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lundi 31 décembre 2007

Parlez-moi d'Amour ! au Musée des lettres et manuscrits

Parlez-moi d'amour ! Exposition au musée des lettres et manuscritsMots doux ou enflammés, mais mots toujours lyriques, à la fois si près du ridicule et si beaux. Que ne donnerait-on pas pour être dans l'état qui fait jaillir ce mouvement fou, ces mots maladroits, magnifiques, poétiques ?

Cette exposition de lettres et poèmes d'amour où, de Hugo à Piaf en passant par Apollinaire ou Picabia, les plus grands côtoient les plus célèbres voire les plus costauds, est à visiter tranquillement, au calme. Une ambiance que le Musée des lettres et manuscrits, dans un hôtel particulier retiré au fond d'un passage entre l'Odéon et la Seine, réserve à ses visiteurs heureux initiés.

Sous les vitrines, l'encre, les mots manuscrits, le papier vieilli et les sentiments si forts de tous ces disparus : l'émotion venue du passé ne tarde pas à renaître et très vite nous gagner. Magie de l'écriture.
Et des belles histoires, venues d'"anonymes" aussi, comme celle d'Alfred Roselau qui, durant le Siège de Paris en 1870-71, écrit à son épouse installée dans leur château d'Aubusson deux lettres par jour. N'ayant pas confiance dans le nouveau système postal du ballon monté, il affranchit ses lettres, inscrit au recto "A remettre à la Poste de France" et les attache à un ballon de baudruche qu'il laisse s'envoler de son balcon du 23 rue des Gravilliers dans le 3ème arrondissement de Paris. Il paraît que certaines sont arrivées à son heureuse destinataire...

Mais le clou de l'exposition est assurément la révélation au public d'un manuscrit exceptionnel. Il s'agit des lettres qu'Antoine de Saint-Exupéry a adressées, jusque dans les derniers mois avant sa disparition, en 1944, à une inconnue qu'il avait rencontrée dans le train et dont il était tombé immédiatement amoureux. La belle, mariée et enceinte, l'avait éconduit. Cet ensemble de douze feuillets, dont la moitié est ornée de dessins à l'aquarelle de l'artiste, est poignant au possible. Sur l'un des premiers, à côté du Petit Prince, on peut lire "Il était triste et donc injuste. J'ai cassé tout ce qu'il disait mais j'ai gardé le dessin parce qu'il est tellement ressemblant... Il n'est pas si méchant que ça mais il est tellement mélancolique".

Et puisqu'il est naturellement impossible de tous les citer, finissons sur ces mots écrits par Romain Gary à son amie Christel Kryland : "Et rien jamais, ni le mariage, ni l'amour ni les enfants ne te rapprocheront de moi plus que ça : l'effort d'être un homme".
Et voilà.

Parlez-moi d'Amour !
Exposition prolongée jusqu'au 18 mai 2008
Musée des lettes et manuscrits
8, rue de Nesle - Paris 6ème (M° Odéon, St-Michel, Pont-Neuf)
Du mar. au ven. de 10 h à 20 h, les sam. et dim. de 10 h à 18 h
Entrée 6 € (TR 4,50 €)
Programme des manifestations autour de l'exposition sur le site

vendredi 13 juillet 2007

Albertine. La belle prisonnière

Marcel Proust La RechercheDans La prisonnière, le narrateur, épris d'Albertine, la tient chez lui en liberté très surveillée.

Sa jalousie maladive nourrit son amour. Il voudrait en finir, mais ne peut s'en passer.

Il souffre sans cesse, mais continue de l'aimer, devenant à son tour prisonnier.

Et ces décorations fugitives étaient d'ailleurs les seules de ma chambre, car si au moment où j'avais hérité de ma tante Léonie, je m'étais promis d'avoir des collections comme Swann, d'acheter des tableaux, des statues, tout mon argent passait à avoir des chevaux, une automobile, des toilettes pour Albertine. Mais ma chambre ne contenait-elle pas une oeuvre d'art plus précieuse que toutes celles-là ? C'était Albertine elle-même.

