Aller à Florence hors saison,
c'est entrer à la Galerie des Offices comme en son palais, arpenter les salles
de la Galerie Palatine dans un silence d'église, n'avoir qu'à choisir sa table
pour s'installer à la terrasse d'un café.
Car en février, le froid hiver toscan réserve de belles journées
ensoleillées qui donnent tout à coup l'idée du printemps.
Le poète disait, paraît-il, dans la voix de Paul Valéry : "On doit
toujours s'excuser de parler de peinture". On s'en s'abstient pourtant le
plus souvent, tant la peinture touche qui a envie de voir, tant elle fait
surgir des sentiments d'ordinaire enfouis sous la précipitation des
"activités" : chacun prend la liberté de parler de peinture parce que la
contemplation d'un tableau, rencontre d'un individu avec une œuvre, est
toujours singulière.
Mais pourquoi un tableau nous touche-t-il davantage qu'un autre ? Sa
beauté ? Certes, mais parfois, plus encore, sa richesse. On a souvent
envie de s'attarder devant les peintures qui ne se révèlent pas au premier
regard. On aime qu'un tableau nous séduise par sa beauté mais aussi, et tout
autant, qu'il nous intrigue. Siri Hustvedt a brillamment mis en évidence ce
phénomène dans son essai, déjà évoqué, Le mystère du
rectangle.
C'est peut-être ce qui explique qu'à Florence, dans la salle des Offices où
sont réunis les Botticelli, la contemplation du Printemps s'avère plus
passionnante encore que celle de la splendide Naissance de
Venus.
Est-ce la multiplicité des personnages et des allégories possibles, est-ce
l'incertitude quant à leurs rôles respectifs qui nous attirent dans ce
tableau ? Est-ce le décor végétal naturel qui semble comme suspendu dans
les airs sur son tapis de fleurs ? Est-ce cette expression rêveuse et un
peu équivoque sur le visage et dans les yeux de Flore couverte de fleurs
?
Sur tout cela à la fois, il y va de ce que l'on voit et de ce de que l'on
imagine, du désigné et de l'invisible, et de toutes ces intrigues qui se
superposent à une composition d'une beauté remarquable, aux couleurs et aux
détails si délicats.
Mais ici, on pense aussi à la magie du lien entre le geste d'un artiste, vieux de plus de cinq siècles, et notre regard de visiteur d'un jour ; ce geste qui rejoint et réunit la communauté d'hommes de tous horizons et de toutes époques qui, chacun à sa manière, en peignant, en parlant, en écrivant, ou juste en regardant et en respirant aiment célébrer encore et toujours l'éternel retour du Printemps.
Primavera, Sandro Botticelli, vers 1482, peinture (tempera) sur panneau de bois, 203 × 314 cm, Galerie des Offices
Poèmes en
archipel fait partie d'une série de publications et de manifestations
initiées au Printemps des Poètes à l'occasion de la célébration, en ce
14 juin 2007, du centième anniversaire de la naissance de René Char.