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vendredi 28 décembre 2007

A la recherche du temps perdu. Fin.

Marcel Proust La RechercheA la toute fin de A la recherche du temps perdu, alors qu'il est malade et craint de ne pas avoir la force d'écrire son oeuvre, le narrateur évoque ce moment de réminiscences où, lorsqu'il était dans l'hôtel des Guermantes, un tintement de sonnette lui fit "entendre" celui qui, quand il était enfant, à Combray, marquait le signal du départ de M. Swann que ses parents venaient de raccompagner à l'entrée du jardin, c'est-à-dire celui du moment où il pourrait embrasser sa mère avant de dormir.

S'il a été capable d'entendre à nouveau le son de cette petite sonnette c'est que depuis ce soir lointain, il n'y a pas eu « discontinuité ». Il n'a pas « un instant cessé d'exister, de penser, d'avoir conscience de (lui) ».

Il se rend compte alors de toutes les heures qu'il a vécues, de ce temps si grand que son être contient.
Tout ce temps passé lui donne le vertige :

J'éprouvais un sentiment de fatigue et d'effroi à sentir que tout ce temps si long (...) j'avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu'il me supportait, moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer. (...) J'avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j'avais des lieues de hauteur, tant d'années.

C'est par cette dernière phrase qu'il annonce ce que sera son livre... s'il a la force de l'écrire :

Du moins, si elle m'était laissée assez longtemps pour accomplir mon oeuvre, ne manquerais-je pas d'abord d'y décrire les hommes (cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux) comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l'espace, une place au contraire prolongée sans mesure – puisqu'ils touchent simultanément comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jour sont venus se place – dans le Temps.


FIN

vendredi 21 décembre 2007

A la recherche du temps perdu. Le temps retrouvé. La petite sonnette de la maison de Combray

Marcel Proust La RechercheJuste après la matinée Guermantes, au cours de laquelle, grâce à des réminiscences, est apparue au narrateur la nécessité d'écrire son oeuvre sur le temps, voici qu'il tombe malade.

Il se met alors à craindre de ne pas avoir la force de l'accomplir.

Pourtant, du fond de son lit, il pense à ce livre François le Champi de Georges Sand, dont la veille il a vu un exemplaire dans le salon-bibliothèque du prince de Guermantes où on l'avait fait attendre, livre que sa grand-mère lui avait offert pour sa fête lorsqu'il était enfant (cf. billet du 6 avril dernier), et que sa mère lui avait lu un soir dans sa chambre.

Ah ! si j'avais encore les forces qui étaient intactes encore dans la soirée que j'avais alors évoquée en apercevant François le Champi ! C'était de cette soirée, où ma mère avait abdiqué, que datait, avec la mort lente de ma grand'mère, le déclin de ma volonté, de ma santé. Tout c'était décidé au moment où, ne pouvant plus supporter au lendemain pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère, j'avais pris ma résolution, j'avais sauté du lit et étais allé, en chemise de nuit, m'installer à la fenêtre par où entrait le clair de lune jusqu'à ce que j'eusse entendu partir M. Swann. Mes parents l'avait accompagné, j'avais entendu la porte du jardin s'ouvrir, sonner, se refermer...

Il sait que s'il a « retrouvé le temps », c'est peut-être parce qu'il ne l'a pas tout à fait perdu, puisqu'il a, la veille, entendu à ses oreilles la sonnette, « les criaillements de son grelot »...

Si c'était cette notion du temps évaporé, des années passées non séparées de nous, que j'avais maintenant l'intention de mettre si fort en relief, c'est qu'à ce moment même, dans l'hôtel du prince de Guermantes, ce bruit des pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, intarissable, criard et frais de la petite sonnette qui m'annonçait qu'enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendis encore, je les entendis eux-mêmes, eux pourtant situés si loin dans le passé.

A très bientôt pour le dernier épisode de A la recherche du temps perdu...

vendredi 29 juin 2007

La prisonnière. Albertine : le baiser du soir

Marcel Proust La RechercheDans La prisonnière, le bonheur qu'apporte au narrateur sa vie avec Albertine n'est que l'apaisement momentané de souffrances chroniques, de doutes et de jalousies.

Les questions que temps à autre il ne peut s'empêcher de poser sur l'emploi du temps réel de sa compagne conduisent à des disputes.

Mais aller se coucher sans avoir fait la paix avec son amie est pour le narrateur une véritable torture. Il se débrouille alors pour obtenir d'elle un baiser, qui pourtant ne suffit pas à le consoler :

Ce n'était plus l'apaisement du baiser de ma mère à Combray que j'éprouvais auprès d'Albertine, ces soirs-là, mais, au contraire, l'angoisse de ceux où ma mère me disait à peine bonsoir, ou même ne montait pas dans ma chambre, soit qu'elle fût fâchée contre moi ou retenue par ses invités.

