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Tag - Centre Pompidou

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samedi 12 janvier 2013

Voici Paris, Modernités photographiques 1920-1950

Voici Paris, exposition Centre PompidouC'est une exposition de tout premier ordre que propose le Centre Pompidou jusqu'au 14 janvier prochain, tant la sélection est variée par les artistes représentés, passionnante par ses thèmes et homogène dans sa qualité.
Trois cents photos organisées en cinq sections que l'on découvre l'intérêt toujours en éveil et le regard émerveillé.

Voici Paris est la présentation d'une partie de l'exceptionnelle collection de Christian Bouqueret, riche de quelques 7000 photos - des tirages originaux pour l'essentiel - que le Centre Pompidou a acquise en 2011.

Embrassant l'une des périodes les plus fructueuses de la photographie, elle témoigne de la vitalité de cet art pendant l'entre-deux-guerres à Paris, où les grands photographes français tels que Henri-Cartier Bresson ou Claude Cahun étaient rejoints par leurs collègues étrangers, américains (Man Ray), allemands (Germaine Krull, Erwin Blumenfeld), hongrois (Kertész, Brassaï)...

Parmi les sections les plus impressionnantes, celle consacrée au surréalisme : Man Ray et Dora Maar bien sûr mais aussi Lotar et Blumenfeld multiplient les expérimentations et le jeu. Les corps sont déformés, des parties en sont découpées et remontées en d'étranges collages ; tout est vu avec un œil décalé, cherchant la surprise, repoussant les limites, et suscitant chez le spectateur choc ou amusement.

Très créatif aussi est le mouvement Nouvelle vision qui se développe à Paris dans les années 1920 : il s'agit d'aborder la photographie sans plus aucune référence à la tradition picturale, et en choisissant les sujets les plus contemporains qui soient, notamment l'architecture de fer ou de béton. Les prises de vues sont novatrices, très graphiques, les cadrages chamboulés par plongées et contre-plongées.

Voici Paris, Centre Pompidou, La RotondeLa section dédiée à la photo documentaire rappelle l'importance de la démarche de tous ceux qui se sont attachés, à partir des an nées 1930, à montrer la réalité sociale, notamment dans le contexte de crise, avec les travailleurs (par exemple, Sortant des mines d'Aurel Bauh), mais aussi les moments de loisirs, avec l'avènement des congés payés - on rencontre ici fort naturellement Henri-Cartier Bresson.

L'imagier moderne regorge de découvertes : ici sont montrés le travail préparatoire et le résultat final de photographes œuvrant dans le monde de l'édition et de la publicité. C'était alors le plein essor de la presse illustrée, mais l'on plaçait aussi des photographies en couvertures de romans, de pochettes de disques... c'était classe et léché, parfois somptueux (voir la publicité pour Poiret de Germaine Krull).

Enfin, une tendance souvent moins valorisée : celle du retour à l'ordre dans les années 1920-30, en réaction contre les excès du modernisme. Autrement dit, l'âge Néo-classique de la photo, avec des nus, des natures mortes, des portraits. Mais le résultat, loin d'être ennuyeux (sauf peut-être pour certains portraits) est le plus souvent superbe, comme l'émouvant Masque de pierre d'André Steiner.

Voici Paris, Modernités photographiques 1920-1950
Centre Pompidou
Place Georges Pompidou 75004 Paris
Tous les jours sauf le mardi, 11h-21h
Entrée 11 € (tarif réduit : 9€)
Jusqu'au 14 janvier 2013

Images :
Germaine Krull, Publicité pour P. Poiret, 1926 © Mnam, Centre Pompidou, Paris, 2011
Marianne Breslauer, La Rotonde, 1930 © Marianne Breslauer / Fotostiftung Schweiz

dimanche 24 juin 2012

Anri Sala au Centre Pompidou

Anri Sala, Centre PompidouL'installation d'Anri Sala, l'artiste qui représentera la France à la prochaine Biennale de Venise en 2013, nous invite à une expérience originale. Conçue spécialement pour le Centre Pompidou, dépourvue de titre, elle est faite de très peu d'objets, de cinq grands écrans sur lesquels sont projetés quatre films, et de beaucoup de sons. C'est une œuvre qui se vit davantage qu'elle ne se visite.

Le vaste espace d'exposition de la Galerie Sud est en grande partie plongé dans la pénombre. Title Suspended, une sculpture de l'artiste de 2008 appartenant au Centre, présentée sur un mur immaculé accueille le visiteur. Il s'agit d'une paire de gants de latex violet figurant des mains articulées en face à face, qui tournent lentement, tantôt "habitées", tantôt laissant choir un doigt comme abandonné, et que l'on resterait longtemps à décrypter si le son ne nous attirait pas irrésistiblement vers la suite de l'installation.

Anri Sala, batterieC'est que la musique est l'une des composantes essentielle de l'œuvre : elle enveloppe le visiteur en permanence et rythme ses déplacements dans l'exposition. Trois musiques fort différentes mais qui s'imbriquent parfaitement sont réunies : une symphonie de Tchaïkovski, une nouvelle version de Should I Stay or Should I Go des Clash et le rythme de dix batteries (Doldrums, 2008).
Ces musiques viennent aussi bien des films eux-mêmes (qui montrent à certains moments des personnages en train de jouer), que des dix-septs hauts-parleurs disséminés dans l'espace d'exposition, en encore des batteries installées ici et là et qui se mettent à jouer en automate par intermittence.

Les films sont découpés en douze séquences, issues d'un montage spécifique pour l'installation de quatre films réalisés par Anri Sala entre 2008 et 2011. Ces séquences s'enchaînent d'un écran à un autre dans le sens des aiguilles d'une montre, et c'est le déclenchement de la musique qui indique où le film reprend, invitant le visiteur à se déplacer.
Le tout dure une heure ; chaque étape laisse le temps de s'installer, sur un cube où le plus souvent à même le sol noir conçu pour amortir tout bruit de pas.

Les films montrent Sarajevo pendant le siège de 1992 à 1995 (1395 Days without Red), un dôme géodésique à Berlin (Answer Me), une salle des fêtes désertée à Bordeaux (Le Clash) et le site aztèque de Tlatelolco à Mexico (Tlatelolco Clash). Les personnages ne parlent presque pas, mais les images, d'un puissant effet hypnotique et associées à la musique sont très évocatrices.

