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jeudi 26 novembre 2009

Titien, Tintoret, Véronèse - Rivalités à Venise

Rivalités à Venise, Titien, Vénus au miroirTitien, Tintoret, Véronèse, mais aussi Bassano, que l'on connaît moins : c'est à une véritable rencontre au sommet que le musée du Louvre nous convie jusqu'au 4 janvier 2010.

Pourquoi faut-il y aller ? Parce que la peinture vénitienne du XVIème siècle ajoute aux acquis de la Renaissance italienne la chaleur de la lumière et la passion de la couleur, et concentre des artistes dont la rivalité a exacerbé le talent.
Le contexte politique vénitien l'explique en partie : alors qu'ailleurs dans la péninsule une seule famille à la tête d'une principauté (comme les Médicis à Florence ou les Gonzagues à Mantoue) privilégie un artiste "officiel" destinataire de l'essentiel des commandes, Venise au contraire est une république où plus d'une centaine de familles de patriciens se partagent le pouvoir. Chacune choisit ses artistes pour asseoir son prestige, multiplie les commandes et favorise la pluralité. Même les institutions jouent sur l'émulation, en attribuant par concours les commandes pour les édifices religieux et publics.
Titien, le patriarche, et le plus renommé d'entre tous bien au delà de la République (l'empereur Charles Quint et son fils le roi Philippe II d'Espagne sont ses amis) ne "régnait" donc pas seul. Malgré ses efforts pour écarter Tintoret de la scène artistique, celui-ci se fit connaître par sa peinture très affirmée et un style bien différent de celui de son aîné. Véronèse en revanche n'a pas eu de mal à décrocher de grandes commandes dès son arrivée à Venise, notamment pour le palais des Doges, car le grand maître le soutenait...

Cette compétition des plus fécondes est parfaitement lisible à travers le parcours, pour lequel les commissaires Vincent Delieuvin et Jean Habert ont choisi des thématiques fortes de la peinture vénitienne et confronté pour chacune d'entre elles des tableaux des différents artistes. Rivalités à Venise réunit ainsi toutes les qualité qu'on voudrait toujours trouver à une exposition : intelligence et clarté du propos, sûreté et audace dans les choix, rythme du parcours, entre rupture et progression des sujets. Qualité des œuvres enfin, puisqu'à ceux du Louvre répondent des chefs d'œuvre venus d'un peu partout, de Vienne, de Londres, du Prado, du Capodimonte à Naples, de Chicago, de Washington...

Sur les mérites respectifs des artistes, chacun se fera son opinion bien sûr, voire verra confortée celle qu'il a déjà. Le fou de Titien le restera et gardera un peu de son dédain pour les démonstratives contorsions des corps de Tintoret. A celle de la pose, on préfère l'apparence du naturel ; aux postures héroïques, les figures de ce monde ; aux musculatures antiques, la délicatesse des chairs ; à la dramaturgie extrême, l'expression toute humaine des sentiments... Comblés donc, les amoureux de Titien observeront l'évolution de sa peinture au fil du temps, grâce à des sujets proches ou identiques traités à différentes époques (Danaé, Tarquin et Lucrèce...).
La virtuosité de Véronèse apparaît de façon éclatante, comme dans le Christ guérissant une femme souffrant d'épanchements de sang de la National Gallery : par l'emploi de couleurs claires et brillantes, il rend parfaitement distincts une foule de personnages, servis par une composition classique superbe, alors que la finesse des traits et l'expression de la femme agenouillée tournant son visage vers le Christ impriment au tableau une grâce inouïe. Harmonie, lumière, richesse de la palette : c'est tout Véronèse et c'est une splendeur.

Rivalités à Venise, Tintoret, Suzanne et les vieillards, ViennePortraits de patriciens et patriciennes, autoportraits, nus féminins (avec notamment une confrontation de Tarquin et Lucrèce de haut vol), scènes religieuses quelque peu "profanées", nocturnes sacrés singuliers (des Saint-Jérôme plus poignants les uns que les autres) ... les différentes sections de l'exposition sont tout aussi passionnantes. On s'attarde aussi sur celle consacrée au reflet, qui renvoie notamment à l'un des grands débats esthétiques et théoriques de la Renaissance : le paragone, à savoir la question des mérites respectifs de la peinture et de la sculpture. Dans la suite de Giorgione qui avait peint au tout début du siècle un tableau avec une figure d'homme dont le corps se reflétait à la fois dans une armure polie, un miroir et une fontaine d'eau (aujourd'hui disparu), les artistes vénitiens se sont surpassés dans le domaine du reflet et du miroir en peinture, permettant de représenter tous les aspects d'un personnage sans se déplacer, alors qu'avec une sculpture, le spectateur est obligé de tourner autour... Tintoret a interprété ce thème avec espièglerie (l'humour et la légèreté sont d'autres traits que l'on retrouve chez ces artistes), dans son fameux Suzanne et les vieillards de Vienne. La représentation de cette scène par Jacoppo Bassano, exposée, à juste titre, dans la partie Femmes en péril est beaucoup plus directe et inquiétante. Elle montre au passage l'influence du Titien sur Bassano qui dans son dernier style emprunte au maître sa large touche. Un tableau admirable de simplicité et de clarté dans sa composition, de douceur et de sobriété dans les visages, avec ce goût des chairs blanches éclairées dans une atmosphère sombre chère à Bassano, décidément devenu lui aussi un grand de Venise.

