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vendredi 17 août 2007

La Fugitive. L'oubli d'Albertine à Venise

Marcel Proust La RechercheLe narrateur finit par faire avec sa mère le voyage à Venise dont il rêvait si fort et depuis si longtemps, auquel il avait même un temps renoncé après la mort d'Albertine.

Mais progressivement, il oublie Albertine et peut à nouveau aimer.

C'est ainsi qu'il profite des ses après-midi pour explorer une Venise « intime » :

J'y trouvais plus facilement en effet de ces femmes d'un genre populaire, les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre (...) que rien ne m'empêchait d'aimer, parce que j'avais en grande partie oublié Albertine, et qui me semblaient plus désirables que d'autres, parce que je me la rappelais encore un peu.

Mais ce ne sont que les derniers soubresauts, l'agonie d'un amour bientôt mort :

De sorte que cet amour, après s'être tellement écarté de ce que j'avais prévu d'après mon amour pour Gilberte, après m'avoir fait faire un détour si long et si douloureux, finissait lui aussi, après y avoir fait exception, par rentrer, tout comme mon amour pour Gilberte, dans la loi générale de l'oubli.

Pourtant un tableau de Carpaccio dans une salle de l'Académie de Venise, Le Patriarche di Grando exorcisant un possédé faillit faire échouer cet oubli définitif, parce qu'il y a reconnu, sur le dos de l'un des personnages, un manteau lui rappelant un de ceux qu'il avait offerts à Albertine :

J'avais tout reconnu, et, le manteau oublié m'ayant rendu pour le regarder les yeux et le coeur de celui qui allait ce soir-là partir à Versailles avec Albertine, je fus envahi pendant quelques instants par un sentiment trouble et bientôt dissipé de désir et de mélancolie.

Belles lectures et bel été à tous.

vendredi 10 août 2007

La fugitive. Le deuil d'Albertine

Marcel Proust La RechercheLe narrateur est terrassé de chagrin par la mort d'Albertine.

Mais petit à petit et inexorablement l'oubli fait son oeuvre :

« On n'est que par ce qu'on possède, on ne possède que ce qui nous est réellement présent, et tant de nos souvenirs (...) partent faire des voyages loin de nous-même, où nous les perdons de vue ! »

Les souvenirs s'en vont-ils pour autant définitivement ?

Ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs, m'étant endormi sans presque plus regretter Albertine – on ne peut regretter que ce qu'on se rappelle – au réveil je trouvais tout une flotte de souvenirs qui étaient venus croiser en moi dans ma plus claire conscience, que je distinguais à merveille.

Au fur et à mesure que le souvenir d'Albertine s'éloigne, il se met à la voir autrement.

Il s'aperçoit alors seulement à quel point il l'aimait car « Une impression de l'amour est hors de proportion avec les autres impressions de la vie, mais ce n'est pas perdu au milieu d'elle qu'on peut s'en rendre compte ».

C'est avec beaucoup de tendresse et de respect qu'il pense alors à Albertine et à la dernière soirée qu'ils ont passé ensemble avant sa fuite :

Je tâchais d'embrasser l'image d'Albertine à travers mes larmes en pensant à toutes les choses sérieuses et justes qu'elle avait dites ce soir-là.

Dévoré par le remords, il refait le scénario, s'invente des « si » et leur suite plus favorable :

Or cette Albertine si nécessaire, de l'amour de qui mon âme était maintenant presque uniquement composée, si Swann ne m'avait pas parlé de Balbec je ne l'aurais jamais connue.

Réflexions qui immanquablement mènent à une culpabilité qui en rappelle une autre :

Et ainsi il me semblait que par ma tendresse uniquement égoïste j'avais laissé mourir Albertine comme j'avais assassiné ma grand'mère.

Très bel été, très belles lectures à tous.

vendredi 3 août 2007

La Fugitive. La mort d'Albertine

Marcel Proust La RechercheAlbertine est partie et ne reviendra pas.

Elle s'est tuée au cours d'une promenade à cheval, ainsi que Mme Bontemps l'a annoncé dans une lettre.

La nouvelle de la mort d'Albertine, aussi brutale qu'inattendue laisse le narrateur complètement « sonné », dans un de ces états où l'on ne parvient ni à bouger, ni à rester vraiment immobile :

L'élan de ces souvenirs si tendres, venant se briser contre l'idée qu'elle était morte, m'oppressait par l'entrechoc de flux si contrariés que je ne pouvais rester immobile ; je me levais, mais tout d'un coup, je m'arrêtais, terrassé.

