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vendredi 11 mai 2007

Le côté des Guermantes. La duchesse de Guermantes et les conventions

proust2Dans Du côté de Guermantes, le narrateur succombe aux attraits de la vie mondaine, dont il livre de longues descriptions.

Celles-ci sont essentiellement consacrées au salon de la duchesse de Guermantes, fine fleur du faubourg Saint-Germain.

Son observation des us et coutumes des milieux aristocratiques le conduit à de savantes comparaisons dans l'art du salon, dont celui de la duchesse ressort comme le plus élaboré grâce à la personnalité dont aime faire preuve Oriane de Guermantes.

Toute la différence se fait entre un respect scrupuleux des règles sociales ...

Les Courvoisier n'étaient pas davantage capables de s'élever jusqu'à l'esprit d'innovation que la duchesse de Guermantes introduisait dans la vie mondaine et qui, en l'adaptant selon un sûr instinct aux nécessités du moment, en faisait quelque chose d'artistique, là où l'application purement raisonnée de règles rigides eût donné d'aussi mauvais résultats qu'à quelqu'un qui, voulant réussir en amour ou dans la politique, reproduirait à la lettre dans sa propre vie les exploits de Bussy d'Amboise. Si les Courvoisier donnaient un dîner de famille ou à dîner pour un prince, l'adjonction d'un homme d'esprit, d'un ami de leur fils, leur semblait une anomalie capable de produire le plus mauvais effet. Une Courvoisier dont le père avait ministre de l'Empereur, ayant à donner une matinée en l'honneur de la princesse Mathilde, déduisit par esprit de géométrie qu'elle ne pouvait inviter que des bonapartistes. Or elle n'en connaissait presque pas. Toutes les femmes élégantes de ses relations, tous les hommes agréables furent impitoyablement bannis, parce que, d'opinion ou d'attaches légitimistes, ils auraient, selon la logique des Courvoisier, pu déplaire à l'Altesse Impériale. Celle-ci, qui recevait chez elle la fine fleur du faubourg Saint-Germain, fut assez étonnée quand elle trouva seulement chez Mme de Courvoisier une pique-assiette célèbre, veuve d'un ancien préfet de l'Empire, la veuve du directeur des postes et quelques personnes connues pour leur fidélité à Napoléon III, leur bêtise et leur ennui.

... et l'audace d'une appréciation personnelle de la situation, dût-elle la conduire à se placer en retrait des conventions. Le pire ennui pour Mme de Guermantes serait d'ailleurs de se contenter de s'y conformer.

Pour en revenir à ses décisions artificielles et émouvantes comme celles des politiciens, Mme de Guermantes ne déconcertait pas moins les Guermantes, les Courvoisier, tout le Faubourg et plus que personne la princesse de Parme, par des décrets inattendus sous lesquels on sentait des principes qui frappaient d'autant plus qu'on s'en était moins avisé. Si le nouveau ministre de Grèce donnait un bal travesti, chacun choisissait un costume, et on se demandait quel serait celui de la duchesse. L'une pensait qu'elle voudrait être en duchesse de Bourgogne, une autre donnait comme probable le travestissement en princesse de Dujabar, une troisième en Psyché. Enfin une Courvoisier ayant demandé : « En quoi te mettras-tu, Oriane ? provoquait la seule réponse à quoi l'on n'eût pas pensé : « Mais en rien du tout ! » (...)
« Je ne vois pas qu'il y ait nécessité à aller chez le ministre de Grèce, que je ne connais pas, je ne suis pas grecque, pourquoi irais-je là bas ? je n'ai rien à y faire », disait la duchesse.
« Mais tout le monde y va, il paraît que ce sera charmant », s'écriait Mme de Gallardon.
« Mais c'est charmant aussi de rester au coin du feu », répondait Mme de Guermantes.
Les Courvoisier n'en revenaient pas, mais les Guermantes, sans imiter, approuvaient : « Naturellement, tout le monde n'est pas en position comme Oriane de rompre avec tous les usages. Mais d'un côté on ne pas dire qu'elle ait tort de vouloir montrer que nous exagérons en nous mettant à plat ventre devant ces étrangers dont on ne sait pas toujours d'où ils viennent. »

Très bon week-end et très bonne lecture à tous.

vendredi 4 mai 2007

Le côté des Guermantes. L'art du salon chez Mme de Guermantes

proust2Reçu régulièrement chez les Guermantes, le narrateur a le loisir de détailler tous les ressorts que la duchesse déploie pour mener sa vie mondaine, laquelle est, de même que pour ses semblables, sa principale occupation.

Elle met ainsi toute son intelligence au service d'un art propre à ces milieux aristocratiques, l'art du salon.