Celle qu'il admire, c'est celle qu'il a cru longtemps impossible à atteindre, et qui est désormais installée chez lui :

Je la regardais. C'était étrange pour moi de penser que c'était elle, elle que j'avais crue si longtemps impossible même à connaître, qui aujourd'hui, bête sauvage domestiquée, rosier à qui j'avais fourni le tuteur (...) était ainsi assise, chaque jour, chez elle, près de moi, devant le pianola, adossée à ma bibliothèque.

Il finit, dans certains moments d'extase, par la voir telle la statue d'une église, mais sans jamais oublier les promesses de plaisirs de ce corps qui lui plaît tant :

Le pianola qui la cachait à demi comme un buffet d'orgue, la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblait réduit à n'être plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cet ange musicien, oeuvre d'art qui, tout à l'heure, par une douce magie, allait se détacher de sa niche et offrir à mes baisers sa substance précieuse et rose.

Bon week-end à tous...

vendredi 6 juillet 2007

La prisonnière. La vie avec Albertine. La jalousie

Marcel Proust La RechercheDans La prisonnière, le narrateur partage sa vie avec Albertine, qu'il a installée chez lui.

L'amour qu'il éprouve pour sa maîtresse est rongé, mais alimenté dans le même temps, par un sentiment de jalousie qui ne le quitte pas.

La jalousie est faite de questionnements sans certitude ni réponse, où l'imaginaire s'emballe, sans repère, dans toutes les directions ...

La jalousie se débat dans le vide, incertaine comme nous le sommes dans ces rêves où nous souffrons de ne pas trouver dans sa maison vie une personne que nous avons bien connue ... incertaine comme nous le sommes plus encore après le réveil quand nous chercher à identifier tel ou tel détail de notre rêve.

Il demeure dans un vague qui pourrait lui faire perdre le fil de sa vie...

Nous nous acharnons à chercher les débris inconsistants d'un rêve, et pendant ce temps notre vie avec notre maîtresse continue, notre vie distraite devant ce que nous ignorons être important pour nous, attentive à ce qui ne l'est peut-être pas, encauchemardée par des êtres qui sont sans rapports réels avec nous, pleine d'oublis, de lacunes, d'anxiétés vaines, notre vie pareille à un songe.

Bon week-end et bonne lecture à tous.

vendredi 22 juin 2007

La vie avec Albertine. Le poids de l'habitude

Marcel Proust La RechercheEn observant les amours de ses amis, celui de Swann pour Odette, celui de Saint-Loup pour Rachel, le narrateur, à de nombreuses occasions, a mesuré l'importance de l'habitude dans la persistance d'une histoire amoureuse.

Dans La prisonnière, partageant sa vie avec Albertine, il se rend compte, dans son propre cas cette fois, que sa situation demeure ce qu'elle est avec son amie, à savoir en partie insatisfaisante mais durable, en raison du poids des habitudes.

Par exemple, la continuelle jalousie qu'il éprouve à l'égard d'Albertine le pousse à chercher des explications sans relâche ; cela étant, il ne les demande pas, par peur de la fâcher. Il s'aperçoit à quel point il a pris l'habitude de ne pas satisfaire immédiatement ses désirs. Dans ce passage, il se remémore les désirs passés et présents qu'il s'est promis d'assouvir sans le faire jamais, comme ce soir-là il n'a pas satisfait celui d'interroger Albertine :

