Lorsqu'on
annonce Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, on voit les
yeux de ses interlocuteurs s'arrondir comme sous l'effet d'une trouble frayeur.
Si le cinéaste a sa renommée, l'homme a aussi la sienne, et elle moins
flatteuse que la première. Alain Fleischer n'en a eu cure, qui est allé "s'y
coller", recueillir auprès du grand maître, à sa demande, ses réflexions sur le
cinéma et l'image.
Le premier mérite d'Alain Fleischer, cinéaste, photographe, écrivain et
directeur de l'école d'art audiovisuel du Fresnoy à Tourcoing, qui n'ose pas
appeler "film" son documentaire, est de n'avoir pas voulu retirer son pied, une
fois glissé dans la porte de M. Godard. Le tournage a duré un an et demi, dans
des conditions pas toujours faciles, avec un refus de la part de l'artiste de
tout dispositif cinématographique autour de lui. L'image est donc brute,
presque artisanale.
Mais le plus grand mérite de l'opiniâtre Fleischer est d'avoir réussi,
malgré l'aspect parfois décousu de son film, et malgré les difficultés
inhérentes au discours même de Godard, souvent plein de détours, à réaliser un
documentaire passionnant même pour les non-initiés. Cette réussite tient sans
doute à la distance, intellectuelle comme affective, que le réalisateur a su
garder vis-à-vis de son personnage, évitant l'exercice d'admiration comme la
facilité d'un portrait à charge.
Jean-Luc Godard est successivement dans sa maison et dans son studio en
Suisse, puis au Fresnoy, visitant une exposition d'installations vidéos des
étudiants de l'école, et enfin dans sa propre exposition (avortée) au Centre
Pompidou en 2006.
Evidemment, il délivre sa vérité, fait la leçon à des étudiants tour à tour
captivés et perplexes, martelant entre deux tétées de cigare que le cinéma est
ce qui doit montrer ce que seule la caméra peut montrer ; que le cinéma
doit révéler de l'Homme un aspect jusqu'alors inconnu à lui-même ; que la
caméra n'est pas une certitude mais un doute, etc. Cahin-caha, il y a toujours
à prendre et à apprendre chez cet immense théoricien.
Au cours de conversations avec le producteur Dominique Païni, les critiques
Jean Narboni et Christophe Kantcheff, les cinéastes Jean-Marie Straub, Danièle
Huillet et André S. Labarthe, l'on aime écouter le brillant orateur et penseur,
l'on s'amuse aussi à relever ses contradictions ou son chic pour "botter en
touche" sans en avoir l'air lorsqu'il se sent pris dans le filet de son
interlocuteur.
Car en définitive, c'est un Godard très humain, voire émouvant qu'Alain
Fleischer nous donne à voir et à entendre, doutant plus qu'il n'y paraît
(malgré ses jugements tranchants), y compris de son propre travail ; ne
cessant de réfléchir et de créer ; homme âgé constatant le passage à une
époque qui ne lui appartient plus ; rendant hommage aux pionniers du
cinéma et à l'Histoire ; et, à la toute fin du film, regrettant, dans les
larmes, de n'avoir pas été suffisamment compris et "reconnu"...
Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard
Filmés par Alain Fleischer
Durée 2 h 05
Photos et extraits sur www.editionsmontparnasse.fr
Au Reflet-Medicis - 3, rue Champollion - Paris 5°
Séance tous les soir jusqu'au 3 février
puis hebdomadaire du 4 février au 12 mars
Séance du jeudi suivie d'un débat pendant les 2 mois de programmation :
29 janvier : Arnaud des Pallières, cinéaste
5 février : André S. Labarthe, cinéaste
12 février : Catherine Millet et Jacques Henric, écrivains
19 février : Sarkis, artiste
26 février : Nicole Brenez, essayiste, réalisatrice et professeur de
cinéma
5 mars : Alain Bergala, essayiste, réalisateur et professeur de
cinéma
En mars : Jean Nouvel, architecte
Au Fresnoy à Tourcoing, semaine du 4 février
Au Cratère à Toulouse, semaine du 4 mars
rencontre prévue le 7 mars avec Dominique Païni et Alain Fleischer
A l'Institut de l'Image à Aix-en-Provence, séance spéciale
le 9 mars
présentée par Marc Cerisuelo, professeur d'histoire et d'esthétique du cinéma à
l'Université de Provence
A venir :
Au Concorde à Nantes Au Café des Images à Hérouville
Saint-Clair
Au CNP Odéon à Lyon...