Le 23 avril
dernier au théâtre du Rond-Point, André Dussolier fut l'invité de l'émission
Volte-Face, qui sera diffusée sur France-Culture au cours de l'été.
Après la haute-voltige que nous avait fait suivre Fabrice Luchini (billet du 17 avril),
c'est avec sérieux et application que le populaire et délicat comédien s'est
prêté au jeu de l'interview mené par Olivier Barrot.
Beaucoup de sobriété de part et d'autre pour évoquer les moments et les rencontres qui ont marqué André Dussolier, mais aussi son travail avec Alain Resnais, et plus largement son métier.
Le comédien se souvient de la première fois qu'il est entré dans une
salle de théâtre ; il n'avait alors que 10 ans :
« Ce fut une découverte incroyable car à l'époque je menais une vie
assez convenue, dans la réalité ordonnée et triste, empreinte de beaucoup de
règles, de la vie des adultes qui étaient autour de moi. Notre professeur de
français nous a emmenés voir une pièce de théâtre. Ce fut un choc ! Sur
scène, je voyais des gens qui disaient des choses qu'on ne disait pas à la
maison, qui s'exprimaient en parlant fort, qui riaient ... Tout à coup j'ai
aperçu la possibilité de vivre et d'exprimer des émotions que dans ma vie assez
solitaire je retenais. J'éprouve une grande reconnaissance car cette expérience
a ouvert mon imaginaire. »
Tient-il de cette enfance marquée par trop de rigidité son faible attrait
pour les troupes ? En tout état de cause, il ne restera pas
longtemps à la Comédie-Française.
« Je ne voulais pas passer à côté des propositions qu'on me faisait
par ailleurs, que des règles trop strictes m'empêchaient d'accepter si je
restais au Français. »
Il a donc préféré prendre son indépendance.
Quant à Ariane Mouchkine, il aurait aimé travaillé avec elle mais
...
« J'ai compris que si j'y rentrais, je rentrais dans une cellule
monacale. "Attention, c'est plus Jean Villar et Gérard Philippe !" m'avait-elle
prévenu.
C'est très beau une troupe, on se connaît très bien, on peut aborder des
rôles différents, il y a une confiance, une facilité, une aisance. Mais en même
temps c'est une grande humilité. C'est un sacerdoce ! »
Sa « troupe » à lui, finalement, c'est au cinéma, autour
d'Alain Resnais qu'il l'a trouvée. L'admiration est immense.
« Sa façon de travailler est très proche de celle du théâtre ; il
s'en est d'ailleurs nourri lorsqu'il est arrivé à Paris. Avec lui, on ne
commence pas à travailler le premier jour du tournage, mais bien avant. Il nous
remet d'abord des feuilles sur lesquelles sont inscrits des renseignements sur
les parents et les grands-parents des personnages. Commence alors un travail
d'imagination entre lui et nous. Ce qui fait que lorsque le tournage débute, on
a beaucoup préparé au préalable et tout se passe très calmement.
On répète, mais les répétitions ne fossilisent pas le texte, elle nous
donnent une structure qui n'enlève pas la liberté de jouer. Car il faut qu'on
ait toujours l'air d'inventer le texte ... »
Evoquant la carrière prolifique et variée d'André Dussolier, Olivier Barrot
lui rappelle notamment la pièce Pour un oui ou pour un
non de Nathalie Sarraute (« texte
magnifique, variation sur le malentendu, où c'est le verbe qui vient brouiller
... »). Cette pièce semble effectivement avoir marqué le comédien :
« Oui, l'un est d'un monde très social, l'autre est plus en retrait.
Au fur et à mesure de la pièce, on en arrive à une loupe sur ce verbe, ce mot
que dit l'un : "Ah, c'est bien ça." Et l'autre lui dit : "Tu es là
dans ton monde, tu donnes des notes. Et moi je vis dans un monde où je ne veux
pas de notes, où je ne veux pas qu'il y ait de références" ».
Dussolier l'éclectique aime aussi beaucoup Sacha Guitry,
« cet esprit qui règne ». Il livre alors cette délicieuse
anecdote sur son père, Lucien Guitry : « A la fin d'une
représentation, un spectateur vient le voir et lui dit : "Ah, j'aime
beaucoup la façon dont vous interprétez le texte." "Merci, merci
beaucoup".
Au bout d'un moment "Et j'aime aussi beaucoup vos silences !".
Et Lucien Guitry de répondre : "Ce sont les miens !" ».
André Dussolier avoue savourer lui aussi les silences : y voyant « la possibilité de voir sur le visage tout ce qui passe entre les mots, un domaine de création disponible ».
Lorsqu'enfin Olivier Barrot lui fait remarquer qu'il a tout joué, qu'il
semble être l'incarnation de l'acteur accompli (« c'est
André Dussolier, ou l'acteur ! »), le comédien expliquera simplement
:
« Quand on est jeune acteur, on joue proche de soi, comme on
est.
Plus tard, tout nourrit le personnage. On peut endosser des personnages qui
sont l'addition de ce qu'on a observé, du fruit de son imagination ... On peut
alors jouer des choses très différentes.
Mais à chaque rôle, il faut y retourner. J'ai toujours peur
avant.
Mais on peut repousser plus loin ses limites, alors que quand on est jeune,
ce qui est important, c'est d'exister aux yeux des autres, on a l'obsession de
trouver sa place.
Au fil des ans, ce qui compte le plus, c'est le plaisir ; le plaisir
de découvrir des acteurs, le plaisir de jouer, le plaisir de se faire plaisir.
»
On ajoutera le plaisir du public à écouter et voir ce très grand comédien, très présent mais discret, et, quelque soit le rôle qu'il endosse, d'une constante et incomparable élégance.
Volte-Face avec André Dussolier
Emission diffusée l'été prochain sur France-Culture
Prochain enregistrement public de Volte-Face :
Le 14 mai au Théâtre du
Rond-Point avec Jean Rochefort.
Entrée libre
Réservation indispensable au 01 44 95 58 81