Marcel Duchamp est-il seulement celui qui
renversa une pissotière pour en faire une fontaine ?
Bernard Marcadé nous incite à penser que cette réputation n’était pas pour
déplaire à l’artiste.
Mais par ailleurs, explorer la vie de Marcel est une occasion extraordinaire de
s’interroger sur le sens de l’activité artistique, sur la place de l’artiste
dans la société, sur les rapports entre construction individuelle et réception
sociale d’une œuvre.
Le livre de Marcadé déroule très classiquement cette biographie selon la
chronologie, et c’est bien commode pour suivre la très grande cohérence du
travail de Duchamp, qui reflète d’abord une belle fidélité à une conception de
la vie fixée très tôt.
Le portrait de cet homme qui s’est défini comme paresseux, qui s’est appliqué
au « détachement » vis-à-vis de la notoriété et des valeurs
dominantes (argent, marché de l’art), constitue une brèche éblouissante pour le
lecteur d’aujourd’hui assommé par les étalages de la société de la
réussite.
On peut certes trouver excessif cet amour du non engagement durant la deuxième
guerre mondiale mais l’antimilitarisme (mieux : l’antipatriotisme) datait
pour lui de l’effroyable boucherie de 14-18.
Ce joueur d’échec obsessionnel prenait la vie comme un jeu, et l’art aussi
sérieusement que la vie (« Seuls les échecs lui servent à se déprendre
des contingences sociales de la vie, de l’art, et même de l’amour
»).
Aucun mouvement artistique n’a pu l’annexer complètement et il a réussi à les
traverser tous sans se fâcher avec quiconque. Ce qu’il privilégiait, c’était le
geste : « c’est l’imagination du mouvement ou du geste qui fait
la beauté » disait-il.
Nous restons curieux sur ses propres goûts : quel effet les œuvres d’art
(anciennes, de ses contemporains) avaient-elles sur lui ? On le sait peu,
même s’il a défendu certains artistes (Brancusi par exemple), s’il en a
encouragé d’autres, s’il a organisé bien des expositions aux USA ou en Europe.
Sa déclaration « L’art ne m’intéresse pas. Ce sont les artistes qui
m’intéressent » répond en partie à notre curiosité.
Sa volonté de détachement vis-à-vis des contraintes affectives a tenu jusqu’à
l’âge de 59 ans. Un amour impossible révèle les limites de l’ambition de ne
point se laisser prendre, en même temps qu’il provoque la passion de
créer : pendant 20 ans, jusqu’en 1966, Duchamp travaille en secret sur son
installation Etant donnés.
Bernard Marcadé a le talent de nous faire accepter les apparentes
contradictions (et certaines peut-être bien réelles) de cet artiste devenu une
référence majeure de l’art d’aujourd’hui.
Marcel Duchamp. Bernard Marcadé
Flammarion (2007), 595 p., 27 €
Pour ceux qui ont aimé