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jeudi 5 février 2009

L’Homme apparaît au Quaternaire. Max Frisch

L'homme apparait au quaternaire, Max Frisch



Quel dommage de ne pouvoir offrir à des amis, sans abandonner son exemplaire, un livre que l’on a beaucoup aimé !

Livre « épuisé », L’homme apparaît au quaternaire souhaite que son éditeur ait la bonne idée d’une réédition en poche, et plaide ici sa cause.

M. Geiser, seul chez lui, entend le tonnerre gronder. Qu’est-ce que le tonnerre ? À l’écouter attentivement quand on n’arrive pas à dormir, on découvre 9 sortes de tonnerre : le tonnerre-détonation, le bégayant, le fracas, le tintamarre, le timbale, etc. Après cette énumération, le livre dit : « il serait fâcheux de perdre la mémoire ». Ne pas oublier cette phrase, elle est le fil conducteur du livre.


M. Geiser sait beaucoup de choses, et il a toujours envie de savoir. Il découpe des articles dans les journaux, il recopie l’histoire géologique : le quaternaire commence il y a 1 million d’années et l’homme apparaît au cours de cette période. Il épingle au mur tout ce savoir, et ne s’intéresse plus à l’actualité. La télé n’évoque que « des mauvaises nouvelles qui vont du terrorisme au chômage » (le livre a été écrit il y a 30 ans !).
Les associations d’idées se succèdent dans la tête de M. Geiser, mais l’une devient une idée fixe : partir seul en montagne, il a son sac à dos prêt. Certes, à 74 ans, ce sera moins facile qu’il y a dix ans, cela avait été une simple promenade.

Le voilà parti, à l’aube. Il revient à minuit, après avoir fait le trajet dans son entier. « Sa mémoire se vérifie : un vaste col, des pâturages, des murs de pierres sèches en carré et une forêt avec des clairières, surtout des feuillus (mais ce sont des hêtres, pas des bouleaux) et quelques maisons disséminées (pas des étables mais des résidences d’été qui sont abandonnées) et sur la prairie découverte le chemin se perd, c’est presque toujours comme ça. (…) La certitude que personne ne peut savoir où M. Geiser se trouve en ce moment, M. Geiser y a pris plaisir ».
Paradoxalement, pour lui qui perd la mémoire, c’est le présent qui pose problème : « La maison que M. Geiser a quittée à l’aube, sa maison, qui se trouve à présent dans une autre vallée, n’appartient presque plus au présent lorsque M. Geiser songe qu’il a habité là pendant quatorze ans ».

Revenu chez lui, les choses se mélangent davantage dans sa tête, il y a encore beaucoup de papiers à coller au mur. Et le téléphone qui n’arrête pas de sonner. Sa fille arrive, alors qu’il a chuté au pied de l’escalier : « Ce que Corinne veut savoir : pourquoi ces volets fermés, pourquoi faire tous ces bouts de papier au mur, pourquoi le chapeau sur la tête. (…) pourquoi parle-t-elle comme à un enfant ? ». M. Geiser est alors prêt à abandonner ses papiers. « La nature n’a pas besoin de noms. Cela, M. Geiser le sait. Les pierres n’ont pas besoin de sa mémoire ».

Max Frisch
Date de parution : 21/09/1982
Gallimard
Collection Du monde entier
152 pages

N.B. de Mag : lire aussi le billet d'Andreossi sur Homo Faber, du même auteur, et celui-ci édité en Folio...

