Vous lisez la
première courte histoire de Robert Walser, Une rue de grande ville et
vous vous dites : c’est agréable, bien décrit, léger, mais où veut-il en
venir ?
Vous continuez, de promenade en promenade, d’observations du quotidien de son
temps en remarques sur la beauté des choses et des gens, et vous vous
étonnez : il ne peut simplement nous dire combien tout le monde est beau
et le paysage charmant !
Rien que du banal, dans ces textes brefs sur la rue, le tramway, le soir, la
nuit, la neige, un dimanche ? Le narrateur qui se place dans ces lieux et
dans ces moments nous fait-il seulement part du bonheur qu’il a à vivre dans
ces lieux et dans ces moments ?
« Tout cela arrêta mes pas et me fit penser que je me trouvais au
royaume même des sentiments nobles et de la délicatesse et de la grandeur
». Oui, nous en sommes heureux. « Je laissais pénétrer en moi le
dimanche et son chant de cloches cher à mon cœur, ces flots de musique comme
ruisselant du ciel, ce glissement montant et descendant. Je baignais dans les
délices que je m’étais ménagées en écoutant avec attention cette harmonie
immuable et éternellement belle ». Quelle époque extraordinaire pouvait
faire vivre de tels moments ?
Pourtant, après quelques dizaines de pages, on croit de moins en moins en ce
que nous raconte Walser. Le sentiment de béatitude qu’il dénote cède la place à
une lecture étrangement mélancolique. Par quel miracle le lecteur ressent-il le
contraire de ce qu’il lit ?
Voilà un exemple de la magie de l’écriture. Une fois le lecteur pris dans
l’univers Walserien, surgissent les interrogations, l’appétit de comprendre cet
homme, l’affûtage des outils du déchiffrement : et c’est tout le contraire
du bonheur qui finit par sourdre de ces phrases. Une solitude poignante
apparaît, chez un être à la vie tellement vide de liens avec les autres qu’il
se complaît à inventer le bonheur et la beauté autour de lui, comme s’il
pouvait en profiter par contagion.
La profonde mélancolie qui naît de cette lecture est celle de l’habitant
solitaire des villes et des campagnes, diagnostiquée par Walser dès le début du
XXe siècle. Epoque dont on n’est pas vraiment sorti, où les images du bonheur
proposées jusqu’à l'écœurement ne peuvent masquer complètement la condition qui
nous est faite : d’abord tout seul, et à nous de construire les liens,
quand c’est possible.
Robert Walser. Retour dans la neige
Points, 2006