Anri Sala 1395 days without redEn particulier, la peur, la claustration, le désir - toujours contrarié - de s'échapper sont fortement à l'œuvre dans 1395 Days without Red, qui renvoie aux 1395 jours où les habitant de Sarajevo n'ont pas porté de rouge pour ne pas être pris pour cible par les snipers : une jeune femme marche dans les rues désertes, comme hantée à la fois par le présent et le souvenir ; elle semble chercher son courage et son chemin au rythme de la symphonie de Tchaïkovski qu'elle chantonne ; aux carrefours, elle se met à courir, puis perd son souffle, s'arrête, recommence à marcher.
A Berlin, le bruit de la batterie dont l'homme joue couvre la dispute qui l'oppose à une femme ; on/il entend à peine ce qu'elle a à dire, si ce n'est Answer me.
La narration, aussi ténue soit-elle, résulte donc autant de la musique que des images.

Europe libre, Europe en guerre passée ou contemporaine, Amérique Latine violente hier et aujourd'hui : les lieux ne sont évidemment pas neutres. Ici comme ailleurs, il est question de séparation, de perte, de solitude.
En contre-point, la musique symphonique de Tchaïkovski évoque un collectif et une harmonie dont le contraste est d'autant plus poignant que lorsqu'il fait jouer Should I Stay or Should I Go au Mexique, ce n'est pas un groupe qui opère, mais une vieille femme qui passe des cartes dans une orgue de Barbarie...

Mais un autre contre-point attend le visiteur qui s'éloigne des écrans pour se diriger vers la baie vitrée qui donne sur l'extérieur, avec la fontaine Stravinski et les terrasses, où il découvre un monde grouillant, coloré, vivant. Cette vision de la réalité fait-elle partie d'un autre film ? Des passants curieux se tournent pour voir ce qu'il se passe à l'intérieur : nous voici nous-même acteur du grand film symphonique qu'est la déconcertante et passionnante installation de ce talentueux artiste Franco-Albanais de 38 ans.

Anri Sala
Centre Pompidou
Place Georges Pompidou - Paris 4ème
De 11 h à 21 h, nocturnes tous les jeudis jusqu'à 23 h
Fermé le mardi
Entrée de 11 à 13 euros
Jusqu'au 6 août 2012

Images :
Title Suspended, 2008 © Anri Sala
Doldrums, 2008 Courtesy : Marian Goodman Gallery, New York - Vue de l'installation à la Serpentine Gallery, Londres © photo : Sylvain Deleu
1395 Days without red, Anri Sala, en collaboration avec Liria Begeja © Milomir Kova

dimanche 10 juin 2012

Gerhard Richter. Panorama

Exposition Panorama, Gerhard Richter à PompidouEn 50 ans de création, Gerhard Richter, l'un des peintres contemporains allemands les plus connus, dont le Centre Pompidou célèbre les 80 ans cette année en organisant cette première grande rétrospective, semble avoir "tout" peint.

Le titre de l'exposition itinérante, Panorama, qui est déjà passée par Berlin et Londres, reflète bien l'un des axes fondamentaux de l'œuvre de Richter : le travail d'inventaire.
Son œuvre peint, embrassé avec intelligence comme il l'est ici, apparaît en effet plus que jamais comme un "répertoire" de la peinture, dont l'entreprise semble naturellement tournée vers l'éternelle question "Qu'est-ce que la peinture ?".
Gerhard Richter y répond par une autre question : "Que peut la peinture ?", renvoyant sans fin le spectateur à lui-même et à ses propres questions par rapport au tableau : "Qu'est-ce que je vois quand je vois la peinture ?".

Autant dire que le visiteur de Panorama est de bout en bout en éveil, tout à tour ébloui, étonné, éclairé, questionné, renvoyé à de multiples références. C'est que Richter évoque tantôt à l'Histoire - il est un très grand peintre de l'Histoire contemporaine, Allemande bien sûr, mais pas seulement, comme en témoignent ses tableaux sur le 11 septembre 2001 par exemple -, tantôt l'histoire de la peinture, avec des citations de Marcel Duchamp (Rouleau de papier toilette, 1965), du Pop art (Séchoir pliant, 1962), mais aussi du pleinariste (Forêt, 1990), du romantisme (Chinon, 1987), ou encore de Chardin (Lys) et de Vermeer (Lectrice)..., le tout avec les questions de la représentation, du pouvoir de l'image et de ses illusions qui reviennent en fond comme un leitmotiv.

L'accès à l'objet ou au sujet par l'image est et restera une illusion. Richter le souligne de mille façons merveilleuses, qui tournent essentiellement autour de l'idée du verre, plus ou moins transparent, plus ou moins brillant, plus ou moins grossissant.
Il racle la peinture sur le support (de la toile, parfois de l'alu) comme s'il s'agissait d'une vitre. Il étale de la peinture d'émail sous verre, formant des marbrures et des veinures de couleurs brillantes et sublimes, évoquant la fluidité et l'impermanence du sable ou de l'eau (série Aladin de 2010). Il reproduit l'infiniment petit en très très gros (Silicate, 2003, mais surtout sa toile de 20 mètres de long reproduisant à échelle XXL un simple coup de pinceau). Il peint des photographies (il reproduit sur toile à la peinture à l'huile des photographies en les agrandissant au carreau et à l'épiscope), en les floutant plus ou moins, comme si l'objet était placé derrière une vitre légèrement opalescente. Il joue sur la lumière comme l'ont fait tous les peintres depuis la Renaissance, éclairant ici une nuque, là un paysage. Il joue enfin sur l'éloignement optique (de près ou de loin, un même tableau offre une vision fort différente, comme si on l'observait à travers une lentille plus ou moins grossissante). Ses sculptures en verre présentées au fil de l'exposition apparaissent comme le point de sublimation de ces interrogations-là.

