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mercredi 21 janvier 2009

Picasso et les maîtres au Grand-Palais

Picasso et les maîtres au Grand Palais, Picasso autoportraitAu détour du XXème siècle, âgé d'à peine vingt ans, il avait déjà fait ses académies à Madrid, fréquenté les grands maîtres espagnols, Vélasquez, Goya et Zurbarán au Prado, el Greco à Tolède, côtoyé l'avant-garde barcelonaise et, à Paris, connu la peinture de Puvis de Chavannes, des impressionnistes et les chefs-d'œuvre du Louvre.
Lorsqu'il s'y installe définitivement, en 1904, le jeune Pablo Picasso se mêle à la bohème artistique, met ses pas dans ceux d'Henri-Toulouse Lautrec et d'Edgar Degas en poussant les portes des maisons closes, et, dans les grands Salons des années 1900 découvre les Fauves, Manet, Cézanne, mais aussi Le Bain turc de Dominique Ingres...

En même temps, et alors qu'il a déjà fait l'objet de sa première exposition parisienne grâce à Ambroise Vollard en 1901, il poursuit sans fatigue son exploration du Louvre.

Au cours de sa longue vie, il ne détournera jamais complètement des grands maîtres, comme il ne se détournera jamais de lui-même et de sa liberté créatrice. Point d'école pour Picasso, il le sait très tôt : "Je ne suis pas partisan de suivre une école déterminée, parce que ça n'apporte rien que le maniérisme à ceux qui suivent cette voie".
De tout ce matériau pictural absorbé dans ses jeunes années, naturellement le peintre espagnol se nourrira, certaines veines sont bien visibles, principalement dans ses premières peintures. Mais comment parler véritablement d'influences chez celui qui a tout déconstruit puis reconstruit, figures, espace, composition, qui s'est emparé de tous les sujets, a inventé et fait évolué ses styles, démultiplié ses inspirations, pour produire un œuvre à nul autre pareil, certainement le plus éclatant, le plus riche et le plus fascinant du XXème siècle ?

L'intention de l'exposition du Grand Palais est louable, qui remet ensemble ceux qui se sont fréquentés d'une manière ou d'une autre naguère, Picasso et les maîtres.
L'exploit est à saluer : plus de deux tableaux et dessins venus de partout, des plus grands musées aux collections privées, donnant ainsi l'occasion d'aller visiter une magistrale assemblée.
Picasso et les maîtres au Grand Palais, el grecoEl Greco, Vélasquez, Goya, Zurbarán, Ribera, Poussin, David, Ingres, Delacroix, Manet, Courbet, Lautrec, Degas, Puvis de Chavannes, Cézanne, Renoir, Gauguin, Douanier Rousseau, Titien, Cranach, Rembrandt, Van Gogh... se côtoient, avec, mêlés à eux, une foultitude de Picasso.
Ces grands noms ont de quoi faire tourner la tête.

Le problème est que, in situ, l'effet produit est exactement celui-là. A l'étage en particulier, les tableaux sont à touche-touche, vous n'êtes pas encore "entré" dans une œuvre que déjà le portrait d'à côté vous fait de l'œil, avant que le suivant ne détourne votre attention tout aussi vite. Drôle d'impression, comme s'il y avait trop de chefs d'œuvre au même endroit, et, finalement, presque un sentiment d'indécence.

Au rez-de-chaussée, l'on respire davantage, avec une galerie de natures mortes (dont de splendides Chardin, qui permettent enfin de se poser "quelque part"), mais aussi un ensemble de nus absolument magnifiques devant lesquels on n'a plus le cœur à se plaindre, non vraiment pas.
Alors, même si on n'est plus proche du pudding que du digeste bouillon du soir, on ne se permettra pas de "cracher dans la soupe". Mais ce qui est sûr, c'est qu'en sortant de cette plantureuse et frénétique exposition, l'on a très envie d'aller arpenter, au calme, les musées de Paris, de France, de Navarre et d'ailleurs, pour déguster tranquillement la belle peinture française, italienne et espagnole dont ceux-ci regorgent, en choisissant "ses maîtres'', selon son envie, son lieu et son moment, et non pas en roulant des yeux comme des billes comme si tout l'art de la terre, allait, l'instant d'après, disparaître à jamais.

