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samedi 6 août 2011

Le poids du papillon. Erri De Luca

Erri de Luca, Le poids du Papillon, GallimardLe papillon se pose sur la corne gauche du chamois. C’en est trop pour l’homme qui porte sur le dos l’animal qu’il vient de tuer. « Sa respiration s’assombrit, ses jambes se durcirent, le battement des ailes et le battement du sang s’arrêtèrent en même temps. Le poids du papillon avait fini sur son cœur, vide comme un poing fermé ».

Parfois le plaisir de lecture vient seulement (seulement !) du présent de la phrase, lorsqu’elle est là quand il le faut, lorsqu’elle sait se détacher de la narration pour évoquer bien davantage : la nature, la vie et la mort. On peut alors dire « écriture poétique », peut-être. Si la phrase belle arrête brusquement le lecteur et qu’il la relit, si son esprit s’évade ne serait-ce que le temps de la relecture, on peut soupçonner un parfum de poésie.

Erri De Luca, qui sait ce dont il parle quand il fait retour sur la jeunesse révolutionnaire, prend cette image : « On n’a plus jamais vu une jeunesse s’acharner à ce point pour renverser une assiette. Une assiette à l’envers ne contient presque rien, mais elle a une base plus large, elle est plus stable ».
Et quelle force dans cette formule, pour dire la pensée de sa propre finitude : « Il attend la sortie des enfants de l’école, le nouveau monde, les voix continueront quand son harmonica se taira. La vie sans lui est déjà en chemin ».

La maison Gallimard, sur la jaquette du livre, affadit l’oeuvre qu’elle publie (tout en trompant le public) en la baptisant « roman ». Ce court récit de 60 pages, suivi de « Visite à un arbre », encore plus bref, a la profondeur des contes que l’on s’échangeait au cours des veillées d’autrefois. Cette rencontre entre le roi des chamois et le roi des chasseurs mérite que l’on se taise un moment : asseyez vous auprès du feu, et écoutez.

Le poids du papillon
Erri De Luca
Gallimard, Du Monde Entier, mai 2011 (9,50 €)

mercredi 7 avril 2010

L'horizon. Patrick Modiano

L'horizon, Patrick Modiano, GallimardJean Bosmans a peut-être désormais la soixantaine. Il marche dans Paris dont il connaît par cœur les rues, les stations de métro, pour les avoir arpentées sans cesse depuis des décennies.

Derrière les plaques, les façades, les carrefours, c'est un fragment de son passé qu'il recherche : il y plus de quarante ans, il a aimé Marguerite Le Coz, une Bretonne née à Berlin. Ils avaient vingt ans à peine, s'étaient rencontrés dans une bousculade au métro Opéra, et dès lors ne s'étaient guère quittés, comme deux âmes échouées dans un monde peu fait pour eux.
Marguerite Le Coz est partie quelques temps après. La vie a continué son cours, Jean Bosmans a fait d'autres rencontres, les années ont passé.

Mais le souvenir de Marguerite Le Coz est encore présent et Bosmans se met en quête de retrouver des traces, des indices. Remontent à la surface les personnages côtoyés ensemble, les lieux fréquentés, ceux du maigre quotidien d'alors : le travail ; les cafés ; les modestes hôtels. Un Paris de l'après-guerre renaît sous la plume d'un Modiano tout à sa manière, un Paris gris et inquiétant, où le jeune couple craint de mauvaises rencontres, elle un homme obnubilé et armé, lui une mère violente et rançonneuse.

La mélancolie est là, prise dans la douceur de l'écriture, mais cette fois c'est le positif de l'écoulement du temps qui frappe le plus. Bosmans remarque à propos de ses parents justement : "Mon Dieu, comme ce qui nous a fait souffrir autrefois paraît dérisoire avec le temps, et comme ils deviennent dérisoires aussi ces gens que le hasard ou le mauvais sort vous avaient imposés pendant votre enfance ou votre adolescence, et sur votre état civil".

Surtout, petit à petit, retrouvant les souvenirs, il met la main sur l'essentiel, l'immuable, et Bosmans semble alors s'adresser directement à son auteur : "Mais qu'est-ce qui a vraiment changé ? C'était toujours les mêmes mots, les mêmes livres, les mêmes stations de métro".
Peut-être est-ce parce que l'essentiel n'a pas bougé que le roman se termine sur un horizon ouvert, très possiblement heureux - et que l'on brûle de citer, tant le dernier paragraphe du livre est magnifique.