Celui de Mme de Guermantes peut se dessiner, dans ses grandes lignes, comme tout à la fois :



L'art de l'esprit

Encore faut-il reconnaître que la délicatesse de vie sociale, la finesse des conversations chez les Guermantes avaient, si mince cela fût-il, quelque chose de réel. Aucun titre officiel n'y valait l'agrément de certains des préférés de Mme de Guermantes que les ministres les plus puissants n'auraient pu réussir à attirer chez eux. Si dans ce salon tant d'ambitions intellectuelles et même de nobles efforts avaient été enterrés pour jamais, du moins, de leur poussière, la plus rare floraison de mondanité y avait pris naissance. Certes, des hommes d'esprit, comme Swann par exemple, se jugeaient supérieurs à des hommes de valeur, qu'ils dédaignaient mais c'est que ce que la duchesse plaçait au dessus de tout, ce n'était pas l'intelligence, c'était – forme supérieure selon elle, plus rare, plus exquise, de l'intelligence élevée jusqu'à une variété verbale de talent – l'esprit.

L'art de la nouveauté

Quand une femme intelligente, instruite, spirituelle, avait épousé un timide butor qu'on voyait rarement et qu'on n'entendait jamais, Mme de Guermantes s'inventait un beau jour une volupté spirituelle non pas seulement en décriant la femme, mais en « découvrant » le mari. Dans le ménage Cambremer par exemple, si elle eût alors vécu dans ce milieu, elle eût décrété que Mme de Cambremer était stupide, et en revanche, que la personne intéressante, méconnue, délicieuse, vouée au silence par une femme jacassante, mais la valant mille fois, était le marquis, et la duchesse eût éprouvé à déclarer cela le même genre de rafraîchissement que le critique qui, depuis soixante-dix ans qu'on admire Hernani, confesse lui préférer Le lion amoureux.

L'art de la liberté

On sait ce qu'est, même pour les plus grandes mondaines, le moment de l'année où les fêtes commencent : au point que la marquise d'Amoncourt, laquelle, par besoin de parler, manie psychologique, et aussi manque de sensibilité, finissait souvent par dire des sottises, avait pu répondre à quelqu'un qui était venu la condoléancer sur la mort de son père, M. de Montmorency : « C'est peut-être encore plus triste qu'il vous arrive un chagrin pareil au moment où on a à sa glace des centaines de cartons d'invitations. » Hé bien, à ce moment de l'année, quand on invitait à dîner la duchesse de Guermantes, en se pressant pour qu'elle ne fût pas déjà retenue, elle refusait pour la seule raison à laquelle un mondain n'eût jamais pensé : elle allait partir en croisière pour visiter les fjords de la Norvège qui l'intéressaient. Les gens du monde en furent stupéfaits et, sans se soucier d'imiter la duchesse, éprouvèrent pourtant de son action l'espèce de soulagement qu'on a dans Kant quand, après la démonstration la plus rigoureuse du déterminisme, on découvre qu'au dessus du monde de la nécessité il y a celui de la liberté.

Bonne lecture, bien bon week-end à tous et à bientôt.

vendredi 27 avril 2007

Le côté des Guermantes. La duchesse de Guermantes cultivée.

proust2Lorsque le narrateur fait ses débuts dans le monde, il est rapidement et chaleureusement accueilli dans le salon des Guermantes.

Ce sera pour lui l'occasion de découvrir la personnalité séduisante et multiple de la duchesse.

On a vu comment elle reçoit un poète, au cours d'un repas où l'on parle de tout sauf d'art lyrique. (billet du 30 mars 2007).
Pour autant, Mme de Guermante ne manque ni de culture, ni d'intérêt pour l'art et les artistes :

D'ailleurs il faut ajouter que ce silence gardé sur les choses profondes qu'on attendait toujours en vain le moment de voir aborder, s'il pouvait passer pour caractéristique de la duchesse, n'était pas chez elle absolu. Mme de Guermantes avait passé sa jeunesse dans un milieu un peu différent, aussi aristocratique, mais moins brillant et surtout moins futile que celui où elle vivait aujourd'hui, et de grande culture. Il avait laissé à sa frivolité actuelle une sorte de tuf plus solide, invisiblement nourricier et où même la duchesse allait chercher (fort rarement car elle détestait le pédantisme) quelque citation de Victor Hugo ou de Lamartine qui, fort bien appropriée, dite avec un regard senti de ses beaux yeux, ne manquait pas de surprendre et de charmer. Parfois même, sans prétentions, avec patience et simplicité, elle donnait à un auteur dramatique académicien quelque conseil sagace, lui faisait atténuer une situation ou changer un dénouement.

En réalité, si Mme de Guermantes observe une grande discrétion vis-à-vis de l'art lyrique lorsqu'elle reçoit un poète, c'est qu'en parler en abondance serait contraire à sa conception de l'art du salon, lequel doit éviter toute ostentation facile, tout « étalage » du savoir et des richesses, dans tous les sens du terme :

Par exemple, chez la princesse de Parme, il y avait une quantité de personnes que l'Altesse recevait parce qu'elle les avait connues enfant, ou parce qu'elles étaient alliées à telles duchesse, ou attachées à la personne de tel souverain, ces personnes fussent-elles laides, d'ailleurs, ennuyeuses ou sottes ; or, pour un Courvoisier, la raison « aimé de la princesse de Parme », « soeur de mère avec la duchesse d'Arpajon », « passant trois mois tous les ans chez la reine d'Espagne », aurait suffi à leur faire inviter de telles gens, mais Mme de Guermantes, qui recevait poliment leur salut depuis dix ans chez la princesse de Parme, ne leur avait jamais laissé passer son seuil, estimant qu'il en est d'un salon au sens social du mot comme au sens matériel où il suffit de meubles qu'on ne trouve pas jolis, mais qu'on laisse comme remplissage et preuve de richesse, pour le rendre affreux. Un tel salon ressemble à un ouvrage où on ne sait pas s'abstenir des phrases qui démontrent du savoir, du brillant, de la facilité. Comme un livre, comme une maison, la qualité d'un « salon », pensait avec raison Mme de Guermantes, a pour pierre angulaire le sacrifice.

Bonnes lectures, bon week-end, à très bientôt.

vendredi 20 avril 2007

A la recherche du temps perdu. La duchesse de Guermantes aperçue.

proust2Lorsque, enfant, le narrateur se promenait avec ses parents autour de Combray, deux promenades s'offraient à la petite famille : le côté de Méséglise et le côté de Guermantes, où se trouvait la propriété de la célèbre lignée, nom qui alimentait chez lui de grands mythes.

Un jour, il aperçoit enfin la duchesse de Guermantes, qu'il conçoit comme la perfection faite femme.

La scène se passe dans l'église de Combray. (1)

Et – ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage par une corde si lâche, si longue, si extensible qu'ils peuvent se promener seuls loin de lui – pendant que Mme de Guermantes était assise dans la chapelle au dessus des tombes de ses morts, ses regards flânaient ça et là, montaient le long des piliers, s'arrêtaient même sur moi comme un rayon de soleil qui, au moment où je reçu sa caresse, me sembla conscient.

La belle silhouette qui apparaît sous ses yeux séduit immédiatement le narrateur, qui, du reste, par la force de son imagination était déjà totalement conquis par le nom et la réputation de la duchesse :

Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées que j'y rapportais – et peut-être surtout, forme de l'instinct de conservation des meilleures parties de nous-mêmes, ce désir qu'on a toujours de ne pas avoir été déçu – la replaçant (puisque c'était une seule personne qu'elle et cette duchesse de Guermantes que j'avais évoquée jusque-là) hors du reste de l'humanité dans laquelle la vue pure et simple de son corps me l'avait fait un instant confondre, je m'irritais en entendant dire autour de moi : « Elle est mieux que Mme Sazerat, que Mlle Vinteuil », comme si elle leur eût été comparable.

A cette époque, il était loin d'imaginer qu'il ferait quelques années après ses débuts dans le monde et que non seulement il y rencontrerait Mme de Guermantes avec une relative facilité, mais qu'il serait, en outre, régulièrement invité chez la duchesse.
Il en était même très apprécié, ainsi qu'il le conclut dans cette scène, évoquée à propos de l'attachement des Guermantes aux traditions jusque, bien évidemment, dans les plus petits détails.

De vieux amis de M. et de Mme de Guermantes venaient les voir après dîner « en cure-dents » aurait dit Mme Swann, sans être attendus, et prenaient l'hiver une tasse de tilleul aux lumières du grand salon, l'été un verre d'orangeade dans la nuit du petit bout de jardin rectangulaire. On n'avait jamais connu, des Guermantes, dans ces après-dîners au jardin, que l'orangeade. Elle avait quelque chose de rituel. Y ajouter d'autres rafraîchissements eût semblé dénaturer la tradition, de même qu'un grand raout dans le faubourg Saint-Germain n'est plus un raout s'il y a de la comédie ou de la musique. Il faut qu'on soit censé venir simplement – y eût-il cinq cents personnes – faire une visite à la princesse de Guermantes, par exemple. On admira mon influence parce que je pus à l'orangeade faire ajouter une carafe contenant du jus de cerise cuite, de poire cuite.

Bon week-end, bonne lecture et à lundi.

(1) extrait de Du côté de chez Swann, les deux autres passages étant issus de Le côté de Guermantes