Picasso et les maîtres
Jusqu'au 2 février 2009
Galeries nationales du Grand Palais
3 avenue du Général Eisenhower - Paris 8ème
Entrée par le Square Jean Perrin
M° Franklin-Roosevelt ou Champs-Élysées-Clemenceau
TLJ sf le mardi, de 10 h à 22 h, le jeudi jusqu’à 20 h
Ouverture 24h/24, du vendredi 30 janvier 9 h au lundi 2 février 20 h
Entrée 12 € (TR 8 €)

Images : Pablo Picasso, L'artiste devant sa toile, Paris, musée Picasso © RMN, Gérard Blot et Portrait d’un artiste, El Greco, Séville, Museo de Bellas Artes © Photo Scala

samedi 17 mai 2008

Goya graveur au Petit Palais

Goya graveur au Petit Palais à ParisArtiste des Lumières, peintre à la cour d'Espagne, Francisco de Goya (1746-1828) donne dans la gravure libre cours à son imagination.
Devenu sourd en 1792, il commence alors la série des Caprices, souhaitant par cette composition de fantaisie en vogue au XVIIIème (dans la veine des vénitiens Tiepolo et Piranese notamment) "bannir de nuisibles croyances communes et perpétuer le solide témoignage de la vérité".
L'artiste y dénonce l'hypocrisie de la société espagnole, les excès de la religion, le sort fait aux femmes, la vanité, l'ignorance, l'obscurantisme. Caractère universel du propos, langage très personnel fait de monstres, d'hommes et de bêtes mêlés dans un imaginaire singulier, compositions épurées toutes concentrées sur les personnages ; virtuosité, finesse, maîtrise des jeux de lumière et de mouvements : la série des Caprices est aussi admirable que fascinante.

Homme du XIXème siècle également, Goya a connu l'invasion des troupes napoléoniennes et les ravages de la guerre dans son pays. Il en témoigne dans les Désastres de la guerre, titrant "J'ai vu cela" l'une des gravures de la série et attaquant avec une violence inouïe l'absurdité de la guerre, la brutalité, la famine, la maladie, le viol, la cruauté. Ces gravures d'une actualité captivante remplissent d'effroi.

Enfant d'Espagne passionné de tauromachie, aficionado, Goya rend à cet art un hommage appuyé à travers trois séries : une histoire (plus ou moins inventée) de la tauromachie ; des scènes d'arène dans lesquelles il met en valeur l'audace des grands toreros ; et enfin la série dite des Taureaux de Bordeaux, quatre magnifiques lithographies exécutées à la toute fin de sa vie, alors qu'il était exilé en France.

Partie la plus énigmatique du parcours, Les Disparates, série inachevée dans laquelle Goya semble s'être affranchi de tout souci de réalisme et de lisibilité, place le spectateur déboussolé dans le domaine du rêve, du fantastique, voire de la folie. Ces gravures passionnantes permettent de retrouver presque tous les thèmes explorés par l'artiste dans ses oeuvres précédentes : le ridicule, la bêtise, le vice, l'ignorance, la guerre, la violence.

Voici enfin, dans la dernière salle, perdue au milieu d'oeuvres d'artistes symbolistes, la célèbre planche des Caprices, Le sommeil de la raison. Son titre complet, L'imagination abandonnée par la raison engendre des monstres impossibles ; mais elle est aussi mère des arts et origine de leurs merveilles pourrait être la belle et ambigüe conclusion de cette exposition exceptionnelle où se retrouvent tout à la fois l'humour, la beauté, l'intelligence et la lucidité de l'oeuvre de Francisco de Goya.