Mais reste toujours le mystère de l'écriture de Modiano, cette simplicité, ce style apparemment plat dont on se demande comment peuvent sortir autant de reliefs, autant de récifs auxquels le lecteur s'accroche fermement, se découvrant peut-être parfois dans l'atmosphère et le miroir des personnages de Patrick Modiano.

L'Horizon
Patrick Modiano
Ed. Gallimard, 174 pages, 16,50 euros

mercredi 17 mars 2010

Son excellence, monsieur mon ami. Jérôme Garcin

Jérôme Garcin, Son excellence monsieur mon amiFrançois-Régis Bastide. Un nom séduisant, avec un prénom (d'emprunt) à la fois bien planté et un peu en suspens, un patronyme rassurant, mais qui parle à bien peu de monde aujourd'hui.
Aux auditeurs du Masque et la Plume d'avant les années 1980, l'émission de critiques de France-Inter vieille de plus d'un demi-siècle. A ceux qui ont lu, dans le passé, un ouvrage comme les Adieux, prix Femina 1956. Mais les moins de quarante ans sont rares à connaître l'existence même de ce personnage disparu en 1996.

Jérôme Garcin, actuel animateur du Masque et la Plume a entretenu avec cet admirateur et sosie de Cocteau une longue amitié faite de complémentarité bien plus que de gémellité. Il dévoile dans ce livre les multiples facettes de cette figure oubliée, en se livrant à un art dans lequel il excelle : l'art du portrait.
La balade auprès de l'ancien diplomate de François Mitterrand est d'autant plus convaincante qu'elle se méfie de l'hagiographie. François-Régis Bastide, natif de Biarritz, éducation catholique bourgeoise, fou de musique et de culture germanique, se serait rêvé compositeur, de préférence auréolé de gloire. Il a fait éditeur, journaliste dans les arts, ambassadeur élégant, partisan socialiste fidèle, écrivain dilettante.
Adorateur des femmes, il a passé sa vie à les séduire avant de rencontrer l'amour durable, mais c'est sans doute aux hommes qu'il regrette de n'avoir plu assez ; pour commencer, à lui-même.
Alors cet intello-chic de la Rive gauche, qui, comme tous ceux qui se sont figés dans leur style, a fini par être démodé, a trouvé un refuge heureux dans le Var, au milieu des cyprès et des oliviers, prenant les heures aux choses de l'esprit pour les consacrer à la taille, à l'arrosage et au bon temps.
Vie tout en contrastes, émouvante, celle d'un homme qui a cherché sa place dans son monde et son époque, vie presque ordinaire, avec ses zigs-zags, ses désirs et ses frustrations.
En décrivant François-Régis Bastide, en se souvenant de leur profond attachement, Jérôme Garcin dessine aussi en creux une sorte d'auto-portrait, d'une plume fine et douce, fidèle à l'ami autant qu'à lui-même, et empreinte d'une mélancolie bien dans sa veine, que l'on retrouve avec toujours autant de plaisir.

Son excellence, monsieur mon ami
Jérôme Garcin
Gallimard, 16 € (2008) - En folio, 230 p., 6,10 € (2009)

dimanche 25 octobre 2009

Le lièvre de Patagonie. Claude Lanzmann

Le lièvre de patagonie, LanzmannLe lièvre de Patagonie est une pierre précieuse aux facettes multiples.
On dévore les Mémoires de Claude Lanzmann comme on est pris, sans pouvoir s'arrêter, dans les très bons romans. Et ce que l'on y trouve surprend à chaque page.

Il y a d'abord le « montage » du livre (son auteur n'est pas un grand cinéaste pour rien), dont on se demande comment il est fait, à la fois thématique et globalement chronologique, mais avec des bonds en avant et en arrière d'une souplesse telle que la lecture s'effectue avec une constante fluidité. Lanzmann a l'agilité de l'animal qu'il semble avoir choisi pour totem et sous le signe duquel il a placé ses Mémoires.

