Que peut-on voir dans un tableau ?
Parfois rien ou pas grand-chose.
Daniel Arasse nous donne des exemples où l’arrêt sur un détail est la source de
maintes réflexions qui peuvent prolonger l’œuvre d’une manière souvent
inattendue : la peinture, loin de nous donner une vérité à lire, est
affaire d’imaginaire.
Le pont magique entre l’imaginaire de l’artiste et celui qui contemple l’œuvre,
parfois des siècles après, permet le passage vers la part d’universalité des
sentiments, des désirs, des perceptions.
La lecture des six textes du livre est particulièrement réjouissante. A cinq
reprises il s’agit du commentaire d’un tableau, souvent célèbre, tandis qu’un
sixième, totalement désopilant, est consacré aux cheveux de Madeleine.
Commençons par ce dernier, intitulé La toison de Madeleine, qui débute
ainsi : « Dire que Madeleine était une fausse blonde, franchement, ça
ne résoudrait rien ». Mais pourquoi est-elle toujours représentée avec autant
de cheveux ? Après une démonstration aussi hilarante que documentée,
Arasse en arrive à la conclusion imparable : « La chevelure de
Madeleine, ce sont ses poils en guise de cheveux. En fait ses cheveux sont sa
toison convertie. Le voilà le grand miracle de Jésus. Un vrai magicien :
quand elle lui a lavé les pieds, il a converti sa toison de putain en chevelure
de sainte ! »
A chaque texte son style : c’est cette fois sous forme de lettre que
l’auteur cherche à convaincre sa correspondante de la justesse de sa lecture de
Mars et Venus surpris par Vulcain du Tintoret.
Mais que vient faire un escargot au premier plan de l’Annonciation de
Francesco del Cossa ? C’est que l’animal est posé sur un « espace de
représentation », qui montre qu’il ne faut pas nous laisser prendre à
l’illusion de ce que nous voyons.
Pourquoi Bruegel a-t-il traité si différemment Balthazar et Gaspard dans
L’Adoration des Mages ? C’est que l’un veut absolument voir le
sexe de Jésus pour y croire, alors que l’autre veut prouver que
« bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui croient, ceux qui n’ont pas
besoin de reliques pour croire ».
Le travail des peintres nous invite à nous interroger sur le voir. Manet et son
Olympia renvoie à Titien et sa Vénus d’Urbin : la
relation érotique que Titien instaurait entre la peinture et le spectateur,
modèle de l’érotique de la peinture classique, est défaite par Manet.
Le dernier texte, peut-être un peu plus difficile à suivre à travers les
méandres de la pensée de l’historien de l’art, insiste plus fort encore sur le
faire du peintre par l’exemple de Velazquez et de ses Menines :
au-delà des idées du peintre ou de ses commanditaires, c’est le tableau qui
produit visuellement du sens.
On n’y voit rien. Descriptions. Daniel Arasse
Denoël, 2000 (192 p., 18 €)
En édition de poche : Folio essais, 2003 (220 p., 6,80 €)