Les souffrances que ces soirées de fâcherie lui évoquent sont non seulement anciennes mais encore s'accentuent avec le temps :

Cette angoisse elle-même, qui un temps s'était spécialisée dans l'amour ... semblait ... redevenue indivise, de même que dans mon enfance, comme si tous mes sentiments, qui tremblaient de ne pouvoir garder Albertine auprès de mon lit à la fois comme une maîtresse, comme une soeur, comme une fille, comme une mère aussi du bonsoir quotidien de laquelle je recommençais à éprouver le puéril besoin, avaient commencé de se rassembler, de s'unifier dans le soir prématuré de la vie, qui semblait devoir être aussi brève qu'un jour d'hiver.

Alors il ferait n'importe quoi pour obtenir d'Albertine un autre baiser :

Mais, ce soir, son baiser, d'où elle-même était absente, et qui ne me rencontrait pas, me laissait si anxieux que ... je voulais m'élancer sur les pas d'Albertine, je sentais qu'il n'y aurait plus de paix pour moi avant que je l'eusse revue ...

Il se rend dans le couloir espérant qu'elle sortirait de sa chambre et l'appellerait, mais en vain ; il cherche, dans sa propre chambre, un mouchoir que sa compagne aurait pu oublier et qui aurait pu lui manquer, afin de trouver un prétexte pour la visiter, mais ...

Non, rien. Je revenais me poster devant sa porte, mais dans la fente de celle-ci il n'y avait plus de lumière. Albertine avait éteint, elle était couchée, je restais là immobile, espérant je ne sais quelle chance qui ne venait pas ; et longtemps après, glacé, je revenais me mettre sous mes couvertures et pleurais tout le reste de la nuit.

Très bonnes lectures et très bon week-en à tous.

vendredi 20 avril 2007

A la recherche du temps perdu. La duchesse de Guermantes aperçue.

proust2Lorsque, enfant, le narrateur se promenait avec ses parents autour de Combray, deux promenades s'offraient à la petite famille : le côté de Méséglise et le côté de Guermantes, où se trouvait la propriété de la célèbre lignée, nom qui alimentait chez lui de grands mythes.

Un jour, il aperçoit enfin la duchesse de Guermantes, qu'il conçoit comme la perfection faite femme.

La scène se passe dans l'église de Combray. (1)

Et – ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage par une corde si lâche, si longue, si extensible qu'ils peuvent se promener seuls loin de lui – pendant que Mme de Guermantes était assise dans la chapelle au dessus des tombes de ses morts, ses regards flânaient ça et là, montaient le long des piliers, s'arrêtaient même sur moi comme un rayon de soleil qui, au moment où je reçu sa caresse, me sembla conscient.

La belle silhouette qui apparaît sous ses yeux séduit immédiatement le narrateur, qui, du reste, par la force de son imagination était déjà totalement conquis par le nom et la réputation de la duchesse :

Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées que j'y rapportais – et peut-être surtout, forme de l'instinct de conservation des meilleures parties de nous-mêmes, ce désir qu'on a toujours de ne pas avoir été déçu – la replaçant (puisque c'était une seule personne qu'elle et cette duchesse de Guermantes que j'avais évoquée jusque-là) hors du reste de l'humanité dans laquelle la vue pure et simple de son corps me l'avait fait un instant confondre, je m'irritais en entendant dire autour de moi : « Elle est mieux que Mme Sazerat, que Mlle Vinteuil », comme si elle leur eût été comparable.

A cette époque, il était loin d'imaginer qu'il ferait quelques années après ses débuts dans le monde et que non seulement il y rencontrerait Mme de Guermantes avec une relative facilité, mais qu'il serait, en outre, régulièrement invité chez la duchesse.
Il en était même très apprécié, ainsi qu'il le conclut dans cette scène, évoquée à propos de l'attachement des Guermantes aux traditions jusque, bien évidemment, dans les plus petits détails.

De vieux amis de M. et de Mme de Guermantes venaient les voir après dîner « en cure-dents » aurait dit Mme Swann, sans être attendus, et prenaient l'hiver une tasse de tilleul aux lumières du grand salon, l'été un verre d'orangeade dans la nuit du petit bout de jardin rectangulaire. On n'avait jamais connu, des Guermantes, dans ces après-dîners au jardin, que l'orangeade. Elle avait quelque chose de rituel. Y ajouter d'autres rafraîchissements eût semblé dénaturer la tradition, de même qu'un grand raout dans le faubourg Saint-Germain n'est plus un raout s'il y a de la comédie ou de la musique. Il faut qu'on soit censé venir simplement – y eût-il cinq cents personnes – faire une visite à la princesse de Guermantes, par exemple. On admira mon influence parce que je pus à l'orangeade faire ajouter une carafe contenant du jus de cerise cuite, de poire cuite.

Bon week-end, bonne lecture et à lundi.

(1) extrait de Du côté de chez Swann, les deux autres passages étant issus de Le côté de Guermantes