Agilité, mais pas seulement. Claude Lanzmann est aussi doué d'une énergie, d'une robustesse (de combien d'accidents s'est-il remis ?), d'une opiniâtreté et d'un courage à toute épreuve. Ses engagements en sont la démonstration.

Car Lanzmann – et c'est ici l'un des intérêts du livre – né en 1925, a traversé le XXème siècle les yeux grands ouverts sur le monde, l'esprit en alerte et le corps en mouvement. Son histoire se confond bien souvent avec la grande Histoire.
Pendant l'Occupation, étudiant à Clermont-Ferrand, il a à peine 18 ans quand il s'engage dans la Résistance. De retour à Paris, il se plonge dans les lettres au lycée Louis-le-Grand, côtoie les grandes figures intellectuelles de l'après-guerre, dont Gilles Deleuze, Michel Tournier... Jean Cau son grand ami lui fait rencontrer Jean-Paul Sartre lorsqu'il en devient le secrétaire. Simone de Beauvoir n'est pas loin ; c'est le coup de foudre et le début d'une vie conjugale passionnée (la seule que Simone de Beauvoir ait connue) de sept années, avant de se transformer en une profonde et indéfectible amitié.

Devenu journaliste en écrivant un reportage fouillé à la suite d'un long séjour à Berlin, entré dans le giron d'Hélène et Pierre Lazareff qui régnaient alors sur la presse, mais s'en s'interdire de travailler en même temps, à l'invitation de Sartre, pour les Temps Modernes (dont il est aujourd'hui le directeur), il exerce son métier en allant systématiquement se rendre compte par lui-même. Et, voyageur infatigable, il examine toujours ses propres engagements à la lumière de ce qu'il voit et entend. Signataire du Manifeste des 121 sur le droit à l'insoumission pendant la guerre d'Algérie, il prendra ensuite ses distances avec le FLN. En Chine, en Corée du Nord, en Israël, en Egypte, il n'a cessé d'aller au devant des gens et de les écouter.

Car Claude Lanzmann est avant tout – autre point qui rend ses Mémoires si passionnants – un amoureux de l'humain. Ce sont les pionniers d'Israël qui lui ont fait aimer Israël. C'est parce qu'un ministre le lui a demandé et qu'il était épris d'une Allemande vivant en Israël qu'il a décidé de se lancer dans Shoah, même si le film qu'il a en définitive réalisé ne tient qu'à la vision qu'il en avait lui-même. La dernière centaine de pages du livres, consacrée à cette entreprise qu'il a portée pendant douze ans, constituent à elles-seules un document captivant.

Si sa sensibilité et son humanité se lisent à chaque page, elles éclatent de façon bouleversante lorsqu'il évoque sa sœur Evelyne, comédienne d'une intelligence vive, très belle mais mal aimée, suicidée à 36 ans ; ou encore sa mère, avec qui les relations n'ont pas toujours été simples mais à qui il rend dans ces lignes un très bel hommage. Ou quand il parle de Sartre, à qui il a voué une amitié et une admiration sans faille malgré l'éloignement idéologique à partir de la fin des années 1960, et plus encore de Simone de Beauvoir, dont il dit « L'écoute la transfigurait, son visage se faisait humanité pure, comme si sa capacité à se concentrer sur les problèmes de l'autre la délivrait de son souci, de sa propre angoisse et de la fatigue de vivre qui ne la quitta pas après la mort de Sartre ».

C'est une énième brillante facette de ces Mémoires : ces portraits personnels, qui n'ont rien d'hagiographies, mais auxquels au contraire on croit comme si on avait soi-même connu ces grands aujourd'hui disparus. En cela, Le lièvre de Patagonie constitue aussi un magnifique témoignage, dont l'écriture est, de surcroît, et ce n'est pas la moindre de ses qualités, d'une finesse et d'une précision tout à fait remarquables.

Le lièvre de Patagonie
Claude Lanzmann
Gallimard, 2009 (558 p., 25 €)

dimanche 8 mars 2009

Journée de la Femme : femmes de lettres

Mme Riccobono, Histoire de M. le marquis de CressyOn aime cette série de la collection Folio 2 € (qui propose, pour le prix d'un café, des textes de haute tenue et faciles à emporter), intitulée Femmes de lettres : elle nous a déjà permis de découvrir de jolis petits romans comme Pauline de George Sand ou Les amants d'Avignon d'Elsa Triolet.