Peut-être que l'habitude que j'avais prise de garder au fond de moi certains désirs, désir d'une jeune fille du monde comme celles que je voyais passer de ma fenêtre suivies de leur institutrice, et plus particulièrement de celle dont m'avait parlé Saint-Loup, qui allait dans les maisons de passe, désir de belles femmes de chambres, et particulièrement celle de Mme Putbus, désir d'aller à la campagne au début du printemps revoir des aubépines, des pommiers en fleurs, des tempêtes, désir de Veise, désir de me mettre au travail, désir de mener la vie de tout le monde, - peut-être l'habitude de conserver en moi, sans assouvissement, tous ces désirs, en me contentant de la promesse faite à moi-même de les satisfaire un jour – peut-être cette habitude, vieille de tant d'années, de l'ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus flétrissait sous le nom de procrastination, était-elle devenue si générale en moi qu'elle s'emparait aussi de mes soupçons jaloux et, tout en me faisant prendre mentalement note que je ne manquerais pas un jour d'avoir une explication avec Albertine au sujet de la jeune fille (peut-être des jeunes filles, cette partie du récit était confuse, effacée, autant dire indéchiffrable, dans ma mémoire) avec laquelle (ou lesquelles) Aimé l'avait rencontrée, me faisait retarder cette explication.

Souffrant le plus souvent, de sa jalousie précisément, il envisage régulièrement de rompre avec Albertine. Mais il ne le fait pas. Il lui semble savoir pourquoi. Cette raison, à savoir l'habitude, le consterne :

On donne sa fortune, sa vie pour un être, et pourtant cet être, on sait bien qu'à dix ans d'intervalle, plus tôt ou plus tard, on lui refuserait cette fortune, on préfèrerait garder sa vie. Car alors l'être serait détaché de nous, seul, c'est-à-dire nul. Ce qui nous attache aux être, ce sont ces milles racines, ces fils innombrables que sont les souvenirs de la soirée de la veille, les espérances de la matinée du lendemain ; c'est cette trame continue d'habitudes dont nous ne pouvons nous dégager.

Excellentes lectures, excellent week-end à tous et à bientôt

lundi 18 juin 2007

Les Chansons d'amour (Christophe Honoré)

Les chansons d'amourUne jeunesse décomplexée et gentiment insolente interprétée par de beaux et brillants comédiens joue un trio amoureux dans le Paris d'aujourd'hui côté Bastille.

Un jeune cinéaste filme à toute vitesse une comédie musicale d'inspiration Nouvelle Vague et multiplie les références à Jacques Demy ...
Comme Dans Paris, le précédent film de Christophe Honoré, Les Chansons d'amour semble bien placé pour emporter la palme du film le plus branché de l'année.

Le film n'est pourtant pas que cela. Il devient même vite tout à fait plaisant et il est aussi très personnel : de ses inspirations, le cinéaste ne fait pas une simple imitation. Les références, explicites, font partie d'un tout marqué par une « patte » singulière, un univers inquiet et douloureux, mais léger et alerte, que Christophe Honoré capte et recrée à sa manière.
Lorsque le deuil surgit, Les chansons d'amour prend de l'épaisseur, les personnages sont de plus en plus attachants et gagnent en grâce encore davantage.

Même si les mélodies pop s'oublient vite – on est loin de Michel Legrand – les chansons, qui font partie intégrante des dialogues (il s'agit bien là d'un film chanté) sont agréables.
Et puis Christophe Honoré n'est pas seulement l'admirateur de ses aînés. Il appartient aussi à une génération de cinéastes, peut-être celle des « littéraires » : lorsqu'on voit le lycéen amoureux d'Ismaël sortir avec ses amis en plaisantant, on ne peut s'empêcher de penser aux Amitiés maléfique d'Emmanuel Bourdieu.
Le clin d'oeil aux éditions de l'Olivier, qu'on a déjà vu dans Je vais bien ne t'en fais pas (tiré du livre d'Olivier Adam, co-scénariste du film), est craquant lorsque le trio amoureux se couche, chacun tenant entre ses mains un livre de l'éditeur ... Dans la scène finale, lorsque le personnage joué par Chiara Mastroianni lève les yeux vers une nuée d'oiseaux de détachant des branches dénudées des arbres du parc sur fond de ciel crépusculaire, la référence prend un ton doucement mélancolique.

