Le roman nous fait
suivre cinquante ans de la vie de Luisa, de son enfance sur l'île de San Pedro,
dans les Caraïbes, où elle naît en 1926, jusqu'à l'âge de la maturité et des
projets réalisés.
Enfant naturelle du fils de Beatriz de la Cueva, la propriétaire des
plantations de canne à sucre dont le village de Malagita dépend, Luisa ne sera
jamais reconnue par sa grand-mère paternelle. Elle grandira entre
l'indifférence de son père, la servilité de sa mère restée domestique aux
cuisines de Beatriz de la Cueva et l'adoration de Nana, sa grand-mère
maternelle pétrie de curiosité, de lucidité et de désir de liberté.
C'est en fillette livrée à elle-même que Luisa pousse, goûtant la brise, les
arbres, les odeurs, les couleurs et les bruits de son île, cohabitant avec les
animaux, observant tout, écoutant ce qui ne la concerne pas, voyant parfois ce
qu'elle ne devrait pas voir et, aidée par les sages paroles de son aïeule,
réalisant bien davantage de choses que celles qu'elle peut vraiment
comprendre.
Dans ce pauvre village de Malagita se forge sa vision de la vie, à partir de
tous les sentiments qui la submergent, bonheur du moment présent dans les
chemins buissonniers, humiliation de voir sa mère accepter l'esclavage et subir
le rejet – même de ses pairs domestiques, venus eux d'Espagne – mais aussi ce
sentiment très fort, venu très tôt, d'une profonde différence. Il y a encore,
et peut-être surtout, ce manque, celui de son ascendance paternelle, riche et
dominante, qui la nie et dont elle attend la reconnaissance.
Elle n'est âgée que d'une dizaine d'années lorsque son père décide de quitter
San Pedro et d'emmener femme et fille à New-York. Là, Luisa décidera, pour
gagner son indépendance, d'être à son tour servante. Elle se mariera, aura un
fils, divorcera. Continuera à occuper le rôle qu'elle s'est assigné.
Un jour enfin, à l'âge de cinquante ans, elle se souvient du rêve qu'elle a eu
le jour où elle a gagné son premier dollar : celui de revenir à San
Pedro.
Roman poignant, La légende d'une servante est plein de douleurs et de mélancolie. Mais il déborde aussi de courage, d'amitié et d'amour. A travers ses personnages subtilement dessinés, Paula Fox compose une oeuvre bouleversante sur l'abandon, la différence, les liens du sang, la langue et le nom, et bien sûr sur les rapports sociaux, au premier rang desquels la domination et l'esclavage. Mais, en racontant la légende d'une servante, Paula Fox dégage le portrait d'une femme qui trouve la liberté, forte de ses rêves anciens, de l'indépendance acquise, des projets accomplis et de l'enfance qui fut sienne :
« A un moment donné, je leur ai dit que ma mère avait été domestique, et que oui, Malagita était exotique – les laissant interpréter cet adjectif comme ils voulaient. Je gardais pour moi le souvenir de la pièce au sol de terre battue qu'envahissaient le clair de lune et le parfum du jasmin, cette pièce à laquelle aucune des leurs ne ressemblait, que ne défendait de l'extérieur aucun verrou, aucune fenêtre fermée, où je me levais pour me trouver en quelques pas sur une route sans fin, face à la montagne qui se dessinait au loin contre le ciel immense. Je chuchotais des mots en espagnol, jazmin, luz de la luna, campo, avec autant de ferveur que Mama récitait son chapelet. »
La légende d'une servante
Paula Fox
Editions Joelle Losfeld (2005) 430 p., 22,50 €
Egalement en édition de poche (Folio, 7,90 €)