Lorsque Franco s'empare du pouvoir en
1939, Arcadi, artilleur républicain pendant la guerre civile, n'a guère le
choix.
Laissant à Barcelone sa femme et sa fille, il préfère passer la
frontière, comme 450 000 autres Républicains, plutôt que s'exposer aux
représailles du dictateur.
Son coeur vaincu est porté par l'espoir d'être accueilli comme réfugié
politique en France et, plus encore, celui de revenir le plus tôt possible dans
une République restaurée.
Comment aurait-il pu imaginer ce qui l'attendait de l'autre côté ?
Lors de la retraite des antifranquistes, la Retirada, la plupart des
républicains sont directement parqués dans des camps, notamment à
Argelès-sur-Mer, où ils se retrouvent prisonniers à même le sable, livrés à des
conditions d'existence atroces.
Beaucoup y périront ; Arcadi, au bout de 17 mois, aura la chance de s'en
sortir, puis de gagner le Mexique, grâce au gouvernement de Lazaro Cardenas et
à l'énergie de son ambassadeur, soucieux, contrairement à la France de Vichy,
d'accueillir sur ses terres les réfugiés espagnols.
Arcadi s'installe dans la jungle mexicaine où il fait venir sa famille,
retrouve des compatriotes républicains, fonde une prospère compagnie de
production de café.
Tel est le récit que Jodi Soler, né au Mexique, nous livre : celui de
son grand-père, reconstitué grâce aux souvenirs qu'Arcadi lui a laissé,
soigneusement enregistrés sur des bandes, complétés par les témoignages
d'autres protagonistes et par ses propres recherches.
A travers le destin particulier d'Arcadi, c'est tout un pan de l'histoire de
l'Espagne et de ses victimes que Soler nous fait mieux connaître.
Mais il nous offre aussi, au fil des pages, le récit d'une quête, celle qu'il
entreprend, à quarante ans, pour comprendre qui fut le père de sa mère, quelle
fut sa guerre, sa perte, son exil ; et peut-être plus encore, ce qu'il a
"fait" en définitive de cet exil.
Pour le petit-fils mexicain, il s'agit donc aussi d'une quête des origines.
La recherche et le témoignage de Jordi Soler obéissent aussi à la nécessité, devenue impérieuse, de sortir d'un insupportable oubli le triste sort de nombreux Républicains espagnols, en rappelant aux enfants de l'Espagne d'aujourd'hui l'atroce déchirure que leur pays a connu à la fin des années trente.
Dans Les exilés de la mémoire, il nous livre également une mélancolique méditation sur l'exil. Après la mort de Franco en 1975, Arcadi entreprend avec son épouse un voyage sur la terre natale. L'épisode en dit long :
Les trois mois qu'ils devaient consacrer à ce voyage de retrouvailles finirent par se réduire à quinze jours durant lesquels Arcadi arpenta comme une ombre le territoire de sa vie antérieure. (...) Sa soeur Neus, avec qui il avait parlé au téléphone chaque année en décembre pendant trente-sept ans, était une voix qui ne correspondait absolument pas à cette dame qui effectivement lui ressemblait, mais avec qui, et il venait de le découvrir tout à coup, il n'avait rien en commun. Arcadi avait construit une autre vie de l'autre côté de l'océan, tandis que sa soeur avait purgé sur place, comme elle l'avait pu, plusieurs décennies d'après-guerre. (...) Durant ces quinze jours, Arcadi qui était arrivé à Barcelone en se cherchant lui-même, finit, à force de rencontres brutales ou ratées, par effacer sa trace et par dire à ma grand-mère qu'il voulait rentrer à la maison, que pour lui sa soeur n'était qu'une voix et Barcelone une collection de petits films qui défilaient tous les dimanches sur le mur de la La Portuguesa.
Animée du respect attentif qu'un petit-fils porte au destin de son
grand-père, la voix de Soler a la fraîcheur de celui qui découvre ; de
l'histoire qui prend forme sous une plume au rythme propre.
D'une écriture riche et simple, sonore et imagée, alliant la concision
au sens du détail, Jordi Soler nous offre un bouleversant ouvrage de mémoire,
aux multiples échos : le sien, celui de son grand-père, celui de
« son pays », mais aussi celui de la France ; et, peut-être, la voix
de tous les exilés de la mémoire.
Les exilés de la mémoire. Jordi Soler
Traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu
Editions Belfond, 264 p., 19 €
Les exilés de la mémoire est le premier livre traduit en français de
Jordi Soler. Il est auteur de quatre romans, de poèmes et de nouvelles, et
collabore à différents journaux.