La réussite de ce film semble tenir à peu de choses.
C'est que Christophe Honoré a indubitablement du talent.
Y compris celui de bien choisir ses comédiens. Tous extrêmement doués et merveilleusement impliqués, ils ont eux aussi une belle part dans le charme de ces jolies chansons d'amour.

Les Chansons d'amour
Un film de Christophe Honoré (scénario et réalisation)
Avec Louis Garrel, Ludivine Sagnier, Chiara Mastroianni, Clotilde Hesme ...
Durée : 1h 40min
Production Alma Productions (France), 2007
Distribution Bac Films
Les Chansons d'amour faisait partie des films sélectionnés en Compétition Officielle au 60ème festival de Cannes

vendredi 15 juin 2007

La prisonnière. Le sommeil d'Albertine

Marcel Proust La RechercheDans La prisonnière, le narrateur vit avec Albertine à Paris.

La nuit, tandis qu'elle dort, lui la contemple.

Et fait bien d'autres choses aussi.

Comme par exemple, « s'embarquer sur le sommeil d'Albertine » :

Alors, sentant que son sommeil était dans dans son plein, que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond, délibérément je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais au long d'elle, je prenais sa taille d'un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et sur mon coeur, puis, sur toutes les parties de son corps, ma seule main restée libre et qui était soulevée aussi, comme les perles, par la respiration de la dormeuse ; moi-même, j'étais déplacé légèrement par son mouvement régulier : je m'étais embarqué sur le sommeil d'Albertine.

Ou encore, il porte son regard sur la poche du kimono d'Albertine, qui pourrait recéler bien des secrets :

Quelquefois, quand elle avait trop chaud, elle ôtait, dormant déjà presque, son kimono, qu'elle jetait sur un fauteuil. Pendant qu'elle dormait, je me disais que toutes ses lettres étaient dans la poche intérieur de ce kimono, où elle les mettait toujours. Une signature, un rendez-vous donné eût suffi pour prouver un mensonge ou dissiper un soupçon. Quand je sentais le sommeil d'Albertine bien profond, quittant le pied de son lit où je la contemplais depuis longtemps sans faire un mouvement, je hasardais un pas, pris d'une curiosité ardente, sentant le secret de cette vie offert, floche et sans défense, dans ce fauteuil. Peut-être faisais-je ce pas aussi parce que regarder dormir sans bouger finit par devenir fatigant. Et ainsi, tout doucement, me retournant sans cesse pour voir si Albertine ne s'éveillait pas, j'allais jusqu'au fauteuil. Là, je m'arrêtais, je restais longtemps à regarder le kimono comme j'étais resté longtemps à regarder Albertine. Mais (et peut-être j'ai eu tort) jamais je n'ai touché au kimono, mis la main dans la poche, regardé les lettres. A la fin, voyant que je ne me déciderais pas, je repartais à pas de loup, et venais près du lit d'Albertine et me remettais à la regarder dormir, elle qui ne me disait rien alors que je voyais sur le bras du fauteuil ce kimono qui peut-être m'eût dit bien des choses.

Excellent week-end et excellente lecture à tous.

vendredi 8 juin 2007

La prisonnière. Albertine à Paris

Marcel Proust La RechercheDe Balbec, le narrateur a emmené Albertine à Paris et l'a aussitôt installée chez lui.

Très épris, il se rend compte que cet amour tient en grande partie au souvenir du désir qu'il en a éprouvé lorsqu'il fit sa connaissance au bord de la mer.

Elle n'était alors à ses yeux que fraîcheur et liberté et lui était parfaitement désemparé.