A partir de ce jour, même l'aurore est différente ; elle n'est plus désormais que lumière froide et blafarde venant rappeler avec cruauté la chaleur de l'aube au temps d'Albertine :

Le même petit jour que je voyais au moment où je venais de quitter Albertine encore radieux et chaud de ses baisers, venait tirer au-dessus des rideaux sa lame maintenant sinistre dont la blancheur froide, implacable et compacte me donnait comme un coup de couteau.

Le profond chagrin dans lequel le narrateur s'enfonce lui fait renoncer à ses désirs les plus anciens et pourtant demeurés les plus vifs :

Cette Venise où j'avais cru que sa présence me serait importune (sans doute parce que je pensais confusément qu'elle m'y serait nécessaire), maintenant qu'Albertine n'était plus, j'aimais mieux ne pas y aller.

Bel été et belles lectures à tous.

vendredi 27 juillet 2007

La fugitive. Mademoiselle Albertine ne revient pas

Marcel Proust La RechercheAlbertine est donc repartie chez elle en Tourraine, laissant le narrateur en proie aux pires douleurs.

Malgré la répétition, dans sa stratégie pour la faire revenir, d'erreurs du passé, et malgré les jours qui passent sans qu'il reçoive de son ami Saint-Loup la bonne nouvelle attendue, il ne peut s'empêcher de croire au succès de son entreprise.

Son espoir semble alors indestructible ; il lui est surtout indispensable :
« C'est toujours une invisible croyance qui soutient l'édifice de notre monde sensitif, et privé de quoi il chancelle. »

Mais, décidément, Albertine ne revient pas. Il sait qu'il faudrait qu'il l'oublie ; n'y parvient pas.

Si le bonheur, ou du mois l'absence de souffrances, peut être trouvé, ce n'est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l'extinction finale du désir, qu'il faut chercher. On cherche à voir ce qu'on aime, on devrait chercher à ne pas le voir, l'oubli seul finit par amener l'extinction du désir.

Ces réflexions l'amènent à réaliser la solitude de chaque être, malgré les illusions dont il se berce :

Les liens entre un être et nous n'existent que dans notre pensée. La mémoire en s'affaiblissant les relâche, et, malgré l'illusion dont nous voudrions être dupes et dont, par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L'homme est l'être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, disant le contraire, ment.

Mais cette idée est bien entendu insupportable, comme l'est celle de l'oubli :

Et j'aurais eu si peur, si on avait été capable de le faire, qu'on m'ôtât ce besoin d'elle, cet amour d'elle, que je me persuadais qu'il était précieux pour ma vie. Pouvoir entendre prononcer sans charme et sans souffrance les noms des stations par où le train passait pour aller en Tourraine m'eût semblé une diminution de moi-même (simplement au fond parce que cela eût prouvé qu'Albertine me devenait indifférente).


Bel été et belles lectures à tous.

vendredi 20 juillet 2007

La fugitive. Mademoiselle Albertine est partie !

Marcel Proust La Recherche« Mademoiselle Albertine est partie ! ».
C'est sur ces mots de Françoise, la servante du narrateur, que s'ouvre La fugitive, l'avant-dernier tome de A la recherche du temps perdu.

Or, le narrateur, s'il avait envisagé bien des fois de rompre lui-même, sans jamais mettre son projet à exécution, n'aurait jamais imaginé qu'Albertine eût pu le quitter.

Le choc est des plus vifs, car « Pour se représenter une situation inconnue, l'imagination emprunte des éléments connus et, à cause de cela, ne se la représente pas. »

La douleur, immense rappelle les angoisses les plus profondes et les plus anciennes :

Que le désir de Venise était loin de moi maintenant ! Comme autrefois à Combray, celui de connaître Mme de Guermantes, quand venait l'heure où je ne tenais plus qu'à une seule chose, avoir maman dans ma chambre. Et c'était bien en effet toutes les inquiétudes éprouvées depuis mon enfance qui, à l'appel de l'angoisse nouvelle, avaient accouru la renforcer, s'amalgamer à elle en une masse homogène qui m'étouffait.

Résolu à faire revenir Albertine au plus vite, le narrateur décide de lui écrire une lettre feignant l'indifférence, à savoir une lettre d'adieux, tout en envoyant en parallèle en Tourraine son ami Robert de Saint-Loup faire pression sur Mme Bontemps, afin qu'elle lui renvoie son amie au plus vite.