Titien, Tintoret, Véronèse - Rivalités à Venise
Jusqu'au 4 janvier 2010
Musée du Louvre
Hall Napoléon (accès par la pyramide, la galerie du Carrousel ou le passage Richelieu)
TLJ sf le mar., de 9h à 18h, jusqu'à 20h le sam. et jusqu’à 22h les mer. et ven.
Entrée 11 € (14 € si on veut aussi profiter du Musée)

Images : Titien , Vénus au miroir, National Gallery of Art © Board of the Trustees of the National Gallery, Washington
et Tintoret , Suzanne et les vieillards, © Kunsthistorisches Museum, Vienne

mercredi 21 janvier 2009

Picasso et les maîtres au Grand-Palais

Picasso et les maîtres au Grand Palais, Picasso autoportraitAu détour du XXème siècle, âgé d'à peine vingt ans, il avait déjà fait ses académies à Madrid, fréquenté les grands maîtres espagnols, Vélasquez, Goya et Zurbarán au Prado, el Greco à Tolède, côtoyé l'avant-garde barcelonaise et, à Paris, connu la peinture de Puvis de Chavannes, des impressionnistes et les chefs-d'œuvre du Louvre.
Lorsqu'il s'y installe définitivement, en 1904, le jeune Pablo Picasso se mêle à la bohème artistique, met ses pas dans ceux d'Henri-Toulouse Lautrec et d'Edgar Degas en poussant les portes des maisons closes, et, dans les grands Salons des années 1900 découvre les Fauves, Manet, Cézanne, mais aussi Le Bain turc de Dominique Ingres...

En même temps, et alors qu'il a déjà fait l'objet de sa première exposition parisienne grâce à Ambroise Vollard en 1901, il poursuit sans fatigue son exploration du Louvre.

Au cours de sa longue vie, il ne détournera jamais complètement des grands maîtres, comme il ne se détournera jamais de lui-même et de sa liberté créatrice. Point d'école pour Picasso, il le sait très tôt : "Je ne suis pas partisan de suivre une école déterminée, parce que ça n'apporte rien que le maniérisme à ceux qui suivent cette voie".
De tout ce matériau pictural absorbé dans ses jeunes années, naturellement le peintre espagnol se nourrira, certaines veines sont bien visibles, principalement dans ses premières peintures. Mais comment parler véritablement d'influences chez celui qui a tout déconstruit puis reconstruit, figures, espace, composition, qui s'est emparé de tous les sujets, a inventé et fait évolué ses styles, démultiplié ses inspirations, pour produire un œuvre à nul autre pareil, certainement le plus éclatant, le plus riche et le plus fascinant du XXème siècle ?

L'intention de l'exposition du Grand Palais est louable, qui remet ensemble ceux qui se sont fréquentés d'une manière ou d'une autre naguère, Picasso et les maîtres.
L'exploit est à saluer : plus de deux tableaux et dessins venus de partout, des plus grands musées aux collections privées, donnant ainsi l'occasion d'aller visiter une magistrale assemblée.
Picasso et les maîtres au Grand Palais, el grecoEl Greco, Vélasquez, Goya, Zurbarán, Ribera, Poussin, David, Ingres, Delacroix, Manet, Courbet, Lautrec, Degas, Puvis de Chavannes, Cézanne, Renoir, Gauguin, Douanier Rousseau, Titien, Cranach, Rembrandt, Van Gogh... se côtoient, avec, mêlés à eux, une foultitude de Picasso.
Ces grands noms ont de quoi faire tourner la tête.

Le problème est que, in situ, l'effet produit est exactement celui-là. A l'étage en particulier, les tableaux sont à touche-touche, vous n'êtes pas encore "entré" dans une œuvre que déjà le portrait d'à côté vous fait de l'œil, avant que le suivant ne détourne votre attention tout aussi vite. Drôle d'impression, comme s'il y avait trop de chefs d'œuvre au même endroit, et, finalement, presque un sentiment d'indécence.