Mais cet historien de la peinture regarde aussi du côté du pouvoir narratif de l'image : montrer le mouvement (Tigre, 1965 ; Nu à l'escalier, 1966 ; mais aussi ses tableaux dits abstraits, comme Juin, 1983, d'une énergie vitale incroyable) ; montrer le moment décisif (en 1988, Betty, sa fille, juste avant qu'elle ne tourne la tête ; en 1994, Lectrice, montrant encore sa fille, au moment où elle découvre le contenu d'une lettre) ; montrer que l'image elle-même disparaît (Nu à l'escalier mais aussi la série sur la Bande à Bader ou encore l'Auto-portrait, qui fait songer aux peintures de Giacometti où le sujet semble s'évanouir dans le cadre), comme tout est voué à la disparition (chères natures mortes et vanités, comme sa célèbre Bougie et son Crâne, 1983 ou ses Lys, 2000), comme tout est voué à la transformation.

Cet insaisissable-là, Gerhard Richter s'obstine à le représenter. Il était l'un des seuls, dans les années 1960 et 1970, à croire encore à la peinture, et à le clamer. Ses œuvres en témoignent. Il est le seul à représenter les montagnes comme non pas un paysage mais comme la sensation d'absorption qu'elles lui inspirent (Alpes II, 1968), les nuages, avec un époustouflant tryptique, à hauteur non pas d'homme (par en dessous) mais d'anges (comme si l'on était dans les nues), la mer avec une telle somptuosité (Marine, 1969).

Tout est en apparence aérien, malgré la gravité de certains sujets. Tout , réellement ou symboliquement, semble lové dans une sorte de sfumato cher à Léonard. Comme si cet immense artiste, avec chaque œuvre, embarquait le spectateur sur le chemin si ambigu de la peinture, à travers une lecture profondément onirique de ses tableaux.

Gerhard Richter. Panorama
Centre Pompidou
Place Georges Pompidou - Paris 4ème
De 11 h à 21 h, nocturnes tous les jeudis jusqu'à 23 h
Fermé le mardi
Jusqu'au 24 septembre 2012

A lire également sur malgm au sujet de Gerhard Richter : Les photographies peintes ; Les mystères du rectangles de Siri Hustvedt ; Les artistes allemands contemporains à Dunkerque.

Image : Gerhard Richter, "Betty", 1988, huile sur toile, 102x72cm, Saint-Louis Art Museum Gerhard Richter 2012 © Gerhard Richter 2012

dimanche 8 avril 2012

Matisse, paires et séries à Pompidou

Matisse, Paires et séries, Pompidou

Quel printemps, amis Parisiens, quel printemps ! Après Artemisia il y a quinze jours et Degas et le nu le week-end dernier, nous poursuivons l'exploration des expositions de la saison avec autant de joie. Morceau de choix s'il en est, voici Matisse, Paires et séries, présentée à Pompidou jusqu'au 18 juin prochain. Soixante peintures et une trentaine de dessins couvrant plus d'un demi-siècle de la longue carrière d'Henri Matisse (1869-1954) : voici de quoi cheminer gaiement à travers l'ensemble de son œuvre.

Le thème de l'exposition est novateur dans la façon de présenter l'œuvre de Matisse ; pourtant, en la parcourant, cette approche semble relever de l'évidence, tant le travail en série était fondamental chez lui.
Dès le début, avec ses Nature morte, pommes, oranges des années 1898-1899, l'on découvre qu'il a commencé très vite à travailler un même motif sur des toiles de dimensions identiques, en recherchant différents modes de représentation.
Les œuvres sont ainsi accrochées systématiquement deux par deux, ou trois par trois, parfois plus, comme à la toute fin, avec les quatre grandes gouaches découpées des célèbres Nu bleu de 1952.

Entre ces deux points de repère, c'est toute une évolution que l'on suit, avec beaucoup de découvertes et de rapprochements jusqu'alors inédits. Sur le processus de création, l'évocation de l'exposition de la galerie Maeght de 1945 est passionnante : Matisse y fait présenter six de ses œuvres entourées de photographies (tirées aux mêmes dimensions que les peintures) représentant cinq états intermédiaires du tableau ! En effet, depuis les années 1930, l'artiste avait pris l'habitude de faire photographier ses peintures lorsqu'elles lui paraissaient avoir atteint un résultat satisfaisant. C'est ici que l'on comprend que Matisse pouvait changer de nombreuses fois successives la façon de représenter son sujet. Les modifications ne relèvent d'ailleurs pas du détail, loin de là : c'est toute une perspective, un point focal, un objet, des couleurs qui peuvent être remises en cause à chaque fois. Parfois, comme avec Le rêve ou la dormeuse, l'étape ultime du tableau ne semble plus qu'être la représentation d'une idée : tant de clarté dans les teintes, de douceur dans les traits de la femme, de rondeur dans les les lignes de son corps (en contrepoint de la relative dureté géométrique du soubassement de la table et des motifs de la blouse), c'est bien l'idée même de sommeil, de rêve et d'abandon que Matisse nous place sous les yeux.

Toutes les œuvres réunies pour l'occasion sont magnifiques et méritent bien entendu d'être vues pour elles-mêmes. Les motifs - des femmes, des fleurs, quelques vues et paysages, une grande prégnance des décors et des étoffes -, les couleurs - splendides et profondes -, la manière - aplats de peinture, formes de plus en plus simplifiées puis presque stylisées - font des tableaux d'Henri Matisse une peinture éminemment séduisante, à la fois reposante et rafraîchissante. Une occasion de plus de le constater, tout en enrichissant considérablement la connaissance de son œuvre immense.

Matisse, Paires et séries
Centre Pompidou
Jusqu'au 18 juin 2012
TLJ sauf le mardi de 11 h à 21 h, nocturne le jeudi jsq 23 h
Voir toutes les informations pratiques sur le site

Image :
Détail de l'affiche de l'exposition :
Henri Matisse, "La Blouse Roumaine", 1940, Huile sur toile, 92x73cm © Succession H. Matisse - Collection Centre Pompidou / J-C. Planchet / Dist. RMN-GP (à gauche)
Henri Matisse, "Le Rêve ou la Dormeuse", 1940, Huile sur toile, 81x65cm, Succession H. Matisse - Collection particulière (à droite)

dimanche 18 décembre 2011

Edvard Munch, l'Oeil moderne

Exposition Munch, l'Oeil Moderne à BeaubourgIl ne reste plus beaucoup de temps pour aller voir l'exceptionnelle exposition Munch (1863-1944) au centre Pompidou, qui fermera ses portes le 9 janvier prochain.