Cette stratégie échouera. Il aurait pu, pourtant, prévoir son insuccès puisque des lettres semblablement hypocrites écrites en son temps à Gilberte n'avaient fait qu'achever le dénouement de leur lien :

Et cette expérience aurait dû m'empêcher d'écrire à Albertine des lettres du même caractère que celles que j'avais écrites à Gilberte. Mais ce qu'on appelle expérience n'est que la révélation à nos propres yeux d'un trait de notre caractère, qui naturellement reparaît (...) le mouvement spontané qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes les suggestions du souvenir.

Constatant la répétition de ses échecs, le narrateur a alors cette réflexion magnifique :

Le plagiat humain auquel il est le plus difficile d'échapper (...), c'est le plagiat de soi-même.


Belles lectures et beau bronzage à tous...

vendredi 13 juillet 2007

Albertine. La belle prisonnière

Marcel Proust La RechercheDans La prisonnière, le narrateur, épris d'Albertine, la tient chez lui en liberté très surveillée.

Sa jalousie maladive nourrit son amour. Il voudrait en finir, mais ne peut s'en passer.

Il souffre sans cesse, mais continue de l'aimer, devenant à son tour prisonnier.

Et ces décorations fugitives étaient d'ailleurs les seules de ma chambre, car si au moment où j'avais hérité de ma tante Léonie, je m'étais promis d'avoir des collections comme Swann, d'acheter des tableaux, des statues, tout mon argent passait à avoir des chevaux, une automobile, des toilettes pour Albertine. Mais ma chambre ne contenait-elle pas une oeuvre d'art plus précieuse que toutes celles-là ? C'était Albertine elle-même.

Celle qu'il admire, c'est celle qu'il a cru longtemps impossible à atteindre, et qui est désormais installée chez lui :

Je la regardais. C'était étrange pour moi de penser que c'était elle, elle que j'avais crue si longtemps impossible même à connaître, qui aujourd'hui, bête sauvage domestiquée, rosier à qui j'avais fourni le tuteur (...) était ainsi assise, chaque jour, chez elle, près de moi, devant le pianola, adossée à ma bibliothèque.

Il finit, dans certains moments d'extase, par la voir telle la statue d'une église, mais sans jamais oublier les promesses de plaisirs de ce corps qui lui plaît tant :

Le pianola qui la cachait à demi comme un buffet d'orgue, la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblait réduit à n'être plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cet ange musicien, oeuvre d'art qui, tout à l'heure, par une douce magie, allait se détacher de sa niche et offrir à mes baisers sa substance précieuse et rose.

Bon week-end à tous...

vendredi 6 juillet 2007

La prisonnière. La vie avec Albertine. La jalousie

Marcel Proust La RechercheDans La prisonnière, le narrateur partage sa vie avec Albertine, qu'il a installée chez lui.

L'amour qu'il éprouve pour sa maîtresse est rongé, mais alimenté dans le même temps, par un sentiment de jalousie qui ne le quitte pas.

La jalousie est faite de questionnements sans certitude ni réponse, où l'imaginaire s'emballe, sans repère, dans toutes les directions ...

La jalousie se débat dans le vide, incertaine comme nous le sommes dans ces rêves où nous souffrons de ne pas trouver dans sa maison vie une personne que nous avons bien connue ... incertaine comme nous le sommes plus encore après le réveil quand nous chercher à identifier tel ou tel détail de notre rêve.

Il demeure dans un vague qui pourrait lui faire perdre le fil de sa vie...

Nous nous acharnons à chercher les débris inconsistants d'un rêve, et pendant ce temps notre vie avec notre maîtresse continue, notre vie distraite devant ce que nous ignorons être important pour nous, attentive à ce qui ne l'est peut-être pas, encauchemardée par des êtres qui sont sans rapports réels avec nous, pleine d'oublis, de lacunes, d'anxiétés vaines, notre vie pareille à un songe.

Bon week-end et bonne lecture à tous.

vendredi 29 juin 2007

La prisonnière. Albertine : le baiser du soir

Marcel Proust La RechercheDans La prisonnière, le bonheur qu'apporte au narrateur sa vie avec Albertine n'est que l'apaisement momentané de souffrances chroniques, de doutes et de jalousies.

Les questions que temps à autre il ne peut s'empêcher de poser sur l'emploi du temps réel de sa compagne conduisent à des disputes.

Mais aller se coucher sans avoir fait la paix avec son amie est pour le narrateur une véritable torture. Il se débrouille alors pour obtenir d'elle un baiser, qui pourtant ne suffit pas à le consoler :

Ce n'était plus l'apaisement du baiser de ma mère à Combray que j'éprouvais auprès d'Albertine, ces soirs-là, mais, au contraire, l'angoisse de ceux où ma mère me disait à peine bonsoir, ou même ne montait pas dans ma chambre, soit qu'elle fût fâchée contre moi ou retenue par ses invités.

Les souffrances que ces soirées de fâcherie lui évoquent sont non seulement anciennes mais encore s'accentuent avec le temps :

Cette angoisse elle-même, qui un temps s'était spécialisée dans l'amour ... semblait ... redevenue indivise, de même que dans mon enfance, comme si tous mes sentiments, qui tremblaient de ne pouvoir garder Albertine auprès de mon lit à la fois comme une maîtresse, comme une soeur, comme une fille, comme une mère aussi du bonsoir quotidien de laquelle je recommençais à éprouver le puéril besoin, avaient commencé de se rassembler, de s'unifier dans le soir prématuré de la vie, qui semblait devoir être aussi brève qu'un jour d'hiver.

Alors il ferait n'importe quoi pour obtenir d'Albertine un autre baiser :

Mais, ce soir, son baiser, d'où elle-même était absente, et qui ne me rencontrait pas, me laissait si anxieux que ... je voulais m'élancer sur les pas d'Albertine, je sentais qu'il n'y aurait plus de paix pour moi avant que je l'eusse revue ...

Il se rend dans le couloir espérant qu'elle sortirait de sa chambre et l'appellerait, mais en vain ; il cherche, dans sa propre chambre, un mouchoir que sa compagne aurait pu oublier et qui aurait pu lui manquer, afin de trouver un prétexte pour la visiter, mais ...

Non, rien. Je revenais me poster devant sa porte, mais dans la fente de celle-ci il n'y avait plus de lumière. Albertine avait éteint, elle était couchée, je restais là immobile, espérant je ne sais quelle chance qui ne venait pas ; et longtemps après, glacé, je revenais me mettre sous mes couvertures et pleurais tout le reste de la nuit.

Très bonnes lectures et très bon week-en à tous.

vendredi 22 juin 2007

La vie avec Albertine. Le poids de l'habitude

Marcel Proust La RechercheEn observant les amours de ses amis, celui de Swann pour Odette, celui de Saint-Loup pour Rachel, le narrateur, à de nombreuses occasions, a mesuré l'importance de l'habitude dans la persistance d'une histoire amoureuse.

Dans La prisonnière, partageant sa vie avec Albertine, il se rend compte, dans son propre cas cette fois, que sa situation demeure ce qu'elle est avec son amie, à savoir en partie insatisfaisante mais durable, en raison du poids des habitudes.

Par exemple, la continuelle jalousie qu'il éprouve à l'égard d'Albertine le pousse à chercher des explications sans relâche ; cela étant, il ne les demande pas, par peur de la fâcher. Il s'aperçoit à quel point il a pris l'habitude de ne pas satisfaire immédiatement ses désirs. Dans ce passage, il se remémore les désirs passés et présents qu'il s'est promis d'assouvir sans le faire jamais, comme ce soir-là il n'a pas satisfait celui d'interroger Albertine :

Peut-être que l'habitude que j'avais prise de garder au fond de moi certains désirs, désir d'une jeune fille du monde comme celles que je voyais passer de ma fenêtre suivies de leur institutrice, et plus particulièrement de celle dont m'avait parlé Saint-Loup, qui allait dans les maisons de passe, désir de belles femmes de chambres, et particulièrement celle de Mme Putbus, désir d'aller à la campagne au début du printemps revoir des aubépines, des pommiers en fleurs, des tempêtes, désir de Veise, désir de me mettre au travail, désir de mener la vie de tout le monde, - peut-être l'habitude de conserver en moi, sans assouvissement, tous ces désirs, en me contentant de la promesse faite à moi-même de les satisfaire un jour – peut-être cette habitude, vieille de tant d'années, de l'ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus flétrissait sous le nom de procrastination, était-elle devenue si générale en moi qu'elle s'emparait aussi de mes soupçons jaloux et, tout en me faisant prendre mentalement note que je ne manquerais pas un jour d'avoir une explication avec Albertine au sujet de la jeune fille (peut-être des jeunes filles, cette partie du récit était confuse, effacée, autant dire indéchiffrable, dans ma mémoire) avec laquelle (ou lesquelles) Aimé l'avait rencontrée, me faisait retarder cette explication.