A l'occasion de la Journée de la Femme, Gallimard a préparé une nouvelle livraison de textes introuvables ou délaissés écrits par des auteurs féminins des XVIIème, XVIIIème et XIXème siècles.
Des noms célèbres comme Mme de Sévigné ou Mme de Lafayette côtoient ici des écrivaines moins connues.

Le moment est donc venu de lire, par exemple, Mme Riccoboni (1713-1792), longtemps actrice à la Comédie-Française, amie de Diderot, et dont les romans rencontrèrent à l'époque un très grand succès.

Dans Histoire de M. le marquis de Cressy, elle raconte l'existence galante et mondaine d'un jeune homme des plus ambitieux qui, pour élever sa fortune, sacrifie la tendresse d'une pure énamourée, avant de piétiner le profond amour d'une très digne femme.
"L'apparence des vertus est bien plus séduisante que les vertus elles-mêmes, et celui qui feint de les avoir a bien de l'avantage sur celui qui les possède" : en dénonçant la redoutable efficacité de l'hypocrisie et de la belle figure, Marie-Jeanne Riccoboni souligne le mal que peut faire à deux nobles âmes un homme empreint de "fausseté".

Face à ce charmant marquis de Cressy, la sincérité et la pureté des sentiments vrais et durables viennent se heurter en permanence au jeu, à la bassesse et à la manipulation : "il affectait un air attendri, pénétré, l'entretenait avec feu d'une ardeur déjà refroidie, et dont les faibles restes n'avaient pour objet que lui-même"...

Porté par le français raffiné et musical du XVIIIème, entre descriptions psychologiques, conversations galantes et billets secrets, ce court roman ne manque ni de saveur :
"Cette espèce de commerce où le caprice et la liberté, tenant la place du sentiment, ôtent à l'amour toutes ces erreurs aimables dont il se nourrit, en font une sorte de goût où le cœur ne prend jamais de part, et qui donne moins de plaisir qu'il ne produit de regret"
...ni d'aphorisme :
"En maltraitant M. de Cressy, elles croyait remplir son devoir ; mais les démarches que la raison nous conseille ne sont pas celles qui donnent le plus de satisfaction à notre cœur"
...encore moins de morale :
"Il fut grand, il fut distingué ; il obtient tous les titres, tous les honneurs qu'il avait désirés : il fut riche, il fut élevé ; mais il ne fut point heureux".

Histoire de M. le marquis de Cressy
Marie-Jeanne Riccoboni
144 p., Folio 2 € Gallimard
Egalement parus en mars 2009, dans la série Femmes de lettres :
Madame d'Agoult Premières années
Madame de Lafayette Histoire de la princesse de Montpensier et autres nouvelles
Madame de Sévigné Je vous écris tous les jours... Premières lettres à sa fille
Madame de Staël Trois nouvelles

Chaque volume de la série Femmes de lettres est présenté par Martine Reid, diplômée de Yale aux Etats-Unis et professeur à l'université de Lille-III.
Le 20 mars prochain, elle organisera à la BNF François Mitterrand une journée d'étude consacrée à la place des femmes dans le discours critique et l'histoire littéraire.
Renseignements sur le site de la Bibliothèque nationale de France.

jeudi 5 février 2009

L’Homme apparaît au Quaternaire. Max Frisch

L'homme apparait au quaternaire, Max Frisch



Quel dommage de ne pouvoir offrir à des amis, sans abandonner son exemplaire, un livre que l’on a beaucoup aimé !

Livre « épuisé », L’homme apparaît au quaternaire souhaite que son éditeur ait la bonne idée d’une réédition en poche, et plaide ici sa cause.

M. Geiser, seul chez lui, entend le tonnerre gronder. Qu’est-ce que le tonnerre ? À l’écouter attentivement quand on n’arrive pas à dormir, on découvre 9 sortes de tonnerre : le tonnerre-détonation, le bégayant, le fracas, le tintamarre, le timbale, etc. Après cette énumération, le livre dit : « il serait fâcheux de perdre la mémoire ». Ne pas oublier cette phrase, elle est le fil conducteur du livre.


