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samedi 23 août 2008

Robert Walser. Retour dans la neige

Robert Walser, Retour dans la neige, PointsVous lisez la première courte histoire de Robert Walser, Une rue de grande ville et vous vous dites : c’est agréable, bien décrit, léger, mais où veut-il en venir ?
Vous continuez, de promenade en promenade, d’observations du quotidien de son temps en remarques sur la beauté des choses et des gens, et vous vous étonnez : il ne peut simplement nous dire combien tout le monde est beau et le paysage charmant !
Rien que du banal, dans ces textes brefs sur la rue, le tramway, le soir, la nuit, la neige, un dimanche ? Le narrateur qui se place dans ces lieux et dans ces moments nous fait-il seulement part du bonheur qu’il a à vivre dans ces lieux et dans ces moments ?
« Tout cela arrêta mes pas et me fit penser que je me trouvais au royaume même des sentiments nobles et de la délicatesse et de la grandeur ». Oui, nous en sommes heureux. « Je laissais pénétrer en moi le dimanche et son chant de cloches cher à mon cœur, ces flots de musique comme ruisselant du ciel, ce glissement montant et descendant. Je baignais dans les délices que je m’étais ménagées en écoutant avec attention cette harmonie immuable et éternellement belle ». Quelle époque extraordinaire pouvait faire vivre de tels moments ?
Pourtant, après quelques dizaines de pages, on croit de moins en moins en ce que nous raconte Walser. Le sentiment de béatitude qu’il dénote cède la place à une lecture étrangement mélancolique. Par quel miracle le lecteur ressent-il le contraire de ce qu’il lit ?
Voilà un exemple de la magie de l’écriture. Une fois le lecteur pris dans l’univers Walserien, surgissent les interrogations, l’appétit de comprendre cet homme, l’affûtage des outils du déchiffrement : et c’est tout le contraire du bonheur qui finit par sourdre de ces phrases. Une solitude poignante apparaît, chez un être à la vie tellement vide de liens avec les autres qu’il se complaît à inventer le bonheur et la beauté autour de lui, comme s’il pouvait en profiter par contagion.
La profonde mélancolie qui naît de cette lecture est celle de l’habitant solitaire des villes et des campagnes, diagnostiquée par Walser dès le début du XXe siècle. Epoque dont on n’est pas vraiment sorti, où les images du bonheur proposées jusqu’à l'écœurement ne peuvent masquer complètement la condition qui nous est faite : d’abord tout seul, et à nous de construire les liens, quand c’est possible.

Robert Walser. Retour dans la neige
Points, 2006

mercredi 23 janvier 2008

No country for old men (Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme). Cormac McCarthy

No country for old men, Non ce pays n'est pas pour le vieil homme, Cormac McCarthyNo country for old men (Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme), l'avant-dernier livre de Cormac McCarthy (1) vient d'être réédité en poche, juste avant la sortie du film des frères Coen, en salles aujourd'hui.
Dialogues épurés, narration dense, intrigue haletante, ce thriller, qu'on ne lâche pas, sauf pour respirer entre deux carnages, semble être écrit comme un scénario.

En plein désert, à la frontière du Texas et du Mexique, Moss, un jeune chasseur d'antilopes trouve trois véhicules criblés de balles. A l'avant, trois cadavres. A l'arrière, une solide cargaison d'héroïne. Moss n'y touche pas et continue sa route. Plus loin, un quatrième macchabée. A ses pieds, une serviette en cuir contenant 2,4 millions de dollars. Il la prend.
Les embêtements vont pouvoir commencer.
Le chasseur devient à son tour une proie, la proie d'une chasse à l'homme sans répit. A ses trousses, entre autres, Chigurh, un tueur fou très appliqué et doté d'une arme spéciale, sans balle, effroyablement efficace.
Entre les deux, le shérif Bell, plutôt belle âme, dévoué à la protection de ses administrés (dont on apprendra plus tard qu'il a quelques soucis avec sa conscience) essaie d'arrêter cette machine infernale. Mais face au prédateur psychopathe, les repères de ce shérif à l'ancienne se brouillent : Chigurh est-il un fantôme, ou bien l'incarnation du Diable ?
Sa perplexité et son angoisse, vaguement mâtinés de métaphysique ne résistent pas au rouleur compresseur : Chigurh est bel et bien un homme, un homme du monde moderne, du milieu des narcotrafiquants, bien loin des voleurs de bétail de l'ancien temps.
Incarné par Javier Bardem dans le film des frères Coen, il n'a pas fini de nous faire frissonner.

No country for old men (Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme).
Cormac McCarthy
Points, 300 p., 7 €

(1) Le même Cormac McCarthy rencontre actuellement un grand succès en France avec son dernier roman, La route, qui a été plébiscité aux Etats-Unis (Plus de deux millions d’exemplaires vendus ; prix Pulitzer 2007).