mercredi 5 novembre 2008

Homo Faber. Max Frisch

Max Frisch, Homo faberCe que l’on peut trouver très étonnant dans ce livre, c’est d’abord la quatrième de couverture : pas vraiment l’élégance du code barre, mais la fin du texte de présentation qui veut nous faire acheter le roman : « un roman plein d’entrain et de péripéties, qui montre l’impuissance de l’homme dans la civilisation moderne ».
Par quelle lecture décalée peut-on qualifier « plein d’entrain » ce récit où le narrateur arrive à nous communiquer l’angoissante pression de la fatalité, digne des grands mythes classiques ? Comment parler de péripéties alors que la logique de la narration nous conduit sans ambages droit vers l’amour et la mort ?
On peut discuter de l’impuissance de l’homme dans la civilisation moderne, à condition de reconnaître le travail d’écriture qui, mine de rien, transforme un homme si tranquillement masculin (dans le sens où les femmes sont pour lui l’altérité même) en être désarçonné qui finit par saisir véritablement les valeurs défendues par les femmes qu’il a aimées.
L’autre étonnement est la façon dont est abordé un thème aussi délicat que l’inceste (sans que le mot ne soit jamais écrit d’ailleurs) : certes, notre Mr Faber et notre Sabeth ne savent pas qu’ils sont biologiquement liés, et on peut lire le roman, d’un côté, comme une belle histoire d’amour. Mais Faber, qui est le narrateur, sait depuis le début de sa narration, depuis qu’il a retrouvé la mère de Sabeth, à quoi s’en tenir. Reconstruire ce qui s’est passé est la thérapie face à l’épouvante qui aurait pu le submerger, en même temps que le lecteur découvre que l’homme de la technique, du raisonnement suffisant, le grand admirateur de machines, à la poitrine blindée face au sentiments féminins, au merveilleux de la vie offerte par les femmes, craque enfin.
Il est vrai que ni la quatrième de couverture ni ce qui vient d’être dit, pour tordre le propos dans l’autre sens, ne rendent compte du grand plaisir de lecture pris grâce à ce texte au montage à la fois linéaire et plein d’incises, dont le style plutôt froid contraste si bien avec le fond du propos.

Homo Faber
Max Frisch
Folio Gallimard (1982) 256 p., 5,30 €

lundi 6 août 2007

Des échos au scriptorium

scriptoriumAndreossi a lu Dans le scriptorium, le dernier roman de Paul Auster, et m'a fait part de son commentaire.

Il aurait été dommage de prendre le risque de voir ce texte "enterré" avec le billet du 15 février dernier car l'approche que nous livre Andreossi est très intéressante :

« Le hasard des rencontres de lectures est quelquefois étonnant. Le scriptorium de Paul Auster m'a remis en mémoire deux ouvrages lus récemment, qui font écho à certains aspects du "roman" de Paul Auster.

On peut se demander pourquoi M. Blank est vieux et amnésique.
Il symbolise sans doute la perte de pouvoir du créateur : comme un vieux peut être dépendant de ses enfants, M. Blank est totalement dépendant des personnages qu'il a créés.
Est-il plus libre ou enfermé que ses personnages ? Impossible de répondre à la question, ils ont le même degré de liberté et d'enfermement.
Malgré cette mémoire défaillante, malgré ses difficultés à prendre soin de son corps, il lui reste des capacités : l'érection, le pouvoir d'imaginer.

Cette lutte pour conserver quelque chose de son identité malgré la vieillesse rappelle fortement le très beau livre de Max Frisch L'homme apparaît au quaternaire (1) dans lequel le vieil homme s'entoure de papiers collés aux murs, et il veut se prouver lui aussi qu'il est encore capable de performance physique.

Les deux auteurs se rejoignent sur un point : ce qui a été essentiel dans leur vie, ce qui a été gardé précieusement au coeur de ces hommes est intransmissible.
Blank est responsable de ce qu'il a créé mais n'a plus aucune responsabilité sur la manière dont les autres reçoivent et ont reçu ses histoires. Le manuscrit qu'on lui demande de poursuivre est une histoire archétypique du monde d'aujourd'hui.

On retrouve tout à fait le contexte du roman de J.M. Coetzee, En attendant les barbares (2) : les confins d'un empire, des luttes de pouvoir opaques, les tentatives d'élimination de ceux qui nous ressemblent le moins.

Et cela ne me fait pas croire du tout à ce que dit la quatrième de couverture du roman d'Auster ("interrogations profondes sur les responsabilités de l'Amérique contemporaine face à l'Histoire").
Ces récits archétypiques ne renvoient qu'à l'imaginaire. Ces histoires tournent en rond, n'ont aucune emprise sur le "réel".
Notre passé (et être vieux, c'est en disposer de beaucoup) ne nous sert à rien dans le rapport aux autres, il ne sert qu'à nous mêmes ; avec les autres il n'y a que la cruauté du présent, et quelques rares moments de rencontre. »


Dans le scriptorium. Paul Auster
Traduit de l'américain par Christine Le Boeuf
ACTES SUD (on peut y lire les première pages)
147 p., 15 €

(1) Gallimard, Collection Du Monde Entier, 143 p., 11 €
(2) Points, n° 720, 249 p., 6,50 €