Exceptionnelle, elle l'est assurément puisqu'elle réunit à Paris des tableaux majeurs de la longue carrière du plus célèbre des peintres norvégiens, malgré tout bien peu connu en France en dehors du "Cri".

Au printemps 2010, le public français avait pu admirer à la Pinacothèque de Paris un bel ensemble de lithographies et de peintures. Ici, un programme différent permet de compléter à merveille la connaissance de la production de cet artiste passionnant.

Dans ses vastes espaces, le centre Beaubourg propose une fois de plus une exposition riche, lisible et très bien pensée, à travers 140 œuvres : des tableaux bien sûr, mais également des œuvres gravés et, ô surprise, des photos et même un bout de film, le tout réalisé par Munch. Grâce aux salles thématiques, préférées à un parcours chronologique, au terme de la visite on a l'agréable impression d'avoir "saisi" l'artiste.

Les deux premières salles sont formidables à tous points de vue. Elles présentent les mêmes sujets, traités à des périodes différentes, en commençant par celles du XIXème siècle. Toutes sont des chefs-d'œuvre : L'enfant malade, Puberté, Jeunes filles sur un pont, Baiser, Vampire, Les amants solitaires. La touche est douce, parfois marquée par l'impressionnisme, mais les sujets sont déjà totalement singuliers. Dès le début, Munch a exprimé des thématiques et des sentiments troubles et forts. On est à mille lieux de la peinture de paysage, d'histoire, de la scène de genre, de l'esthétisme.

Ce qui est sous nos yeux ce sont des personnages qui ne sont que souffrance, inquiétude, mélancolie, abandon. Même le tableau des jeunes filles, avec sa ligne de fuite caractéristique du style de Munch, semble plonger les calmes demoiselles dans une solitude infinie, dans un lointain vide et source de bien des questions.
Dans la salle suivante, les mêmes motifs se retrouvent, mais peints au XXème siècle. La touche a considérablement évolué. Entre temps, Munch a découvert Paul Gauguin et Vincent Van Gogh et cela se voit : coups de brosse détachés, formes simplifiées, parfois stylisées, impression d'inachevé : sa manière, synthétique, est bien celle de la pleine modernité. Il n'empêche que ses œuvres antérieures étaient déjà très modernes à bien des égards, que ce soit par le choix des sujets, par le cadrage (L'enfant malade vue du dessus) ou encore les compositions qui mêlent profondeur du regard et simplicité d'ensemble.

Ces deux salles sont l'occasion de souligner à quel point Munch a repris les mêmes thématiques tout au long de sa vie (six versions de L'enfant malade, une dizaine de Vampire, etc), animé par les mêmes problématiques existentielles mais sans doute épris aussi du besoin d'évolution. Or, quoi de mieux que de reprendre le même sujet pour constater comment on peut l'aborder différemment au fil du temps ?
Cette obsession se retrouve dans les salles consacrées aux autoportraits, qu'il s'agisse des peintures ou des photographies : Munch qui malgré ses problèmes de santé et ses souffrances morales a tout de même vécu jusqu'à 80 ans, n'a jamais cessé de se peindre ou de se photographier, réalisant ainsi une sorte de "journal" de soi-même, comme des écrivains l'ont fait à l'époque à leur manière.

L'importance que les nouveaux media ont eu pour Munch est également mise en évidence : le cinéma, la photo, le reportage de presse. Certains de ses tableaux montrant des "faits divers" (encore des scènes d'une folle gaité !) sont de véritables témoignages journalistiques. Cela étant, l'artiste va plus loin, grâce à son pinceau qui à la fois épure la forme et renforce les sentiments, montrant au fond des thèmes universels.
L'on découvre aussi un Munch "social", qui a peint de poignantes sorties d'usine, des groupes de travailleurs dans la neige...

Munch, l'Oeil moderne, expositions à PompidouLa neige, une autre voie magnifiquement exploitée par le peintre Norvégien, jamais en tant que sujet mais toujours au service du sujet. Voir par exemple sa scène inspirée de Van Gogh La nuit étoilée : une splendeur placée en face d'une autre Le Soleil, et dont, de l'une comme de l'autre, l'on est bien en peine de s'éloigner...

Edvard Munch, l’oeil moderne
Centre Pompidou - 75004 Paris
Métro Rambuteau
TLJ sauf le mardi, de 11h à 21h
Nocturne le jeudi jusqu’à 23h
Tarifs: 12 € plein tarif (9 € tarif réduit)
Jusqu'au 9 janvier 2011

Images : Puberté, Nasjonalmuseet et Le soleil, Munch Museet, Oslo © ADAGP

dimanche 12 avril 2009

La rétrospective Kandinsky au Centre Pompidou

Rétrospective Kandinsky à PompidouC'est une exposition comme on aimerait en voir tous les jours, dans de vastes espaces blancs qui laissent les toiles respirer et le visiteur déambuler à sa guise.

Y sont réunies les œuvres de Vassili Kandinsky (1866-1944) appartenant aux trois grandes collections mondiales, celle de la Städtische Galerie in Lenbachhaus de Munich, celle du Solomon R. Guggenheim Museum de New York et enfin celle de Beaubourg, qui les accueille aujourd'hui.
D'autres institutions et fonds privés ont également prêté leurs trésors pour compléter cette rétrospective historique, qui, après avoir été présentée à Munich cet hiver, s'attardera à Paris jusqu'au 10 août, avant de faire sa rentrée au Guggenheim de New-York en septembre.

En plus des spectaculaires tableaux, le parcours chronologique est ponctué de salles aménagées en cabinets de dessins, où l'on trouve aussi des extraits de publications, permettant de mieux appréhender les échanges, les associations et les contributions de l'un des plus grands maîtres - et pionniers - de la peinture non figurative. Les textes de présentation sont sobres et courts ; juste ce qu'il faut pour éclairer les œuvres et surtout les laisser parler au visiteur, qui, spécialiste comme profane, "entendra" beaucoup d'images et d'émotions malgré l'abstraction.
Au demeurant, l'exposition montre clairement que Kandinsky n'a évacué le sujet du tableau qu'assez progressivement. Et encore, même une fois passé du côté du non-figuratif, il lui arrivait souvent de glisser des formes identifiables dans ses toiles. Comme si, simplement, le sujet n'était pas un sujet pour lui.
Tout semble dire qu'il n'était question que de composition, de formes et de couleurs. La composition, les formes et les couleurs. On pourrait s'arrêter là ; les mots ont quelque chose de déplacé face à l'art de Kandinsky. Pour le moins, ils n'ont pas à s'imposer aux autres.

Car l'on a envie de laisser au visiteur tout le plaisir de découvrir ces œuvres, de passer tranquillement d'un tableau à un autre, de s'arrêter parfois longuement, en reculant ou en se rapprochant de la toile, tant l'effet visuel peut s'en trouver modifié. Et d'y voir ce qu'il y voit, d'apprécier telle association de couleurs, telle "ambiance", d'être sensible à tel ensemble ou encore à tel élément. Les oeuvres de Kandinsky sont bavardes, accueillantes, elles n'en finissent pas de se découvrir, de prolonger la conversation.

On peut aussi lire bien des textes sur la vie, le cheminement et les réflexions artistiques de Kandinsky, eux aussi tout à fait passionnants.
Mais son oeuvre semble s'adresser à une part de chacun qui échappe à la science et au verbe. Il forme un tout très cohérent, où l'approche cosmique n'a d'égal que le soin du détail et du petit, où le goût des formes géométriques n'empêche pas les évocations tendres et sensuelles, où les couleurs aussi contrastées soient-elles jouent toujours l'harmonie.

Kandinsky envisageait la peinture comme une musique pour l'oeil, avec ses Composition, Improvisation et autre Fugue de couleurs. Il y a de cela ; et en même temps, prévaut la délicieuse illusion qu'aucun rythme n'est imposé. Chaque tableau est une surprise et de chaque tableau jaillissent mille surprises. Composition, formes, couleurs. Le reste n'est que littérature, ou l'affaire de chaque spectateur.

Centre Pompidou
Jusqu'au 10 août 2009
Ouvert TLJ sauf le mardi et le 1er mai
De 11 h à 21 h, le jeudi jusqu'à 23 h
Entrée 12 € (TR 9 €)

Image : Einige Kreise, 1926. Guggenheim Museum, New York - © Solomon R. Guggenheim Museum, New York. Collection, by gift © ADAGP, Paris 2009

lundi 26 mai 2008

Traces du sacré. Centre Georges Pompidou

exposition traces du sacré au Centre PompidouQue faire lorsqu'après avoir passé 2 heures dans une exposition présentée comme réunissant des oeuvres exceptionnelles autour d'un thème inédit, vous en ressortez au bord de la nausée, avec le sentiment de n'avoir rien vu de beau et une idée de son propos aussi vague qu'avant d'y entrer ?

Y penser un peu ; laisser reposer une semaine ; voir alors ce qu'il en reste.
D'abord, l'éblouissement de la première salle Trace des dieux enfuis. A la fin du XVIIIème et au cours du XIXème siècles, des artistes proclament que Dieu est mort et enterré : Nietzsche, Germaine de Staël, Munch et surtout Goya avec sa magnifique gravure issue de la série Les désastres de la guerre, intitulée Rien, c'est ce qu'il dira. Après son passage "de l'autre côté", un cadavre nous délivre ce message laconique : Nada. Il n'y a pas d'autre monde. Il n'y a rien. (1)

Mais il était bien sûr impossible d'en rester là, de contempler tranquillement cette béance.
C'est ainsi que de Nostalgie de l'infini à L'ombre de Dieu, l'exposition parcourt les différentes réponses que les artistes ont essayé de proposer tout au long du XXème siècle à leurs questionnements spirituels une fois débarrassés des dogmes religieux.
Et il s'agit dès lors pour le visiteur de tenter de s'accrocher vaille que vaille à cet interminable magma utopico-cosmico-ésotérique (ou quelque chose comme ça).

Naturellement, la grandiloquence est souvent au rendez-vous ; la laideur hélas presque autant ; quant aux voix psalmodiant d'entêtantes prières, elles ne laissent à aucun moment les oreilles en repos.
Les créations psychédéliques peuvent éventuellement divertir. Le reste, pas du tout.
Avec les abominations du XXème siècle, l'on passe de la question du rapport au divin à celle de la définition de l'humanité, ce que soulignent les effrayantes oeuvres de l'entre-deux-guerres, puis celles qui évoquent les horreurs de la Seconde.

Plus loin, une partie de l'exposition est consacrée à des happenings d'artistes mettant en scène des rituels sacrificiels et autres cérémonies mystiques n'excluant pas la communion. La provocation n'est évidemment jamais loin. Ainsi, en novembre 1969, Michel Journiac, à l'occasion de la Messe pour un corps célébrée dans la galerie Templon proposait à ses (fidèles) spectateurs des hosties constituées de rondelles de boudin frit élaboré avec son propre sang.
Ce n'est qu'un exemple. L'exposition clôturée sur une légèreté de ce ce genre, l'on en a presque oublié les Kandinsky, Chagall, Matisse, Beuys, Picasso vus au fil du parcours. De très belles oeuvres assurément. Ailleurs, on les aurait adorées.
Ici, elles ont semblé plombées, parfois d'une violence excessive (typiquement, la série mythologique de Picasso autour du minotaure, qui peut être lue de façon plus ambigüe que ne le fait le commentaire de l'exposition).

Une semaine après, il reste une autre image de cette visite ; celle qui saisit en sortant de la salle : la splendeur des toits de Paris à perte de vue sous le soleil rougeoyant. Puis la redescente vers la ville, son bitume et ses pavés grouillants. Qu'elle est belle cette descente-là, qu'il est bon de retrouver la chaussée, son air pollué, ses bruits ordinaires et ses impures odeurs.