Souffrant le plus souvent, de sa jalousie précisément, il envisage régulièrement de rompre avec Albertine. Mais il ne le fait pas. Il lui semble savoir pourquoi. Cette raison, à savoir l'habitude, le consterne :

On donne sa fortune, sa vie pour un être, et pourtant cet être, on sait bien qu'à dix ans d'intervalle, plus tôt ou plus tard, on lui refuserait cette fortune, on préfèrerait garder sa vie. Car alors l'être serait détaché de nous, seul, c'est-à-dire nul. Ce qui nous attache aux être, ce sont ces milles racines, ces fils innombrables que sont les souvenirs de la soirée de la veille, les espérances de la matinée du lendemain ; c'est cette trame continue d'habitudes dont nous ne pouvons nous dégager.

Excellentes lectures, excellent week-end à tous et à bientôt

vendredi 15 juin 2007

La prisonnière. Le sommeil d'Albertine

Marcel Proust La RechercheDans La prisonnière, le narrateur vit avec Albertine à Paris.

La nuit, tandis qu'elle dort, lui la contemple.

Et fait bien d'autres choses aussi.

Comme par exemple, « s'embarquer sur le sommeil d'Albertine » :

Alors, sentant que son sommeil était dans dans son plein, que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond, délibérément je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais au long d'elle, je prenais sa taille d'un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et sur mon coeur, puis, sur toutes les parties de son corps, ma seule main restée libre et qui était soulevée aussi, comme les perles, par la respiration de la dormeuse ; moi-même, j'étais déplacé légèrement par son mouvement régulier : je m'étais embarqué sur le sommeil d'Albertine.

Ou encore, il porte son regard sur la poche du kimono d'Albertine, qui pourrait recéler bien des secrets :

Quelquefois, quand elle avait trop chaud, elle ôtait, dormant déjà presque, son kimono, qu'elle jetait sur un fauteuil. Pendant qu'elle dormait, je me disais que toutes ses lettres étaient dans la poche intérieur de ce kimono, où elle les mettait toujours. Une signature, un rendez-vous donné eût suffi pour prouver un mensonge ou dissiper un soupçon. Quand je sentais le sommeil d'Albertine bien profond, quittant le pied de son lit où je la contemplais depuis longtemps sans faire un mouvement, je hasardais un pas, pris d'une curiosité ardente, sentant le secret de cette vie offert, floche et sans défense, dans ce fauteuil. Peut-être faisais-je ce pas aussi parce que regarder dormir sans bouger finit par devenir fatigant. Et ainsi, tout doucement, me retournant sans cesse pour voir si Albertine ne s'éveillait pas, j'allais jusqu'au fauteuil. Là, je m'arrêtais, je restais longtemps à regarder le kimono comme j'étais resté longtemps à regarder Albertine. Mais (et peut-être j'ai eu tort) jamais je n'ai touché au kimono, mis la main dans la poche, regardé les lettres. A la fin, voyant que je ne me déciderais pas, je repartais à pas de loup, et venais près du lit d'Albertine et me remettais à la regarder dormir, elle qui ne me disait rien alors que je voyais sur le bras du fauteuil ce kimono qui peut-être m'eût dit bien des choses.

Excellent week-end et excellente lecture à tous.

vendredi 8 juin 2007

La prisonnière. Albertine à Paris

Marcel Proust La RechercheDe Balbec, le narrateur a emmené Albertine à Paris et l'a aussitôt installée chez lui.

Très épris, il se rend compte que cet amour tient en grande partie au souvenir du désir qu'il en a éprouvé lorsqu'il fit sa connaissance au bord de la mer.

Elle n'était alors à ses yeux que fraîcheur et liberté et lui était parfaitement désemparé.

N'était-elle pas, en effet (elle au fond de qui résidait de façon habituelle une idée de moi si familière qu'après sa tante j'étais peut-être la personne qu'elle distinguait le moins de soi-même) la jeune fille que j'avais vue la première fois, à Balbec, sous son polo plat, avec ses yeux insistants et rieurs, inconnue encore, mince comme une silhouette profilée sur le flot ? Ces effigies gardées intactes dans la mémoire, quand on les retrouve, on s'étonne de leur dissemblance d'avec l'être qu'on connaît ; on comprend quel travail de modelage accomplit quotidiennement l'habitude. Dans le charme qu'avait Albertine à Paris, au coin de mon feu, vivait encore le désir que m'avait inspiré le cortège insolent et fleuri qui se déroulait le long de la plage et, comme Rachel gardait pour Saint-Loup, même quand il la lui eut fait quitter, le prestige de la vie de théâtre, en cette Albertine cloîtrée dans ma maison, loin de Balbec d'où je l'avais précipitamment emmenée, subsistait l'émoi, le désarroi social, la vanité inquiète, les désirs errants de la vie de bains de mer.