N'était-elle pas, en effet (elle au fond de qui résidait de façon habituelle une idée de moi si familière qu'après sa tante j'étais peut-être la personne qu'elle distinguait le moins de soi-même) la jeune fille que j'avais vue la première fois, à Balbec, sous son polo plat, avec ses yeux insistants et rieurs, inconnue encore, mince comme une silhouette profilée sur le flot ? Ces effigies gardées intactes dans la mémoire, quand on les retrouve, on s'étonne de leur dissemblance d'avec l'être qu'on connaît ; on comprend quel travail de modelage accomplit quotidiennement l'habitude. Dans le charme qu'avait Albertine à Paris, au coin de mon feu, vivait encore le désir que m'avait inspiré le cortège insolent et fleuri qui se déroulait le long de la plage et, comme Rachel gardait pour Saint-Loup, même quand il la lui eut fait quitter, le prestige de la vie de théâtre, en cette Albertine cloîtrée dans ma maison, loin de Balbec d'où je l'avais précipitamment emmenée, subsistait l'émoi, le désarroi social, la vanité inquiète, les désirs errants de la vie de bains de mer.

A la fréquenter ainsi quotidiennement, il réalise que son caractère a changé et s'est enrichi, que sa personnalité est désormais infiniment plus difficile à appréhender qu'elle ne semblait l'être lorsqu'il avait fait sa connaissance sur la plage : c'est de très près qu'il mesure l'épaisseur du mystère de la belle Albertine.

Je la voyais aux différentes années de ma vie, occupant par rapport à moi des positions différentes qui me faisaient sentir la beauté des espaces interférés, ce long temps révolu où j'étais resté sans la voir, et sur la diaphane profondeur duquel la rose personne que j'avais devant moi se modelait avec de mystérieuses ombres et un puissant relief. Il était dû, d'ailleurs, à la superposition non seulement des images successives qu'Albertine avait été pour moi, mais encore des grandes qualités d'intelligence et de coeur, des défauts de caractère, les uns et les autres insoupçonnés de moi, qu'Albertine, en une germination, une multiplication d'elle-même, une efflorescence charnue aux sombres couleurs, avait ajoutés à une nature jadis à peu près nulle, maintenant difficile à approfondir. Car les êtres, même ceux auxquels nous avons tant rêvé qu'ils ne nous semblaient qu'une image, une figure de Benozzo Gozzoli se détachant sur un fond verdâtre, et dont nous étions disposés à croire que les seules variations tenaient au point où nous étions placés pour les regarder, à la distance qui nous éloignait, à l'éclairage, ces êtres-là, tandis qu'ils changent par rapport à nous, changent aussi en eux-mêmes ; et il y avait eu enrichissement, solidification et accroissement de volume dans la figure jadis simplement profilée sur la mer.

Très bon week-end et très bonnes lectures à tous.

vendredi 13 avril 2007

La grand'mère du narrateur. Amour et délicatesse

proust2Dans Le côté des Guermantes, la grand'mère du narrateur, à qui il est profondément attaché, tombe malade, puis finit par s'éteindre.

La scène au cours de laquelle il s'aperçoit de la gravité de son état de santé, alors que tous deux se promènent sur les Champs-Elysées, est poignante d'amour et de délicatesse.

Je craignis qu'elle n'eût encore mal au coeur. Je la regardai mieux et fus frappé de sa démarche saccadée. Son chapeau était de travers, son menton sale, elle avait l'aspect désordonné et mécontent, la figure rouge et préoccupée d'une personne qui vient d'être bousculée par une voiture ou qu'on a retirée d'un fossé.
- J'ai eu peur que tu n'aies eu une nausée, grand'-mère ; te sens-tu mieux ? lui dis-je.
Sans doute pensa-t-elle qu'il lui était impossible, sans m'inquiéter, de ne pas me répondre.
- J'ai entendu toute la conversation entre la « marquise » et le garde, me dit-elle. C'était on ne peut plus Guermantes et petit noyau Verdurin. Dieu ! qu'en termes galants ces choses-là étaient mises. Et elle ajouta encore, avec application, ceci de sa marquise à elle, Mme de Sévigné : « En les écoutant je pensais qu'ils me préparaient les délices d'un adieu. »
Voilà le propos qu'elle me tint, et où elle avait mis toute sa finesse, son goût des citations, sa mémoire des classiques, un peu plus même qu'elle n'eût fait d'habitude et comme pour montrer qu'elle gardait tout cela en sa possession.

