
Depuis longtemps, Gérard Depardieu ne nous avait autant ému. Sobre, simple, il est Serge Pilardosse dans le dernier film de Gustave Kervern et Benoît Delépine, les réalisateurs de Louise-Michel.
Les soixante ans sonnés, Mammuth (surnom de Serge, et aussi de sa moto) quitte son dernier lieu de travail, une entreprise de charcuterie dans laquelle il a passé dix ans. La scène inaugurale - Mammuth transportant un porc entier sur son épaule - impressionne et déjà surprend, à la fois par la pellicule qui renvoie à la photo des années 1970, et par la manière de filmer, très proche physiquement mais un peu décalée, presque poétique. S'en suit une désopilante scène de pot de départ en plan fixe, où un patron lit péniblement un discours consternant, mais fort réaliste, pendant que les collègues de Serge "scrunchent" des chips avec une régularité magnifique. C'est alors que, le discours enfin terminé, le chef dit devant les gobelets en plastique : "La fête peut commencer". En quelques minutes, sur le monde du travail, sur la manière dont on traite les salariés, beaucoup de choses sont dites.
Apparaît ensuite Yolande Moreau, Catherine l'épouse de Serge, et son travail
à elle, employée d'un supermarché. Leur maison : petite. Leur
relation : sans étoiles. Ce ton doux-amer, tragi-comique fera au fur et à
mesure du film toute sa place à la cruauté du monde dans lequel Mammuth est
livré. Serge a travaillé depuis plus de quarante ans mais comme il n'a pas
toujours été déclaré par ses employeurs, il lui manque quelques bulletins de
salaire pour faire valoir ses droits. Il s'en va chercher quelques
papelards de remplacement sur sa moto et sur les routes des
Charentes.
Mammuth n'a pu connaître que le travail, celui des exécutants, et n'en n'a pas
tiré de honte. En chemin, on voit que son sort est celui des démunis à tous
points de vue, de ceux qui sont et resteront faibles dans cette société dominée
par les bien-nés et les malins.
C'est fort et douloureux, et aurait pu n'être que cela si les réalisateurs
n'avaient pas suivi par ailleurs une autre veine : celle de l'histoire
personnelle et affective de Serge, que l'on ne déflorera pas. Grâce à cet autre
cheminement-là, dont l'intersection est la rencontre avec Mlle Ming
(même nom à la ville, proprement prodigieuse), le seul personnage désigné comme
anormal mais peut-être pas le plus déséquilibré quand on y songe, on verra
Mammuth se réaliser, intérieurement, amoureusement, comme pour s'épanouir
enfin, occuper toute la place dans son éléphantesque carcasse.
Mammuth
Un film de Gustave Kervern et Benoît Delépine
Avec Gérard Depardieu, Yolande Moreau, Anna Mouglalis, Isabelle Adjani, Miss
Ming, Benoît Poelvoorde
Durée 1 h 32
N.B. : sur la mystérieuse Miss Ming, lire l'article de Libé
Photo © Ad Vitam