Traces du sacré
Centre Pompidou
Jusqu'au 11 août 2008
TLJ sauf le mardi de 11 h à 21 h
Entrée 12 € (TR 9 €)

(1) Encore quelques jours pour aller voir l'exposition ''Goya graveur'' au Petit-Palais, autrement plus nourrissante que celle-ci

samedi 3 mai 2008

Louise Bourgeois au Centre Pompidou

Expo Louise Bourgeois au Centre PompidouDès l'entrée, le visiteur tombe sur une maquette en marbre rose de la maison familiale surmontée d'une guillotine.
"Les gens se guillotinent à l'intérieur de leur famille. Le passé est guillotiné par le présent" explique l'artiste.
Louise Bourgeois ajoute encore : "La peur est un état passif, et l'objectif c'est d'être actif et de prendre le contrôle, d'être vivant ici et maintenant. Le mouvement se fait du passif vers l'actif, car si le passé n'est pas nié dans le présent, on ne vit pas."
Voilà, c'est dit.
A partir de là, il va falloir détruire, et reconstruire. Table rase du passé ; puis viendra le temps du patient tissage des liens avec le passé. il surgit d'abord par éclats, avec des fragments de tapisserie et des pelotes de fil puis avec l'araignée - thèmes évocateurs de l'enfance auprès de parents tapissiers, et surtout de la mère, sa "meilleure amie". Beaucoup plus tard, le tissu deviendra à son tour la matière même des sculptures, en tissu éponge, tapisserie, mousse. Louise Bourgeois devenue âgée réalise à partir de ce matériau doux et dépourvu de résistance des corps, des têtes, des mères, des nourrissons, des enfants. Précision étant faite qu'à quatre-vingt seize ans, la dame continue inlassablement son travail.
Auparavant, dans les années 1950, sur la terrasse de son appartement new-yorkais, la Française aura recrée en totems les gens qu'elle aimait et qui lui manquaient, ceux qu'elle avait laissés pour suivre son époux américain. Un peu plus tard, elle aura inventé des sculptures organiques aux connotations sexuelles très fortes, des "cumulus" passionnants, paysages évoquant la renaissance, le mouvement, la force jaillissante sous le poli du marbre. En 1974, elle aura détruit son père avec l'explicite The Destruction of The Father, une fascinante oeuvre toute rouge peuplée de boursoufflures inquiétantes. Elle aura aussi recréé des espaces intimes, chambres ateliers dans des cellules de grillages ou de bois.
Ce qu'a créé cette femme est extraordinaire. L'on contemple ses oeuvres avec un sentiment d'intimité rare, encore renforcé par les nombreuses citations qui ponctuent l'exposition. Celle-ci, pour finir :
"Il faut abandonner son passé tout les jours, ou bien l'accepter, et si on n'y arrive pas, on devient sculpteur".

Louise Bourgeois
Centre Pompidou
Jusqu'au 2 juin 2008
TLJ sauf le mardi de 11 h à 21 h
Le jeudi jusqu'à 23 h
Entrée de 8 € à 12 €

lundi 24 décembre 2007

L'atelier d'Alberto Giacometti. Centre Pompidou

L'atelier d'Alberto Giacometti, centre PompidouIl faut absolument aller voir cette exposition mise en place au Centre Georges Pompidou jusqu'au 11 février 2008 (de préférence le soir en semaine pour des questions de fréquentation), dont on peut dire d'emblée que la scénographie est à la hauteur du programme : magnifique de clarté d'espace et de lumière. Et son parcours laisse une large liberté au visiteur.

Recréer l'atelier d'Alberto Giacometti, c'est non seulement embrasser son oeuvre, mais surtout montrer le processus créatif de l'artiste. L'exposition est d'autant plus éloquente qu'elle suscite davantage de questions qu'elle ne propose de solutions au "mystère" Giacometti. C'est au visiteur, à qui il est donné d'admirer dans un même mouvement quarante années de création, qu'il revient d'ébaucher des débuts de réponses à propos de celui qui n'a eu de cesse d'explorer.
Car durant toute sa vie, le sculpteur et peintre suisse d'origine italienne a cherché inlassablement dans la même direction, autour du même sujet : celui de la représentation de l'homme. Ses modèles sont presque toujours les mêmes, son frère Diego, sa femme Annette. Un homme, une femme.
Peu lui importait, semble-t-il, la personne. A quelques exceptions près, telles Simone de Beauvoir et Marie-Laure de Noailles en 1946, il ne figurait pas des "personnalités". Ce qui ne l'empêchait pas d'exceller à en exprimer les traits, comme les cinq têtes en plâtre de Rita (1938) le montrent : malgré les expressions différentes, ce qui frappe, c'est l'impression de capter "l'essence" de Rita.
Visiblement, l'action, la narration, la psychologie, les sentiments ne l'intéressaient pas. Mais l'expression de la vie, oui. Du moins c'est l'impression que l'on a lorsqu'on observe les sculptures placées au coeur de l'exposition ("l'atelier" lui-même).
Il y a bien sûr le formidable mouvement de L'Homme qui marche (1960), mais encore la magnifique série des Grandes femmes (1959) : immobiles, les bras le long du corps, en station, elles attendent ; elles sont tout sauf inanimées.
Chez Giacometti, les corps sont élancés et les courbes marquées, les épaules droites et les ports de tête hauts. A cet idéal de perfection classique il allie l'imperfection totale, avec ses sculptures qui ont toujours l'air d'être plus ou moins inachevées, ébauchées, en devenir. Très humaines en somme.
Comme si l'artiste avait asséché, émacié la matière et les représentations pour aller trouver "près de l'os" la substantifique moëlle humaine, ce dont l'homme est fait, cet homme infiniment perfectible. Comme si dans sa quête de la représentation de l'homme, Giacometti, en se demandant "qu'est-ce que je vois de l'homme ?" cherchait à répondre à la question "qu'est-ce que l'homme ?".

L'atelier d'Alberto Giacometti.
Collection de la fondation Alberto et Annette Giacometti
Jusqu'au 11 février 2008
Centre Georges Pompidou
TLJ sf le mardi de 11 h à 21 h, le jeudi jusqu'à 23 h
Entrée 10 € (TR 8 €)
Catalogue, 420 p., 39,90 €, album, 60 p., 8 €
Découvertes Gallimard, 160 p., 14 €

Image : Nu debout sur socle cubique, 1953, Coll. Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris, © Adagp, Paris, 2007

mercredi 27 juin 2007

Les messagers. Annette Messager au Centre Pompidou

annette messagerAvec l'exposition Les Messagers, vaste panorama de l'oeuvre d'Annette Messager, le Centre Pompidou invite à l'exploration de l'univers fantastique d'une artiste majeure de la création contemporaine. (1)

Le visiteur n'en sortira pas déçu : Annette Messager fait preuve d'une audace et d'une inventivité exceptionnelles.

