Voici certainement
l'histoire de faussaire la plus gonflée et la plus réussie du siècle
dernier.
Dans la première partie du XXème siècle, Han van Meegeren (VM),
peintre hollandais admirateur des grands maîtres du passé, pourfendeur des
modernes de son temps, produit une peinture traditionnelle qui plaît au public
mais n'éblouit pas la critique.
Petit à petit gagné par l'amertume à l'égard des milieux "autorisés" qui ont le
tort selon lui de s'intéresser un peu trop à ces Magritte, Picasso et autre
Dali, VM se répand en articles féroces contre les critiques et
historiens d'art. C'est ainsi que d'un même mouvement, il signe son exclusion
des milieux artistiques et commence à nourrir un incommensurable désir de
vengeance.
Il décide alors de faire un faux, un faux idéal, qui trompera tout ce beau
monde et fera de lui un artiste de génie.
Sa "victime", idéale elle aussi : la peinture de Vermeer, alors découverte
depuis peu et déjà vouée aux gémonies. Par bonheur, l'on ignore pratiquement
tout de la biographie de Vermeer et ses oeuvres authentifiées se comptent sur
quelques poignées de main.
VM s'engouffre dans la brèche ouverte par un historien d'art, selon
qui le peintre hollandais aurait eu une "période religieuse".
Utilisant les techniques, les matériaux et les pigments du XVIIème siècle, y
compris le plus coûteux d'entre eux, le bleu lapis-lazuli, VM réalise
un chef d'oeuvre Les Disciples d'Emmaus qui bluffe et les experts et
l'Etat néerlandais.
Il faut préciser qu'il bénéficie du contexte de son époque - celle-là même qui
le conduira plus tard à sa perte : pendant l'occupation des Pays-Bas par
l'Allemagne, l'Etat se précipite pour acquérir ce miraculeux Vermeer, de
crainte qu'il ne tombe entre les mains de l'occupant.
Tout aurait pu s'arrêter là. (Et l'on ne peut s'empêcher d'imaginer que dans
d'autres circonstances, étant donné l'absence de soupçon sur cette oeuvre, ce
faux n'aurait peut-être jamais été identifié comme tel et que l'on admirerait
encore aujourd'hui ce Disciples d'Emmaus comme l'un des plus beaux
Vermeer...)
Mais VM ne put s'arrêter là, bien que sa vengeance eût été
accomplie : la facilité avec laquelle il avait aveuglé les experts avait
donné raison au mépris dans lequel il les tenait.
En réalité, notre héros courait après la reconnaissance de son talent d'artiste
et dès lors il se mit à multiplier les faux et les risques, négligeant de plus
en plus de détails (poussé certainement par un désir profond de se dévoiler
comme auteur de ces oeuvres) jusqu'à ce que l'un de ses acheteurs ne soit autre
que le nazi Hermann Göring.
Cette "plaisanterie" finira donc à la Libération sur une accusation de
collaboration avec l'ennemi (ce qui n'était visiblement pas son intention) et,
pour y échapper, VM avouera ses forfaits et leurs mobiles.
Malgré son style plat, ce roman qui se lit comme un document est absolument
passionnant. D'une part parce que, partagé entre dégoût et admiration, le
lecteur ne peut s'empêcher de s'attacher à ce stupéfiant faussaire, après qui
la valeur de l'art et ses appréciations se trouvent quelque peu relativisées.
D'autre part parce que le sujet sur lequel il s'appuie, l'oeuvre de Vermeer et
l'engouement qu'elle a entraîné au début du XXème siècle donnent à Luigi
Guarnieri l'occasion d'aller faire un petit tour du côté de chez Swann, au
cours d'une délicieuse digression sur le fameux petit pan de mur jaune que
Proust via Bergotte admirait tant dans le tableau La vue de Delf,
celui-ci, paraît-il, authentique Vermeer...
La double vie de Vermeer. Luigi Guarnieri
Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli
Actes Sud (2006) 229 p., 19,80 €