M. Geiser sait beaucoup de choses, et il a toujours envie de savoir. Il découpe des articles dans les journaux, il recopie l’histoire géologique : le quaternaire commence il y a 1 million d’années et l’homme apparaît au cours de cette période. Il épingle au mur tout ce savoir, et ne s’intéresse plus à l’actualité. La télé n’évoque que « des mauvaises nouvelles qui vont du terrorisme au chômage » (le livre a été écrit il y a 30 ans !).
Les associations d’idées se succèdent dans la tête de M. Geiser, mais l’une devient une idée fixe : partir seul en montagne, il a son sac à dos prêt. Certes, à 74 ans, ce sera moins facile qu’il y a dix ans, cela avait été une simple promenade.

Le voilà parti, à l’aube. Il revient à minuit, après avoir fait le trajet dans son entier. « Sa mémoire se vérifie : un vaste col, des pâturages, des murs de pierres sèches en carré et une forêt avec des clairières, surtout des feuillus (mais ce sont des hêtres, pas des bouleaux) et quelques maisons disséminées (pas des étables mais des résidences d’été qui sont abandonnées) et sur la prairie découverte le chemin se perd, c’est presque toujours comme ça. (…) La certitude que personne ne peut savoir où M. Geiser se trouve en ce moment, M. Geiser y a pris plaisir ».
Paradoxalement, pour lui qui perd la mémoire, c’est le présent qui pose problème : « La maison que M. Geiser a quittée à l’aube, sa maison, qui se trouve à présent dans une autre vallée, n’appartient presque plus au présent lorsque M. Geiser songe qu’il a habité là pendant quatorze ans ».

Revenu chez lui, les choses se mélangent davantage dans sa tête, il y a encore beaucoup de papiers à coller au mur. Et le téléphone qui n’arrête pas de sonner. Sa fille arrive, alors qu’il a chuté au pied de l’escalier : « Ce que Corinne veut savoir : pourquoi ces volets fermés, pourquoi faire tous ces bouts de papier au mur, pourquoi le chapeau sur la tête. (…) pourquoi parle-t-elle comme à un enfant ? ». M. Geiser est alors prêt à abandonner ses papiers. « La nature n’a pas besoin de noms. Cela, M. Geiser le sait. Les pierres n’ont pas besoin de sa mémoire ».

Max Frisch
Date de parution : 21/09/1982
Gallimard
Collection Du monde entier
152 pages

N.B. de Mag : lire aussi le billet d'Andreossi sur Homo Faber, du même auteur, et celui-ci édité en Folio...

mercredi 5 novembre 2008

Homo Faber. Max Frisch

Max Frisch, Homo faberCe que l’on peut trouver très étonnant dans ce livre, c’est d’abord la quatrième de couverture : pas vraiment l’élégance du code barre, mais la fin du texte de présentation qui veut nous faire acheter le roman : « un roman plein d’entrain et de péripéties, qui montre l’impuissance de l’homme dans la civilisation moderne ».
Par quelle lecture décalée peut-on qualifier « plein d’entrain » ce récit où le narrateur arrive à nous communiquer l’angoissante pression de la fatalité, digne des grands mythes classiques ? Comment parler de péripéties alors que la logique de la narration nous conduit sans ambages droit vers l’amour et la mort ?
On peut discuter de l’impuissance de l’homme dans la civilisation moderne, à condition de reconnaître le travail d’écriture qui, mine de rien, transforme un homme si tranquillement masculin (dans le sens où les femmes sont pour lui l’altérité même) en être désarçonné qui finit par saisir véritablement les valeurs défendues par les femmes qu’il a aimées.
L’autre étonnement est la façon dont est abordé un thème aussi délicat que l’inceste (sans que le mot ne soit jamais écrit d’ailleurs) : certes, notre Mr Faber et notre Sabeth ne savent pas qu’ils sont biologiquement liés, et on peut lire le roman, d’un côté, comme une belle histoire d’amour. Mais Faber, qui est le narrateur, sait depuis le début de sa narration, depuis qu’il a retrouvé la mère de Sabeth, à quoi s’en tenir. Reconstruire ce qui s’est passé est la thérapie face à l’épouvante qui aurait pu le submerger, en même temps que le lecteur découvre que l’homme de la technique, du raisonnement suffisant, le grand admirateur de machines, à la poitrine blindée face au sentiments féminins, au merveilleux de la vie offerte par les femmes, craque enfin.
Il est vrai que ni la quatrième de couverture ni ce qui vient d’être dit, pour tordre le propos dans l’autre sens, ne rendent compte du grand plaisir de lecture pris grâce à ce texte au montage à la fois linéaire et plein d’incises, dont le style plutôt froid contraste si bien avec le fond du propos.