Elle s'empare de matériaux simples et tout domestiques, bouts de laine et de tissu, sacs plastiques, ficelle et caoutchouc, pour créer des installations insolites et surprenantes, toujours "en bordure" du réel.
Car elle part de sujets simples, corps humain, animaux, objets du quotidien, pour en déranger la figuration, déplacer le regard, déstabiliser le spectateur, qui est en permanence balotté entre l'émerveillement et la frayeur.

C'est particulièrement le cas avec ses grandes installations, dont les composantes sont des membres du corps humain, en mousse tendue de tissu ou de simili noir, ou bien des pantins de chiffon, ou encore des peluches animales : suspendus, tantôt ils glissent sur un câble dans un tournoiement sans fin, tantôt ils s'élancent à la verticale, sous la menace constante de la chute.
Aucun des mouvements qui les agitent n'est prévisible ; il y a des chocs, d'autres sont évités de justesse...

Si Annette Messager affectionne ce qui "pendouille", elle se penche aussi sur ce qui gît, telle cette pauvre vache condamnée à tourner inlassablement couchée sur son flanc... Ou l'indescriptible installation Gonflés-Dégonflés, au rythme et au souffle proprement fascinants.

Rares sont donc les oeuvres simplement accrochées.
Lorsque l'artiste s'y résout, c'est pour utiliser au maximum l'espace dégagé sur le mur : sous de petites photos en noir et blanc montrant des paumes de mains décorées, elle écrit au crayon de couleur, à même le mur et répétés à l'infini, des mots comme solitude, surprise, promesse, rencontre, crainte, hésitation, confiance...

Annette Messager est aussi une grande collectionneuse ; elle classe et aligne, parfois se contente d'entasser : ici la collection de poupée, là celle de sacs en plastique, plus loin celle de livres... sans oublier Les pensionnaires, alignement de tout petits oiseaux emmaillotés.
Dans une pièce que le visiteur ne fait qu'apercevoir par quelques ouvertures, elle a rassemblé de grandes séries de photos de magazines de femmes : portraits de femmes d'un côté ; femmes en train de s'administrer des soins corporels d'un autre.
Cette Chambre secrète de la collectionneuse est symbolique des inspirations d'Annette Messager : une certaine féminité, ou une certaine vision de la féminité, avec ses intérieurs, ses placards, ses amas de "choses", photos, étoffes ; mais qui déborde aussi de manies enfantines, peluches, poupées, mots répétés, crayons de couleur.

Tout un chacun peut découvrir en entrant dans le hall du Centre Pompidou le curieux mélange de l'univers de l'artiste, avec la spectaculaire installation La Ballade de Pinocchio à Beaubourg spécialement réalisée pour le Forum : le tragique des corps fragmentés et estropiés cohabite avec le jeu des polochons au milieu desquels circule un petit train transportant une figurine de bois qui n'est autre que Pinocchio...

Toute l'oeuvre d'Annette Messager porte ces ambigüités et ce balancement : quotidienne et extraordinaire ; grave et innocente ; mouvementée et gisante ; noir et blanc et colorée ; violente et rassurante ... comme un concentré de vie, sur lequel souffle un vent de créativité et d'humour renversant.

Les messagers, Annette Messager
Centre Pompidou (2)
Place Georges Pompidou – Paris 4ème
Jusqu’au 17 septembre 2007
Tlj sauf le mardi de 11 h à 21 h, le jeudi jusqu’à 23 h
Entrée 10 € (TR 8 €)
Nouvelle parution de la monographie Annette Messager
Sous la direction de Sophie Duplaix
Coédition Centre Pompidou/Editions Xavier Barral (juin 2007)
608 pages, - 44,90 €

(1) Annette Messager, née en 1943, a représenté la France à la Biennale de Venise de 2005 où elle obtenu le Lion d'Or.

(2) A l'occasion du 30ème anniversaire du Centre Pompidou, c'est Annette Messager qui a conçu l'original Laissez-passer 2007.

Image : articulés-désarticulés, 2002, détails © Centre Pompidou - Adagp, Paris 2007, photo : André Morin

jeudi 24 mai 2007

Samuel Beckett. Centre Pompidou

samuel beckettOuverture du parcours avec des œuvres contemporaines, nombreux écrans, voix très présentes dont la plupart en anglais, l’exposition Samuel Beckett (1906-1989) qui se tient jusqu’au 25 juin au Centre Pompidou peut de prime abord dérouter.

L’espace Scènes permet heureusement de retrouver les oeuvres théâtrales de Beckett.
On y voit des extraits de films d’archives de ses pièces, des photos de répétition, des manuscrits, des objets, tels ceux du personnage de Winnie dans Oh les beaux jours à sa création en France en 1963, joué par Madeleine Renaud pendant vingt ans.

Parmi ces précieux documents, une lettre que Samuel Beckett a adressée à Roger Blin le 9 janvier 1953 au sujet de la mise en scène de En attendant Godot, qu’il suit avec une grande précision :

Bravo à tous. Je suis si content de votre succès à tous.
Ne m’en veuillez pas de m’être barré, je n’en pouvais plus.
Il y a une chose qui me chiffonne, c’est le froc d’Estragon.
J’ai naturellement demandé à Suzanne s’il tombe bien. Elle me dit qu’il le retient à mi-chemin. Il ne le faut absolument pas, c’est on ne peut plus hors de situation. Il n’a vraiment pas la tête à ça à ce moment-là, il ne se rend même pas compte qu’il est tombé. Quant aux rires qui pourraient saluer la chute complète, au grand dam de ce touchant tableau final, il n’y a absolument rien à y objecter, ils seraient du même ordre que les précédents. L’esprit de la pièce, dans la mesure où elle en a, c’est que rien n’est plus grotesque que le tragique, et il faut l’exprimer jusqu’à la fin, et surtout à la fin (…).

