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jeudi 31 janvier 2008

La vie devant soi. Emile Ajar

La vie devant soi, Emile AjarPrix Goncourt 1975, La vie devant soi a été publié sous le nom d'Emile Ajar, valant ainsi à Romain Gary un deuxième Prix Goncourt, après celui qui lui avait été attribué pour Les Racines du ciel en 1956.

Roman Kacew n'en était pas à son coup d'essai en matière de changement d'identité puisque dès les années 1940, alors qu'il sert les Forces Françaises Aériennes Libres, il adopte le pseudonyme de Gary, qui signifie brûle ! en russe, sa nationalité d'origine.

La vie devant soi est le deuxième des quatre romans publiés sous le nom d'Emile Ajar (cette fois braise en russe), après Gros-Câlin, drôle de récit décalé et attachant, plein d'humour et de mélancolie.

La véritable identité de l'auteur de ces romans ne sera en définitive mise au jour qu'en 1981, un an après la disparition de Romain Gary.
Cette entreprise de mystification extraordinairement réussie ne saurait pour autant éclipser le talent de l'écrivain.

La vie devant soi, c'est d'abord une langue, celle, enfantine et approximative de Momo, jeune garçon arabe élevé par une vieille femme juive. Momo raconte leur quotidien, celui de leur voisinage dans le Belleville des populations immigrées. Il y est question de pauvreté, de prostitution, d'identité, mais aussi de bonne humeur, de religion et de poésie, thèmes évoqués avec le regard à la fois naïf et lucide du petit Momo.
Mais le livre est avant tout une histoire d'amour, car Momo qui ne connaît ni père ni mère n'a que Mme Rosa à aimer et elle n'a que Momo au monde.
L'enfant accompagnera Mme Rosa jusqu'à son dernier souffle, dans un final des plus poignants.

Si les plus belles pages du livre sont certainement celles dans lesquelles Momo livre ses réflexions sur la vieillesse, sa valeur tient aussi au ton léger avec lequel le narrateur exprime sa souffrance.
Le passage dont est issu le titre est magnifique de cette gravité légère. Momo vient d'apprendre du docteur Katz que Mme Rosa est très malade. Assis avec lui dans l'escalier, il se met à pleurer comme un veau :

- Il ne faut pas pleurer, mon petit, c'est naturel que les vieux meurent. Tu as toute la vie devant toi.
Il cherchait à me faire peur, ce salaud-là, ou quoi ? J'ai toujours remarqué que les vieux disent : " tu es jeune, tu as toute la vie devant toi ", avec un bon sourire, comme si cela leur faisait plaisir.
Je me suis levé. Bon je savais que j'ai toute ma vie devant moi mais je n'allais pas me rendre malade pour ça.

La vie devant soi. Emile Ajar
Edition de poche Folio/Gallimard, en ce moment dans un joli étui couleur or, 274 p., 7,40 €

lundi 7 mai 2007

Les Amants d'Avignon. Elsa Triolet

Les Amants d'AvignonSous l'occupation, Juliette Noël, dactylo, vit avec tante Aline à Lyon. Toutes deux élèvent José, le petit orphelin catalan que Juliette a adopté.

Discrète, réservée, un peu distante, peut-être même secrète, elle est aussi une grande rêveuse.

Mais après la mort de son frère, tombé en Lybie, elle s'engage dans la résistance.

La jeune Juliette devient alors Rose Toussaint ; elle arpente les fermes, dort dans des hôtels sordides, voyage dans des trains bondés, fait passer des documents et de l'argent au réseau de la résistance. Elle rencontre des inconnus qu'elle doit pourtant connaître. Prend des risques. A souvent froid mais rarement peur. Et aime aussi beaucoup.

Telle est le fil de la nouvelle Les Amants d'Avignon, extraite du recueil Le premier accroc coûte deux cents francs, qu'Elsa Triolet (1896-1970) a écrit pendant la guerre et pour lequel elle a obtenu le prix Goncourt en 1945.

Elsa Triolet, immortalisée pour avoir été la muse du poète engagé Louis Aragon (1897-1977), fut aussi femme de lettres et femme engagée. Elle livre ici une fiction largement autobiographique : fin 1942 elle commence à participer activement au mouvement de la résistance, fait passer des informations, se cache au gré des consignes, va et vient entre la zone libre et la zone occupée.

Elle écrit Les Amants d'Avignon début 1943 à Lyon, ville dont elle trace un terrible tableau et qu'elle déteste effectivement. La nouvelle est éditée clandestinement aux Editions de Minuit sous pseudonyme à l'automne 1943.

L'écriture d'Elsa Triolet va au rythme de son héroïne : rapide, sans apprêt, à la « lis-la comme elle court ». Il faut faire vite, et s'arrêter, de temps en temps, à l'abri d'une salle de cinéma, ou sur les hauteurs de la ville, pour se réchauffer, rêver un peu.

Il se dégage de ce phrasé sans labeur ni prétention un élan de vie irrésistible et un inexprimable charme.

L'officier allemand était toujours là, le gendarme au comptoir, aussi. Deux types jouaient aux cartes. L'acajou des meubles, le jaune éteint des murs, le marron des des banquettes et des vestes de cuir des eux joueurs, la cravate de l'un, le cache-nez jaune de l'autre ... juste une pointe de jaune pour illuminer ce tableau de grand maître : Les Joueurs de cartes.
Il y avait un train dans l'après-midi. Juliette déjeuna dans une gargote, triste, rance et bondée. Elle prit un café, ailleurs. Il faisait froid, il y avait de la neige à moitié fondue sous les pieds et cela sentait déjà l'après-fêtes, pénible comme une rentrée à l'aube, après une nuit de bombe, comme une table avec les restes du repas. Juliette s'arrêta devant un cinéma : il y avait une séance dans l'après-midi, tout de suite ... Elle entra.

Dans Préface à la clandestinité écrit en 1964 et ajouté à la fin du volume, Elsa Triolet, en éclairant Les Amants d'Avignon, rend hommage aux femmes et hommes qui se sont engagés dans la résistance :

Le souffle des événements avait soufflé le destin de toutes les femmes, de tous les hommes et avait mis à nu leur véritable nature. Des circonstances fantastiques avaient révélé les possibilités insoupçonnées des êtres. La vie quotidienne des dactylos, horlogers, apiculteurs, couturières, vendeuses, savants, instituteurs, concierges, le train-train de leur vie, ils le laissaient soudain se muer en danger permanent, prenant des risques insensés jusqu'à l'héroïsme. Les voilà, ces gens ordinaires, devenus chefs de maquis, agents de liaison, les voilà qui abritent des résistants, portent des paquets, cachent des armes, les prennent, se laissent torturer sans flancher, vont à la mort. La dactylo Juliette Noël est une fille comme une autre, banale comme tant d'autres. En temps ordinaire. Mais voilà venir le temps d'apocalypse et Juliette se conduira comme si le péril était la règle habituelle de l'existence et le courage allait de soi. Dans la nuit et le brouillard, il y avait beaucoup de filles banales comme Juliette.

Les Amants d'Avignon. Elsa Triolet
Folio/Gallimard, collection Femmes de lettres (2007)
Edition établie et présentée par Martine Reid
130 p., 2 €