Au rez-de-chaussée, l'on respire davantage, avec une galerie de natures mortes (dont de splendides Chardin, qui permettent enfin de se poser "quelque part"), mais aussi un ensemble de nus absolument magnifiques devant lesquels on n'a plus le cœur à se plaindre, non vraiment pas.
Alors, même si on n'est plus proche du pudding que du digeste bouillon du soir, on ne se permettra pas de "cracher dans la soupe". Mais ce qui est sûr, c'est qu'en sortant de cette plantureuse et frénétique exposition, l'on a très envie d'aller arpenter, au calme, les musées de Paris, de France, de Navarre et d'ailleurs, pour déguster tranquillement la belle peinture française, italienne et espagnole dont ceux-ci regorgent, en choisissant "ses maîtres'', selon son envie, son lieu et son moment, et non pas en roulant des yeux comme des billes comme si tout l'art de la terre, allait, l'instant d'après, disparaître à jamais.

Picasso et les maîtres
Jusqu'au 2 février 2009
Galeries nationales du Grand Palais
3 avenue du Général Eisenhower - Paris 8ème
Entrée par le Square Jean Perrin
M° Franklin-Roosevelt ou Champs-Élysées-Clemenceau
TLJ sf le mardi, de 10 h à 22 h, le jeudi jusqu’à 20 h
Ouverture 24h/24, du vendredi 30 janvier 9 h au lundi 2 février 20 h
Entrée 12 € (TR 8 €)

Images : Pablo Picasso, L'artiste devant sa toile, Paris, musée Picasso © RMN, Gérard Blot et Portrait d’un artiste, El Greco, Séville, Museo de Bellas Artes © Photo Scala

vendredi 25 avril 2008

Le Dernier Titien et la Sensualité de la peinture

Le dernier Titien et la sensualité de la peinture à l'Académie de VeniseL'Académie de Venise réunit quelques vingt-huit tableaux que Titien a réalisés dans la dernière partie de sa longue vie, entre 1550 et 1576.

Les chefs-d'oeuvre venus d'un peu partout en Europe se répondent et se complètent au fil d'un accrochage particulièrement heureux.

Les deux premiers ne font pas mentir le titre de l'exposition, avec Venere che benda Amore, merveille de tendresse et de douceur et Danae dont le corps nu resplendit de lumière sur le draps blanc, recevant la pluie d'or dont on croit sentir la chaleur. Une atmosphère encore réchauffée par le carmin du rideau qui abrite la couche de Danaé. Les blancs et les rouges des deux toiles, leur commune sensualité créent un magnifique ensemble.

La manière de peindre de Titien à cette période, plus libre que jamais, bien qu'il ne travaillât presque exclusivement que pour la cour d'Espagne, semble lui avoir autorisé une expression des sentiments des plus hardies.

Ainsi, toujours dans la série des grandes toiles mythologiques et religieuses, qu'il appelait "poésies", Santa Margherita con il drago saisit par l'effroi qui s'en dégage.
Si l'on devine le plaisir du peintre à placer au centre du tableau le beau corps de Sainte Marguerite, soulignant sa torsion par le drapé de la robe relevée par le dragon et les bras nus tendant la croix de l'autre côté, il a imprimé à son visage un intense désarroi, auquel fait écho l'ensemble du décor : nature sombre où, sous un ciel d'orage gisent corps du dragon et crâne humain ; étoffe verte de la robe qui contribue à créer une ambiance fantastique.
Tout à côté et tout en contrastes, l'Annuciazione : au ciel lourd et au monstre répondent les anges, à la frayeur du visage penché répond une onde de bonheur ; tout n'est ici que lumière, quiétude et légèreté.

De tableau en tableau, y compris avec la sélection de portraits, dont le célèbre et impressionnant Autoritratto du Prado, les thèmes et les inspirations dialoguent dans une diversité et une cohérence remarquables.

L'exposition se termine naturellement avec la Pieta (qui est à demeure à l'Académie de Venise), destinée, selon la volonté du peintre, à orner sa sépulture dans l'église Santa Maria Gloriosa dei Frari. Titien est mort avant de pouvoir l'achever, ce qui fut finalement fait par Palma le Jeune. Le tableau n'est peint que par touches, et même avec les doigts. Testament ô combien poignant que ce tableau aux formes sans contours, ni pratiquement de couleur, où le peintre juste avant sa mort s'est représenté en vieillard implorant agenouillé aux pieds de la Vierge qui soutient le corps exsangue de son fils.

Le Dernier Titien et la Sensualité de la peinture
Galeries de l'Académie de Venise
Exposition prolongée jusqu'au 4 mai 2008
Du mardi au dimanche de 8 h 15 à 19 h 15
Lundi de 8 h 15 à 14 h
Entrée : 10 € (TR : 7 €)
Gallerie dell'Accademia di Venezia
Campo della Carità - Dorsoduro 1050
30130 Venezia

Image : Danae, Vienna, Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie