'un trait lapidaire, ce Premier amour est magnifique et déchirant.

L'histoire démarre juste après la mort du père du narrateur.
A cette époque, il se trouve chassé de sa chambre, où il serait bien resté. Dans ce but, il a même proposé, en échange, de bricoler dans la maison :

« Je leur proposais notamment de m'occuper de la serre chaude. Là, j'aurais volontiers passé trois ou quatre heures par jour, dans la chaleur, à soigner les tomates, les œillets, les jacinthes, les semis. Il n'y avait que mon père et moi pour comprendre les tomates, dans cette maison. »

Puis, sur un banc, survient sa rencontre avec Lulu. Dès cette première fois, il remarque : « Je sentais l'âme qui s'ennuie vite et n'achève jamais rien, qui est de toutes peut-être la moins emmerdante. Même le banc, elle en avait eu vite assez, et quant à moi, un coup d'œil lui avait suffi. C'était en réalité une femme extrêmement tenace. »

Il pose ses mollets sur ses cuisses, elle lui masse les chevilles. Il est troublé : « On n'est plus soi-même, dans ces conditions, et c'est pénible de ne plus être soi-même, encore plus pénible que de l'être, quoi qu'on en dise (...) Ce qu'on appelle l'amour c'est l'exil, avec de temps en temps une carte postale du pays, voilà mon sentiment ce soir. »

Il demande à Lulu de revenir moins souvent, puis finit lui-même par quitter le banc, pour aller se réfugier ailleurs, en l'occurrence dans une étable, où il découvre qu'il l'aime : « C'est dans cette étable, dans pleine de bouses sèches et creuses qui s'affaissaient avec un soupir quand j'y piquais le doigt, que pour la première fois de ma vie, je dirais volontiers la dernière si j'avais assez de morphine sous la main, j'eus à me défendre contre un sentiment qui s'arrogeait peu à peu, dans mon esprit glacé, l'affreux nom d'amour. »

Il revient près du banc et la retrouve, bouleversé : « Elle tenait ses mains enfouies dans un manchon. Il me souvient qu'en regardant ce manchon je me mis à pleurer. Et cependant j'en ai oublié la couleur. Cela allait mal. »

Il accepte de la suivre chez elle, y reste : « Je ne me sentais pas bien à côté d'elle, sauf que je me sentais libre de penser à autre chose qu'à elle, et c'était déjà énorme (...). Et je savais qu'en la quittant je perdrais cette liberté. »

Mais dès la naissance de son enfant, le narrateur fuit la femme et la maison qui l'ont hébergé, fuit les cris de l'enfant, physiquement.
Sa fuite est vaine : « Je me mis à jouer avec les cris un peu comme j'avais joué avec la chanson, m'avançant, m'arrêtant, m'avançant, m'arrêtant, si on peut appeler cela jouer. Tant que je marchais, je ne les entendais pas, grâce au bruit de mes pas. Mais sitôt arrêté je les entendais à nouveau, chaque fois plus faible certes, mais qu'est-ce que cela peut faire qu'un cri soit faible ou fort ? Ce qu'il faut, c'est qu'il s'arrête. Pendant des années, j'ai cru qu'ils allaient s'arrêter. Maintenant, je ne le crois plus. Il m'aurait fallu d'autres amours, peut-être. Mais l'amour, cela ce ne se commande pas.»

Premier amour Samuel Beckett
Les éditions de Minuit (1970, daté 1945)
56 p., 5,50 €

A voir : l'exposition Samuel Beckett au Centre Pompidou jusqu'à ce soir
A consulter : la bibliographie et la biographie de Samuel Beckett (1906-1989)
sur le site des éditions de Minuit

jeudi 19 avril 2007

Le retour au désert. Bernard-Marie Koltès

le retour au désertLe retour au désert, pièce de Bernard-Marie Koltès (1948-1989) fait cette saison son entrée au répertoire de la Comédie-Française dans une mise en scène réussie de son administratrice Muriel Mayette.
Ce fort et beau spectacle mérite vraiment d'être vu (voir le billet sur la pièce).

A ceux qui n'auront pas l'occasion d'assister à la représentation, on ne peut que conseiller d'en lire le texte, édité aux Editions de Minuit.

Le retour au désert est celui de Mathilde en province, dans une préfecture de l'est de la France, où elle vient ferrailler avec son passé, la bourgeoisie, la famille, son frère Adrien.