A la fréquenter ainsi quotidiennement, il réalise que son caractère a changé et s'est enrichi, que sa personnalité est désormais infiniment plus difficile à appréhender qu'elle ne semblait l'être lorsqu'il avait fait sa connaissance sur la plage : c'est de très près qu'il mesure l'épaisseur du mystère de la belle Albertine.

Je la voyais aux différentes années de ma vie, occupant par rapport à moi des positions différentes qui me faisaient sentir la beauté des espaces interférés, ce long temps révolu où j'étais resté sans la voir, et sur la diaphane profondeur duquel la rose personne que j'avais devant moi se modelait avec de mystérieuses ombres et un puissant relief. Il était dû, d'ailleurs, à la superposition non seulement des images successives qu'Albertine avait été pour moi, mais encore des grandes qualités d'intelligence et de coeur, des défauts de caractère, les uns et les autres insoupçonnés de moi, qu'Albertine, en une germination, une multiplication d'elle-même, une efflorescence charnue aux sombres couleurs, avait ajoutés à une nature jadis à peu près nulle, maintenant difficile à approfondir. Car les êtres, même ceux auxquels nous avons tant rêvé qu'ils ne nous semblaient qu'une image, une figure de Benozzo Gozzoli se détachant sur un fond verdâtre, et dont nous étions disposés à croire que les seules variations tenaient au point où nous étions placés pour les regarder, à la distance qui nous éloignait, à l'éclairage, ces êtres-là, tandis qu'ils changent par rapport à nous, changent aussi en eux-mêmes ; et il y avait eu enrichissement, solidification et accroissement de volume dans la figure jadis simplement profilée sur la mer.

Très bon week-end et très bonnes lectures à tous.

vendredi 1 juin 2007

La prisonnière. Albertine

Marcel Proust La RechercheDans Le côté de Guermantes, le narrateur fait d'Albertine sa maîtresse, après l'avoir longuement et intensément désirée à Balbec dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs.

La prisonnière s'ouvre sur une situation totalement bouleversée : profitant de l'absence de ses parents, le narrateur a installé Albertine chez lui.

Il n'en revient pas d'être parvenu à ce qu'il croit acquis, ou plutôt à ce qu'il croit retrouvé : la tendresse de sa mère.

Quand je pense que maintenant que mon amie était venue, à notre retour de Balbec, habiter à Paris sous le même toit que moi, qu'elle avait renoncé à l'idée d'aller faire une croisière, qu'elle avait sa chambre à vingt pas de la mienne, au bout de couloir, dans le cabinet à tapisseries de mon père, et que chaque soir, fort tard, avant de me quitter, elle glissait dans ma bouche sa langue, comme un pain quotidien, comme un aliment nourrissant et ayant le caractère presque sacré de toute chair à qui les souffrances que nous avons endurées à cause d'elle ont fini par conférer une sorte de douceur morale, ce que j'évoque aussitôt par comparaison, ce n'est pas la nuit que le capitaine Borodino me permit de passer au quartier, par une faveur qui ne guérissait en somme qu'un malaise éphémère, mais celle où mon père envoya maman dormir dans le petit lit à côté du mien. Tant la vie, si elle doit une fois de plus nous délivrer, contre toute prévision, de souffrances qui paraissaient inévitables, le fait dans des conditions différentes, opposées parfois, jusqu'au point qu'il y a presque un sacrilège apparent à constater l'identité de la grâce octroyée !

Il pense alors épouser Albertine ; mais n'en est pas pour autant convaincu...

Alors, convalescent affamé qui se repaît déjà de tous les mets qu'on lui refuse encore, je me demandais si me marier avec Albertine ne gâcherait pas ma vie, tant en me faisant assumer la tâche trop lourde pour moi de me consacrer à un autre être qu'en me forçant à vivre absent de moi-même à cause de sa présence continuelle et en me privant à jamais des joies de la solitude.

Très bon week-end, à bientôt.

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