Puis, comment ils comprennent qu'ils "savent" tous deux :

- Allons, lui dis-je, assez légèrement pour n'avoir pas l'air de prendre trop au sérieux son malaise, puisque tu as un peu mal au coeur, si tu veux bien nous allons rentrer, je ne veux pas promener aux Champs-Elysées une grand'mère qui a une indigestion.
- Je n'osais pas te le proposer à cause de tes amis, me répondit-elle. Mais puisque tu le veux bien, c'est plus sage.
J'eus peur qu'elle ne remarquât la façon dont elle prononçait ces mots.
- Voyons, lui dis-je brusquement, ne te fatigue donc pas à parler, du moment que tu as mal au coeur, c'est absurde, attends au moins que nous soyons rentrés.
Elle me sourit tristement et me serra la main. Elle avait compris qu'il n'y avait pas à me cacher ce que j'avais deviné tout de suite : qu'elle venait d'avoir une petite attaque.


Très bon week-end et très bonne lecture à tous.

vendredi 23 mars 2007

Le côté de Guermantes. Albertine, l'après-première fois

proust2Dans Le côté de Guermantes, le narrateur obtient d'Albertine à Paris ce qu'il avait fortement désiré en vain à Balbec.

A cette première étreinte se succèdent des réactions bien différentes.

Albertine :

Elle semblait gênée de se lever tout de suite après ce qu'elle venait de faire, gênée par bienséance, comme Françoise, quand elle avait cru, sans avoir soif, devoir accepter avec une gaîté décente le verre de vin que Jupien lui offrait, n'aurait pas osé partir aussitôt la dernière gorgée bue, quelque devoir impérieux qui l'eût appelée. Albertine – et c'était peut-être, avec une autre que l'on verra plus tard, une des raisons qui m'avaient à mon insu fait la désirer – était une des incarnations de la petite paysanne française dont le modèle est en Pierre à Saint-André-des-Champs. De Françoise, qui devait pourtant bientôt devenir sa mortelle ennemie, je reconnus en elle la courtoisie envers l'hôte et l'étranger, la décence, le respect de la couche.

Quand est-ce que je vous revois ? ajouta-t-elle comme n'admettant pas que ce que nous venions de faire, puisque c'en est d'habitude le couronnement, ne fût pas au moins le prélude d'une amitié plus grande, d'une amitié préexistante et que nous nous devions de découvrir, de confesser, et qui seule pouvait expliquer ce à quoi nous nous étions livrés.

Comme les courtes relations que nous avions eues tout à l'heure ensemble étaient de celles auxquelles conduisent parfois une intimité absolue et un choix du cœur, Albertine avait cru devoir improviser et ajouter momentanément aux baisers que nous avions échangés sur mon lit, le sentiment dont ils eussent été le signe pour un chevalier et sa dame tels que pouvait les concevoir un jongleur gothique.


Quant au narrateur, voici ce que cette nouvelle situation lui inspire :

C'est la terrible tromperie de l'amour qu'il commence par nous faire jouer avec une femme non du monde extérieur, mais avec une poupée intérieure à notre cerveau, la seule d'ailleurs que nous ayons toujours à notre disposition, la seule que nous posséderons, que l'arbitraire du souvenir, presque aussi absolu que celui de l'imagination, peut avoir faite aussi différente de la femme réelle que du Balbec réel avait été pour moi le Balbec rêvé ; création factice à laquelle peu à peu, pour notre souffrance, nous forcerons la femme réelle à ressembler.


