Ce que l’on peut trouver très étonnant
dans ce livre, c’est d’abord la quatrième de couverture : pas vraiment
l’élégance du code barre, mais la fin du texte de présentation qui veut nous
faire acheter le roman : « un roman plein d’entrain et de péripéties,
qui montre l’impuissance de l’homme dans la civilisation moderne ».
Par quelle lecture décalée peut-on qualifier « plein d’entrain » ce
récit où le narrateur arrive à nous communiquer l’angoissante pression de la
fatalité, digne des grands mythes classiques ? Comment parler de
péripéties alors que la logique de la narration nous conduit sans ambages droit
vers l’amour et la mort ?
On peut discuter de l’impuissance de l’homme dans la civilisation moderne, à
condition de reconnaître le travail d’écriture qui, mine de rien, transforme un
homme si tranquillement masculin (dans le sens où les femmes sont pour lui
l’altérité même) en être désarçonné qui finit par saisir véritablement les
valeurs défendues par les femmes qu’il a aimées.
L’autre étonnement est la façon dont est abordé un thème aussi délicat que
l’inceste (sans que le mot ne soit jamais écrit d’ailleurs) : certes,
notre Mr Faber et notre Sabeth ne savent pas qu’ils sont biologiquement liés,
et on peut lire le roman, d’un côté, comme une belle histoire d’amour. Mais
Faber, qui est le narrateur, sait depuis le début de sa narration, depuis qu’il
a retrouvé la mère de Sabeth, à quoi s’en tenir. Reconstruire ce qui s’est
passé est la thérapie face à l’épouvante qui aurait pu le submerger, en même
temps que le lecteur découvre que l’homme de la technique, du raisonnement
suffisant, le grand admirateur de machines, à la poitrine blindée face au
sentiments féminins, au merveilleux de la vie offerte par les femmes, craque
enfin.
Il est vrai que ni la quatrième de couverture ni ce qui vient d’être dit, pour
tordre le propos dans l’autre sens, ne rendent compte du grand plaisir de
lecture pris grâce à ce texte au montage à la fois linéaire et plein d’incises,
dont le style plutôt froid contraste si bien avec le fond du propos.
Homo Faber
Max Frisch
Folio Gallimard (1982) 256 p., 5,30 €