Homo Faber
Max Frisch
Folio Gallimard (1982) 256 p., 5,30 €

mardi 22 avril 2008

Venises. Paul Morand

Paul Morand, Venises, L'Imaginaire GallimardA la fois mémoires d'une longue histoire d'amour commencée en 1906 et consignée en 1971, autobiographie sélective et carnets de voyage d'un hôte fidèle, Venises est sans doute le "classique" pour commencer avec Venise, si l'on ne l'a pas déjà fait avec Marcel Proust.
Proust que l'on croisera très vite avec Morand, qui aime à rappeler sa rencontre avec l'écrivain, à évoquer leur commune fascination, et qui à son sujet observe :
« Où était la Venise de Proust, sinon en lui-même ? A travers toute la Recherche, Venise restera le symbole de la liberté, d'affranchissement contre la mère, d'abord, ensuite contre Albertine ; Venise c'est l'image de ce que la passion l'empêche de réaliser ; Albertine lui cache Venise comme si l'amour offusquait tous les autres bonheurs. »

La promenade dans les Venises de Paul Morand a le charme des souvenirs splendides mais un peu lointains, ce parfum poudré des salons aux ors vieillis mais dont subsiste l'essence, résistance au temps et aux temps, raffinement obstiné, vénération de ce qui est beau et ne s'oubliera pas.

La plume fine comme une lame de Paul Morand ne paraît aujourd'hui nullement émoussée ; par ses formules géniales, tour à tour lyriques ou satiriques, il continue d'enchanter.
Dans le texte consacré au marché du Rialto, il nous fait même rêver. Cette Venise-là existe-t-elle encore :
« Dans la cuisine italienne, le rôle des herbes, peu utilisées ailleurs, vendues par de vieilles herbières édentées ; une alchimie de fanes, de laîches des marais, de cresson doux, de mélisses, de lichens comestibles ; dix variétés de cerfeuils, des menthes à l'infini, origan, marjolaine, de petites mousses d'assaisonnement qui, écrasées, composent les sauces, dont cette salsa verde, arrosant le bouilli, inconnues même en Provence. » ?

Venises. Paul Morand
L'Imaginaire Gallimard (1971) 215 p.

vendredi 4 avril 2008

Les années. Annie Ernaux

Les années, Annie Ernaux, GallimardLes années est une magnifique et impressionnante fresque déroulant plus de six décennies de la société française.

Annie Ernaux, l'une des pionnières du dévoilement de soi et du je n'emploie ici que la troisième personne. Elle ne cache pas en réalité embrasser sa propre vie, en venant se pencher régulièrement sur une photo, du bébé posé sur un coussin qu'elle était dans les années 1940 à la femme d'âge mûr qu'elle est devenue aujourd'hui.

Mais à partir de ce "elle" qui apparaît sur les clichés de l'album-souvenirs, c'est un "nous" qu'elle évoque, qui renvoie à la collectivité d'un pays, à ses modes de vie successifs, à l'évolution de ses mentalités.
Si les vies qu'elle décrit sont celles de ses congénères, ce "elle" contient aussi le regard que sa génération portait sur celle de ses parents puis sur celle de ses enfants.

Annie Ernaux revient également sur la façon dont la société française envisageait son histoire récente à chacune des époques. Quels souvenirs évoquait-on dans les repas de famille de l'après-guerre, puis dans les années 1960, puis dans les années 1970, et jusqu'à aujourd'hui ? Mais surtout, de quoi ne parlait-on pas ? Et l'adolescente sur la photo, de quelle "histoire" était-elle consciente ? Ce rapport à la mémoire collective inséré dans l'inventaire historique apporte au livre un souffle et une profondeur formidables.
Et sa dissociation de toute entreprise romanesque (contrairement à l'empesé Une vie française de Jean-Paul Dubois) lui confère une ampleur, une légèreté remarquables.

