Cette exposition, l'un
des volets du triptyque "Picasso et les maîtres" présenté en même temps au
Louvre, au Grand Palais et au Musée d'Orsay, constitue une formidable
démonstration de la créativité de Picasso, de sa faculté, non pas de copier ou
d'imiter, mais de repenser une œuvre, en cherchant, en s'amusant, avec liberté
et obstinément.
Combien de versions du Déjeuner sur l'herbe a-t-il réalisées ?
Pas moins de vingt-six, entre février 1960 et août 1961, dont la moitié est ici
visible. De l'œuvre d'Edouard Manet, il a tiré l'essentiel, comme le côté un
peu artificiel, ou du moins "prétexte" du cadre de plein air : en la
démantelant, puis en l'effaçant de plus en plus, Picasso fait apparaître cette
clairière comme un simple écrin qui permet de concentrer toute l'attention sur
les personnages.
Avec ceux-ci, Picasso va aborder de multiples possibilités, tout en conservant
sa prééminence au personnage central, le nu féminin, qui, à l'époque, placé à
côté des deux hommes vêtus, fit scandale.
Objet de son obsession chez le peintre qui n'a cessé toute sa vie de figurer
des femmes, il s'en empare pour mieux enfler, parfois jusqu'à la démesure,
réduire ou déplacer ses rondeurs féminines. Ce qui ne l'empêche pas de faire
subir à ses voisins toutes sortes de variations quant à leur emplacement, leurs
accessoires ou leurs vêtements (dans les cas où il conserve ces
derniers)...
Déformés, déstructurés, on pourrait se dire que ces Déjeuners n'ont
plus rien à voir avec l'œuvre de 1863. Pourtant, la rupture n'est pas tout à
fait consommée. La vision d'ensemble que permet la scénographie de
l'exposition, fraîche, aérée et bien pensée, avec le tableau de Manet au
centre, donne une frappante impression de continuité. Peut-être tient-elle aux
couleurs qui, malgré les différences de tonalités, plus ou moins foncées voire
très claires, se retrouvent toujours (vert sombre, blanc, noir, gris, une
touche de bleu) ; peut-être tient-elle surtout à la charge érotique du
tableau, que Picasso, à travers ces jeux de recompositions, a longuement,
passionnément réinterprétée.
Picasso / Manet : Le déjeuner sur l'herbe
Jusqu'au 1er février 2009
Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur, Paris 7ème
TLJ sf le lundi de 9 h 30 à 18 h, le jeudi jusqu'à 21 h 45
Entrée avec le billet du Musée (9,50 €, TR 7 €)
Images : Picasso Pablo (dit), Ruiz Blasco Pablo (1881-1973), Le Déjeuner sur l'herbe d'après Manet, 27 février 1960, Huile sur toile, 114 x 146 cm, Collection Nahmad © Succession Picasso 2008 et Edouard Manet, Le déjeuner sur l'herbe, 1863, Huile sur toile, 2,080 x 2,645 m, Paris, musée d'Orsay © Patrice Schmidt, Paris, musée d'Orsay