Goya graveur
Jusqu'au 8 juin
Petit Palais - musée des Beaux-arts de la ville de Paris
Avenue Winston Churchill – Paris (8e)
TLJ de 10 à 18h, sauf les lundis et jours fériés
Nocturne le jeudi jusqu’à 20h
Entrée : 9 € (TR 6 €)

Image : Le sommeil de la raison engendre des monstres, planche 43 des Caprices

jeudi 14 février 2008

Les mystères du rectangle. Siri Hustvedt

Les mystères du rectangle, Siri HustvedtLes mystères du rectangle, c'est d'abord le mystère de La Tempête, ce tableau peint par Giorgione en 1505 dont Siri Hustvedt est tombée amoureuse à l'âge de 19 ans lorsqu'une reproduction lui en a été montrée sur les bancs de l'université.
Ce fut son premier "moment de réelle transcendance" face à une oeuvre.
Ainsi a débuté sa quête pour tenter d'éclaircir les motifs de son émotion.
Dénué des références aisément identifiables de la peinture de l'époque, ce tableau a donné lieu à des analyses fort différentes qui ne l'ont guère aidée.
Siri Hustvedt est allée voir La Tempête plusieurs fois à l'Accademia de Venise, longuement, intensément. L'attention entièrement tournée vers la peinture, à l'écoute de ses sensations. Elle s'est aperçue (à l'occasion d'un tour que lui a joué sa mémoire, laquelle avait commencé par l'éliminer) que c'était par le personnage masculin qu'elle "entrait" dans le tableau, se mettant à la place de cet homme qui regarde la femme dénudée en train d'allaiter. (1)
La Tempête lui apparaît alors comme une « illustration du voyeurisme », attirant le spectateur « au-dedans d'une scène qui s'annonce comme un rêve ou une vision intérieure ».
Et demeurent, tenaces, non seulement le sentiment que ce tableau échappe à sa compréhension, mais aussi celui que, précisément, cette part d'ombre y est pour beaucoup dans son amour pour la toile de Giorgione.

Chemin faisant, Siri Hustvedt (Madame Paul Auster à la ville) se livre à une approche éminemment personnelle des oeuvres picturales. Elle n'est pas une professionnelle, mais simplement une passionnée de peinture. Elle se documente, lit les historiens et les critiques d'art, mais ce qui l'intéresse avant tout est le tableau, son mystère, qu'elle entend contempler, éventuellement comprendre, débarrassée de toute référence culturelle. Regarder par elle-même, d'un oeil neuf : « Je crois que les notions de "génie", de "chef d'oeuvre", de "plus grand", de "meilleur" s'interposent entre nous et ce que nous regardons. » Et enfin, être à l'écoute de ce qu'elle ressent, tenant comme Henry James que « En art, la sensation est sens ».

Cette approche la conduit à découvrir dans La dame collier de perles de Vermeer un détail en forme d'oeuf, lequel l'amène à penser que l'oeuvre évoque l'Annonciation ; à déceler des autoportraits non seulement dans Les Caprices de Goya mais également dans Le trois mai.
En partant de Jean-Baptiste-Siméon Chardin, elle projette sur les natures mortes de très beaux éclairages, mais également sur la peinture de Giorgio Morandi, de Joan Mitchell et de Gerhard Richter.

Giorgione, La TempêteServies par une prose claire et un langage simple, bien construites, joliment ramassées à chaque fin de chapitre, ces réflexions constituent une séduisante invitation à appréhender les oeuvres évoquées en adoptant le regard original de Siri Hustvedt.
Mais plus encore, l'audace, la subjectivité revendiquées par l'auteur ne peuvent qu'encourager à aborder la peinture et les oeuvres d'art en général de façon personnelle, en étant dénué ou pas de connaissances et de références, mais en écoutant toujours sa sensibilité, et assumant pleinement que « Nul ne se laisse à l'écart en regardant un tableau ».

Les mystères du rectangle. Siri Hustvedt
Essais sur la peinture traduits de l'américain par Christine Le Boeuf
Actes Sud (2006), 245 p.,

(1) A ce sujet, Siri Hustvedt souligne : « Dans de nombreux tableaux à thème érotique, il est généralement admis, de l'intérieur même du tableau, que le spectateur est un homme. Ce que l'on a moins évoqué, c'est la facilité avec laquelle une femme se glisse dans la peau d'un homme lorsqu'elle regarde un tel tableau. »

Image : La Tempête, Giorgione, 1505, Venise, Galleria dell'Accademia