Chacun se retrouvera dans ces années, ou y retrouvera des références. Ceux qui sont nés après l'auteur verront les récits familiaux confirmés, complétés. Certains en ressortiront pris de mélancolie.
Mais si Les années tient du livre d'histoire teinté de sociologie, il est avant tout une très belle oeuvre littéraire, dans laquelle l'on retrouve la sincérité, la simplicité et la frontalité qui font la puissance du style d'Annie Ernaux.

Extrait des années 1970 :

Quelqu'un commençait à jouer de la guitare, à chanter Comme un arbre dans la ville de Maxime Le Forestier et Duerme negrito de Quilapayun - on écoutait les yeux baissés. On allait dormir au petit bonheur sur des lits de camp dans l'ancienne magnanerie, ne sachant pas s'il valait mieux faire l'amour avec son voisin de droite ou de gauche, ou rien. Le sommeil nous prenait avant d'avoir décidé, euphorisés et confortés dans la valeur d'un style de vie dont on s'était offert toute la soirée à nous même le spectacle - loin des "beaufs" entassés dans des campings à Merlin-Plage.

Les années. Annie Ernaux
Gallimard (2008), 242 p., 17 €

jeudi 31 janvier 2008

La vie devant soi. Emile Ajar

La vie devant soi, Emile AjarPrix Goncourt 1975, La vie devant soi a été publié sous le nom d'Emile Ajar, valant ainsi à Romain Gary un deuxième Prix Goncourt, après celui qui lui avait été attribué pour Les Racines du ciel en 1956.

Roman Kacew n'en était pas à son coup d'essai en matière de changement d'identité puisque dès les années 1940, alors qu'il sert les Forces Françaises Aériennes Libres, il adopte le pseudonyme de Gary, qui signifie brûle ! en russe, sa nationalité d'origine.

La vie devant soi est le deuxième des quatre romans publiés sous le nom d'Emile Ajar (cette fois braise en russe), après Gros-Câlin, drôle de récit décalé et attachant, plein d'humour et de mélancolie.

La véritable identité de l'auteur de ces romans ne sera en définitive mise au jour qu'en 1981, un an après la disparition de Romain Gary.
Cette entreprise de mystification extraordinairement réussie ne saurait pour autant éclipser le talent de l'écrivain.

La vie devant soi, c'est d'abord une langue, celle, enfantine et approximative de Momo, jeune garçon arabe élevé par une vieille femme juive. Momo raconte leur quotidien, celui de leur voisinage dans le Belleville des populations immigrées. Il y est question de pauvreté, de prostitution, d'identité, mais aussi de bonne humeur, de religion et de poésie, thèmes évoqués avec le regard à la fois naïf et lucide du petit Momo.
Mais le livre est avant tout une histoire d'amour, car Momo qui ne connaît ni père ni mère n'a que Mme Rosa à aimer et elle n'a que Momo au monde.
L'enfant accompagnera Mme Rosa jusqu'à son dernier souffle, dans un final des plus poignants.

Si les plus belles pages du livre sont certainement celles dans lesquelles Momo livre ses réflexions sur la vieillesse, sa valeur tient aussi au ton léger avec lequel le narrateur exprime sa souffrance.
Le passage dont est issu le titre est magnifique de cette gravité légère. Momo vient d'apprendre du docteur Katz que Mme Rosa est très malade. Assis avec lui dans l'escalier, il se met à pleurer comme un veau :

- Il ne faut pas pleurer, mon petit, c'est naturel que les vieux meurent. Tu as toute la vie devant toi.
Il cherchait à me faire peur, ce salaud-là, ou quoi ? J'ai toujours remarqué que les vieux disent : " tu es jeune, tu as toute la vie devant toi ", avec un bon sourire, comme si cela leur faisait plaisir.
Je me suis levé. Bon je savais que j'ai toute ma vie devant moi mais je n'allais pas me rendre malade pour ça.