Très bon week-end à tous.

jeudi 25 janvier 2007

L'histoire de l'amour - Nicole Krauss

histoiredelamourA New-York, Léo, vieil immigré juif de Pologne, vit seul dans son appartement exigu.
Il pense à son passé, douloureux, à ses années cachées pendant la guerre ; à son amour de jeunesse, définitivement perdu ; mais aussi à son fils, Isaac, écrivain célèbre, qu'il n'a pas connu.

Réchauffé de la seule amitié de son ami d'enfance, Bruno, il attend la mort arriver, tour à tour animé d'angoisse puis de résignation.
Certains jours il veut être vu, remarqué, exister : vivre encore un peu de cette vie ratée.

Alma a quatorze ans. Son père était son idole ; il est mort il y a plusieurs années. Sa mère continue à vivre sans son mari comme elle peut, traduisant des livres ; aimant ses enfants ; les élevant à sa façon.
Alma a donc du temps : pour penser ; regarder le monde ; aimer, son petit frère si différent des autres petits garçons, et aimer, aussi, un jeune homme de son âge.

Ces deux être si différents, le vieillard et la jeune fille, qui ne se connaissent pas, racontent tour à tour leurs doutes, leur désespoir, leurs luttes. Solitaires, les mains vides, ils regardent ceux qui les entourent et le monde ; et l'interrogent à leur façon. Ils plongent dans leurs souvenirs et, loin d'être résignés, cherchent au présent quelque chose de ce passé qui pourrait les aider, ou aider ceux qu'ils aiment.

Au milieu de ces deux histoires, il y a ce livre que la mère d'Alma traduit de l'espagnol L'histoire de l'amour...

Par la voix de chacun des deux personnages, puis celle du frère d'Alma, le si attachant petit Bird, Nicole Krauss conte de magnifiques et poignantes histoires d'amour, dont le lien qui se dessine peu à peu au fil des pages est celui d'un livre dont le titre est ...

La mort, les amours fous de la jeunesse dont il ne reste que le souvenir, les déchirures dont on ne peut guérir, la perte d'un père, l'absence d'un fils : dans ces douleurs, ce sont peut-être les mots qu'on n'a pas dits, les instants loupés, qui pèsent le plus.

Le roman de Nicole Krauss, à l'écriture fluide, directe, enlevée et poétique est un hymne à la littérature, qui nous donne à croire qu'elle peut sauver quelque chose du temps perdu, des manques, de l'absence, de tous ces moments qu'on pas vécus.

« Une seule fois quelqu'un était mort dans mes bras. (...) Son corps était tordu et convulsé. Je l'ai prise dans mes bras. Je crois que je peux dire qu'il n'y avait aucun doute, dans son esprit comme dans le mien, sur ce qui allait se passer. Elle avait un enfant. je le savais parce que je l'avais vu un jour en visite avec son père. Un petit garçon avec des chaussures vernies et un manteau à boutons dorés. Tout le temps de la visite, il était resté assis à jouer avec une voiture miniature, ignorant sa mère sauf quand elle lui parlait. Sans doute était-il mécontent d'être laissé seul avec son père pendant si longtemps. Lorsque j'ai regardé le visage de la femme, c'est à lui que j'ai pensé, au garçon qui allait grandir sans savoir comment se pardonner. J'ai senti un certain soulagement, une certaine fierté, de la supériorité même, à accomplir une tâche qu'il ne pouvait pas accomplir. Et ensuite, moins d'un un plus tard, ce fils dont la mère est morte sans lui, c'était moi. » (Léopold)


L'histoire de l'amour
Nicole Krauss
Gallimard
356 p., 21 €
Second roman de Nicole Krauss, L'histoire de l'amour est son premier livre traduit en français. Elle vit à New-York avec son mari le romancier Jonathan Safran Foer.