Dans l’espace réservé à la vie de l’artiste, Truc, sont exposées des photos de grands formats en noir en blanc, toutes très belles, dont celles que Bruce Davidson a prises à New-York en 1964, où l’on voit la longue silhouette, le visage émacié, les grands yeux clairs au regard étrange de Beckett, dont les lèvres demeurent toujours serrées.

En face, lettres, petites vidéos, manuscrits, photos retracent ce truc qu’on appelle ma vie : il y a d’abord le passage à l’Ecole nationale supérieure de la rue d’Ulm, où il fut lecteur d’anglais entre 1928 et 1930, époque où il fit la connaissance de James Joyce.

Pendant la guerre, entré en résistance en 1942, recherché par la Gestapo, il se réfugie à Roussillon dans le Vaucluse avec Suzanne Dumesnil, qui partage sa vie depuis 1938.

En 1950, il rencontre Jérôme Lindon, qui publiera toute son œuvre aux Editions de Minuit.
Dans une interview accordée après l’attribution du Prix Nobel de Littérature en 1969, interrogé sur Beckett, Jérôme Lindon fait cette réponse admirable :

"En vingt ans, Samuel Beckett n’a jamais accordé d’interview. Il a toujours pensé que sa personne n’était pas intéressante. C’est un homme d’une grande discrétion, d’une grande modestie. J’ai pour lui une admiration sans borne. C’est pourquoi je ne voudrais pas avoir à le livrer, en étant son ami."

En 1953, Beckett fait construire une maison à Ussy sur Marne, près de Paris. Il y écrit une grande partie de son œuvre.
Dans des lettres adressées à Jocaba van Velde, dont une, datée du 16 mai 1959, le romancier-dramaturge se livre dans le style qui est sien, lapidaire. Il n'en est pas moins douloureux :

J’ai beaucoup travaillé tous ces temps. (…) A la campagne, ça va à peu près, à Paris, je dégringole tout de suite. (…)
Je dois aller à Dublin et à Londres fin juin début juillet, ce qui m’emmerde.
Je voudrais m’enterrer à Ussy et ne plus jamais en bouger.

Sur la partie films/vidéos de l'exposition, on pourra lire l'avis d'Aldor.

Samuel Beckett Centre Pompidou
Place Georges Pompidou – Paris 4ème
Jusqu’au 25 juin 2007
Tlj sauf le mardi de 11 h à 21 h, le jeudi jusqu’à 23 h
Entrée 10 € (TR 8 €)
Catalogue de l’exposition Objet Beckett
Sous la direction de Marianne Alphant et Nathalie Léger
320 p., 39 € (Centre Pompidou/IMEC)

jeudi 26 avril 2007

Arshile Gorky. Centre Pompidou/Centre culturel Calouste-Gulbenkian

Arshile GorkyArshile Gorky (1904-1948), peintre américain d'origine arménienne demeure assez peu connu en Europe.
Il fut pourtant admiré dans les années 40 par les surréalistes parisiens réfugiés aux Etats-Unis, au premier rang desquels André Breton.

Un discret mais profitable hommage lui est rendu jusqu'au 4 juin en deux points de Paris. (1)

A l'âge de 16 ans, il fuit son pays ravagé par le génocide du peuple arménien, mais aussi des événements familiaux tragiques – il a vu sa mère mourir du typhus – pour rejoindre son père émigré aux Etats-Unis.

Il fait ses classes à l'école d'art de Boston, mais sa véritable école est celle des grands maîtres européens (Cézanne, Matisse, Picasso, Braque, Léger, Kandinsky et Miró), qu'il étudie attentivement dans les livres, les expositions.
De cette formation approfondie naît une œuvre d'abord très visiblement influencée par ses contemporains, en particulier par Miró et Picasso.
Cela est saisissant avec les cubistes Nuit, énigme et nostalgie (1931-1932) au Centre Pompidou ou encore la lithographie Chambre de la Création, de la même période, exposée au Centre culturel Calouste-Gulbenkian.

C'est à partir du début des années 1940 que l'inspiration d'Arshile Gorky s'exprime pleinement.
Son trait se libère de la géométrie, trouve ses courbes et ses orientations.
Très bel Acte de création (1947) : dessin au graphite et pastel, fouillis en apparence mais très composé dans un bouillonnement de vie et de couleurs d'une grande légèreté.
Des motifs reviennent – à peine esquissés, un oiseau, un pied, une cheville – au milieu de champs d'abstraction de plus en plus larges.
La couleur, vive, explose dans Jardin à Sochi (1940-41) aux teintes fauves, puis déborde en laissant respirer la toile dans le magnifique et poétique Champ de maïs vivifiant (1944).

Les origines, enfin, ressurgissent. Elles sont désormais lointaines ; c'est à l'âge de la maturité qu'elles jaillissent avec une émouvante fraîcheur.
Voir le délicat Vallée des Arméniens (1944), dessin au graphite, à peine constellé de pastel : le trait fluide ondule en une profonde et élégante tristesse, venant évoquer les souffrances anciennes.

Mais c'est au cours de ces années de création parfaitement maîtrisé que le drame croise à nouveau son chemin. Il tombe malade, subit un accident de voiture.
Surtout, son épouse le quitte pour le surréaliste Robert Matta.

Arshile Gorky met fin à ses jours à l'âge de 44 ans, laissant une œuvre fondatrice de l'expressionnisme abstrait américain, qui influencera à son tour profondément ses successeurs.
On espère avoir l'occasion de la connaître plus largement en France. (2)

(1) Centre Georges-Pompidou
19, rue Beaubourg, place Georges-Pompidou – 4ème
Tlj sf mardi de 11h à 21h (fermé le 1er mai)
Entrée 10 € (TR 8 €), libre pour les – de 18 ans, le 1er dimanche du mois et les titulaires du laissez-passer

Fondation portugaise Calouste-Gulbenkian
51, avenue d'Iéna – Paris 16 ème
Du lundi au vendredi de 9 h à 17 h 30
Entrée libre
Jusqu'au 4 juin 2007 sur les deux sites

(2) Une rétrospective complète sera consacrée à Arshile Gorky à Philadelphie en 2009. Elle fera étape à la Tate Modern de Londres.

Image : Jardin à Sochi (1940-1941)