La vie devant soi. Emile Ajar
Edition de poche Folio/Gallimard, en ce moment dans un joli étui couleur or, 274 p., 7,40 €

jeudi 17 janvier 2008

Petit éloge de la douceur. Stéphane Audeguy

Petit éloge de la douceur, Stéphane AudeguyVoici un livre qui permet d'oublier vite fait bien fait la sale humidité de janvier.
Dans ce recueil de petits textes déroulés à la façon d'un abécédaire, Stéphane Audeguy dresse l'inventaire des « douceurs » de la vie.
Qu'on ne s'y méprenne, la douceur n'est pas mièvrerie, ni résignation ; encore moins régression du côté de la guimauve et des doudous. Le propos d'Audeguy, ô combien délectable, est « d'appeler ici douceur l'ensemble des puissances d'une existence libre ».
Le programme est donc tout ce qu'il y a de plus actif : une pensée, une volonté, une vigilance, des choix. C'est ainsi que d'Amitié à Transgression (en cinq lignes superbes), en passant par la Cuisine (« art des délicatesses »), le Silence, les Tapas, les « beaux Jardins démocratiques de Gilles Clément », ou encore bien sûr la Lecture (« la plus subtile, la plus tendre, la plus raffinée, la plus raffinante de toutes les activités »), Stéphane Audeguy pointe du doigt ces petites et grandes choses dans lesquelles on s'apaise et se retrouve.
Citant Barthes et Nietzsche à point nommé, il ne s'interdit pas quelques flèches à l'encontre de « la haine petite bourgeoise... à l'égard de toutes les différences », ou encore de l'usage du sac à dos dans le métro, observant qu'« un nombre grandissant d'individus négligent de s'interroger sur leur encombrement ».
Beau, frais et drôlement bien tourné.

Petit éloge de la douceur. Stéphane Audeguy
Folio Gallimard, 2 €

jeudi 22 novembre 2007

Neige. Orhan Pamuk

Neige, Orhan PamukNeige, publié en 2005 a connu un grand succès critique et public. Parmi ses précédents romans, Le livre noir et Mon nom est rouge ont valu à l'écrivain turc Orhan Pamuk une grande renommée et de nombreuses distinctions. Son dernier roman, Istanbul, Souvenirs d'une ville a été publié en 2007.
Le magnifique Neige est réédité en poche cette année.

Ka, poète turc réfugié politique en Allemagne depuis 15 ans revient dans la ville de Kars pour y réaliser un reportage sur le phénomène du suicide des filles voilées, mais aussi dans le secret espoir d'y retrouver et conquérir Ipek, ancienne et belle camarade d'université.
Une neige épaisse et continue tombe sur Kars. Dans cette ville pauvre et reculée d'Anatolie qui, à la veille des élections municipales va se retrouvée coupée du monde par la neige, vont se dérouler d'étranges journées au cours desquelles Ka sera sans cesse pris à parti.

Après l'assassinat d'un directeur d'école laïque par un extrémiste islamique, une représentation théâtrale kémaliste cousue du fil blanc par les autorités pousse les jeunes étudiants de l'école de prédicateurs à l'affrontement, aussitôt réprimé par l'armée qui réalise à cette occasion et dans un bain de sang un putsch militaire.
Au fil de ses promenades dans la ville, où chacun des camps et la grande diversité des positions des habitants l'interpellent pour lui livrer son point de vue et lui demander son avis, le poète Ka se retrouve tout à tour confronté à des conversations dans lesquelles il finit par donner raison à tout le monde.
Mais dans le fond, il est uniquement préoccupé par Ipek, qu'il souhaite très fort pouvoir emmener avec lui à Francfort, et par les poésies qui jaillissent à nouveau en lui lors de fulgurantes inspirations.

Emu par la beauté de la neige, troublé par son amour, bouleversé par la poésie, Ka réalise que ses convictions politiques marquées à gauche, forgées par les idées démocratiques et laïques ont perdu la force de ses jeunes années.

Au fil d'une écriture et d'un récit empreints de poésie - magnifiée par l'omniprésence de la neige - Pamuk livre sur les questions religieuses et politiques en Turquie un regard nuancé, qui éclaire mille facettes, ne simplifie jamais et questionne sans cesse. A lire absolument.

Neige. Orhan Pamuk
Gallimard, Du monde entier, 2005, 485 p., 22,50 €
et en Folio, 640 p., 8,20 €

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