Dès le début de la pièce, qui met en scène les retrouvailles, Mathilde et Adrien ne parviennent pas à se saluer fraternellement. Très vite, les reproches débordent ; mais aussi, déjà, une sourde tendresse :

MATHILDE. - Tu es plus con qu'un gorille, Adrien. Tu préfères les caricatures, tu préfères les reproductions bon marché, la laideur à tout ce qui est beau et noble. Non, je ne la regarderai jamais comme ta femme. Marie est morte, tu n'as plus de femme.
ADRIEN. - Et toi, tu n'as pas plus de mari que moi de femme. D'où sortent-ils, ces deux-là ? Tu ne le sais pas toi-même. Ne me donne pas de leçon, Mathilde. Nous sommes frère et soeur, absolument. Bonjour, Mathilde, ma soeur.
MATHILDE. - Bonjour, Adrien.
ADRIEN. - Et moi qui croyais te retrouver avec la peau brunie et ridée comme une vieille Arabe. Comment fais-tu, avec ce foutu soleil d'Algérie, pour rester lisse et blanche ?
MATHILDE. - On se protège, Adrien, on se protège. Dis-moi, mon frère : tu ne te décides toujours pas à porter des chaussures ? Et quand tu sors, comment fais-tu ?
ADRIEN. - Je ne sors pas, Mathilde, je ne sors pas.

La gouvernante, Madame Queuleu assiste avec épouvante aux cris et déchirements de Mathilde et Adrien.
Dans les mots de Mme Queuleu, Koltes dresse un tableau cruel du silence, de la tranquillité, de l'étouffement de la province :

MME QUEULEU. - Eh bien, oui, frappez-vous, défigurez-vous, crevez-vous les yeux, qu'on en finisse. Je vais aller vous chercher un couteau, pour aller plus vite. Aziz, apporte-moi le grand couteau de la cuisine, et prends-en deux pour faire bonne mesure ; je les ai aiguisés ce matin, cela ira plus vite. Ecorchez-vous, griffez-vous, tuez-vous une bonne fois, mais taisez-vous, sinon je vous couperai moi-même la langue en la prenant à la racine au fond de vos gorges pour ne plus entendre vos voix. Et vous vous battrez en silence, du moins, personne n'en saura rien, et on pourra continuer à vivre. Car vous ne vous battez que par des mots, des mots, des mots inutiles qui fond du mal à tout le monde, sauf à vous. Ah, si je pouvais être sourde, tout cela ne me dérangerait pas. Car cela ne me dérange pas que vous vous battiez ; mais faites-le en silence, qu'on n'en sente pas les blessures, nous, autour de vous, dans notre corps et dans notre tête. Car vos voix deviennent chaque jour plus fortes et plus criardes, elles traversent les murs, elles font tourner le lait à la cuisine. Vivement le soir, quand vous boudez ; au moins, on peut travailler. Faites que le soleil se couche de plus en plus tôt, et qu'ils se détestent en silence. Moi, j'abandonne.

Mais les premières victimes de ce retour au désert, et de la relation passionnelle entre le frère et la soeur sont peut-être Fatima et Edouard, les enfants de Mathilde, et Mathieu, le fils d'Adrien :

FATIMA. - (...) Ton frère, il serait complètement à poil si tu le lâchais. Pourquoi ne veux-tu pas le lâcher ? Qu'est-ce que tu y gagnes, sinon de te désintéresser de tes enfants ? Car tu ne nous regardes même plus, tu es trop occupée à t'engueuler, et Edouard, le pauvre Edouard, a sa tête qui est en train de flancher, il y du jeu dans ses rivets, il ne marche pas droit et tu ne remarques rien. Tu t'en fous ?
Maman, je veux rentrer en Algérie. Je ne comprends rien aux gens d'ici. Je n'aime pas cette maison, je n'aime pas le jardin, ni la rue, ni aucune des maisons ni aucune des rues. Il fait froid la nuit, il fait froid le jour, le froid me fait peur davantage que la guerre.

Mathieu apprend qu'il va partir dans l'armée en Algérie. Dialogue très émouvant avec Aziz, le domestique :

AZIZ. - Tout le monde va à l'armée. Tu nais, tu têtes, tu grandis, tu fumes en cachette, tut te fais battre par ton père, tu vas à l'armée, tu travailles, tu te maries, tu as des enfants, tu bats tes enfants, tu vieillis et tu meurs plein de sagesse. Toutes les vies sont comme cela.
(...)
ADRIEN. - Comment c'est, l'Algérie ?
AZIZ. - J'ai oublié.
(...)
ADRIEN. - Et la guerre, comment c'est, Aziz ?
AZIZ. - Je ne sais pas, je ne l'ai jamais su, et je ne veux pas le savoir.
MATHIEU. - Moi non plus, je ne voudrais pas le savoir.
AZIZ. - Mon vieux Mathieu, ne sois pas triste. On ira ce soir chez Saïfi, tu oublieras ta tristesse.
MATHIEU. - Je ne veux pas oublier ma tristesse. Et la mort, comment c'est ?
AZIZ. - Comment veux-tu que je le sache ? Plus besoin d'argent, plus besoin de lit pour te coucher, plus de travail du tout, pas de souffrance, je suppose. Je suppose que ce n'est pas trop mal.
MATHIEU. - Je ne veux pas mourir.


Le retour au désert. Bernard-Marie Koltès
Les Editions de Minuit, 1988/2006
95 p., 8,50 €