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jeudi 14 février 2008

Les mystères du rectangle. Siri Hustvedt

Les mystères du rectangle, Siri HustvedtLes mystères du rectangle, c'est d'abord le mystère de La Tempête, ce tableau peint par Giorgione en 1505 dont Siri Hustvedt est tombée amoureuse à l'âge de 19 ans lorsqu'une reproduction lui en a été montrée sur les bancs de l'université.
Ce fut son premier "moment de réelle transcendance" face à une oeuvre.
Ainsi a débuté sa quête pour tenter d'éclaircir les motifs de son émotion.
Dénué des références aisément identifiables de la peinture de l'époque, ce tableau a donné lieu à des analyses fort différentes qui ne l'ont guère aidée.
Siri Hustvedt est allée voir La Tempête plusieurs fois à l'Accademia de Venise, longuement, intensément. L'attention entièrement tournée vers la peinture, à l'écoute de ses sensations. Elle s'est aperçue (à l'occasion d'un tour que lui a joué sa mémoire, laquelle avait commencé par l'éliminer) que c'était par le personnage masculin qu'elle "entrait" dans le tableau, se mettant à la place de cet homme qui regarde la femme dénudée en train d'allaiter. (1)
La Tempête lui apparaît alors comme une « illustration du voyeurisme », attirant le spectateur « au-dedans d'une scène qui s'annonce comme un rêve ou une vision intérieure ».
Et demeurent, tenaces, non seulement le sentiment que ce tableau échappe à sa compréhension, mais aussi celui que, précisément, cette part d'ombre y est pour beaucoup dans son amour pour la toile de Giorgione.

Chemin faisant, Siri Hustvedt (Madame Paul Auster à la ville) se livre à une approche éminemment personnelle des oeuvres picturales. Elle n'est pas une professionnelle, mais simplement une passionnée de peinture. Elle se documente, lit les historiens et les critiques d'art, mais ce qui l'intéresse avant tout est le tableau, son mystère, qu'elle entend contempler, éventuellement comprendre, débarrassée de toute référence culturelle. Regarder par elle-même, d'un oeil neuf : « Je crois que les notions de "génie", de "chef d'oeuvre", de "plus grand", de "meilleur" s'interposent entre nous et ce que nous regardons. » Et enfin, être à l'écoute de ce qu'elle ressent, tenant comme Henry James que « En art, la sensation est sens ».

Cette approche la conduit à découvrir dans La dame collier de perles de Vermeer un détail en forme d'oeuf, lequel l'amène à penser que l'oeuvre évoque l'Annonciation ; à déceler des autoportraits non seulement dans Les Caprices de Goya mais également dans Le trois mai.
En partant de Jean-Baptiste-Siméon Chardin, elle projette sur les natures mortes de très beaux éclairages, mais également sur la peinture de Giorgio Morandi, de Joan Mitchell et de Gerhard Richter.

Giorgione, La TempêteServies par une prose claire et un langage simple, bien construites, joliment ramassées à chaque fin de chapitre, ces réflexions constituent une séduisante invitation à appréhender les oeuvres évoquées en adoptant le regard original de Siri Hustvedt.
Mais plus encore, l'audace, la subjectivité revendiquées par l'auteur ne peuvent qu'encourager à aborder la peinture et les oeuvres d'art en général de façon personnelle, en étant dénué ou pas de connaissances et de références, mais en écoutant toujours sa sensibilité, et assumant pleinement que « Nul ne se laisse à l'écart en regardant un tableau ».

Les mystères du rectangle. Siri Hustvedt
Essais sur la peinture traduits de l'américain par Christine Le Boeuf
Actes Sud (2006), 245 p.,

(1) A ce sujet, Siri Hustvedt souligne : « Dans de nombreux tableaux à thème érotique, il est généralement admis, de l'intérieur même du tableau, que le spectateur est un homme. Ce que l'on a moins évoqué, c'est la facilité avec laquelle une femme se glisse dans la peau d'un homme lorsqu'elle regarde un tel tableau. »

Image : La Tempête, Giorgione, 1505, Venise, Galleria dell'Accademia

jeudi 5 juillet 2007

Les bagages de l'été avec La Quinzaine littéraire

la mer de John BanvilleC'est une malle qu'il faudrait pour emporter les livres de l'été, tous ceux que, faute de temps, on a réservés pour les vacances !
D'ailleurs, chaque année, c'est la même chose : on en emporte toujours trop.
Mais qu'importe : laissons-nous le bonheur de choisir le moment venu.

Un titre qui fleure bon les vacances circule déjà de-ci de-là en tête des listes : La mer de John Banville (Voir Le Monde des Livres du 22 juin dernier notamment). (1)
Ce roman est aussi repris dans le petit mémo concocté par La Quinzaine littéraire dans son dernier numéro : pour ceux qui ont raté les épisodes précédents, La Quinzaine propose un choix de romans français et étrangers, recueils de poésies, livres d'histoire, essais, correspondances... parmi ceux sélectionnés par la rédaction depuis le début de l'année.
Y figurent notamment : le théâtre de Beckett ; Henri Calet ; Emmanuel Carrère (Un roman russe) ; Julian Barnes ; Martin Amis ; Orhan Pamuk ; les poètes Paul Celan et Claude Esteban ; l'autobiographie d'André Schiffrin Allers-retours ; la correspondance de Truman Capote Un plaisir trop bref, celle d'Albert Camus et René Char...

Une autre correspondance pourrait bien également nous accompagner cet été : celle que Walter Benjamin entretint avec Gretel Adorno entre 1930 et 1940. (2)
Alors qu'à partir de 1933, Benjamin vit en exil à Ibiza puis à Paris "dans une misère stoïquement supportée", Gretel Adorno, femme d'affaires, mène une existence relativement solitaire à Berlin. L'entourage de l'un et l'autre est source de difficultés permantentes. Entre eux ? Une histoire d'amitié amoureuse intense, qui semble "résister à tout : à l'éloignement, aux frustations, aux drames d'une époque terrible, aux crises et à des multiples tensions" relève Jean Lacoste pour La Quinzaine. On en rêve déjà...

les essais de montaigneMarie-Luce Demonet de son côté - elle n'est pas la seule - se félicite de la qualité de la nouvelle édition des Essais de Montaigne en Pléiade, 74 ans après la première, et promet que le lecteur "se laissera aller au fil d'un texte unifié, discrètement éclairé par les élucidations indispensables en bas de page". (3)
Le programme est bien tentant ... malgré tout, on hésite : Montaigne est-il vraiment compatible avec le transat ?

La Quinzaine littéraire, n° 949, du 1er au 15 juillet 2007
32 p., 3,80 €. En kiosque et sur abonnement
Site du journal : La Quinzaine littéraire

A lire également dans ce numéro, un très bel article de Gilbert Lascault sur l'exposition Les messagers d'Annette Messager au Centre Pompidou (jusqu'au 17 septembre 2007) et sur le livre catalogue dirigé par Sophie Duplaix (co-édition C. Pompidou/Xavier Barral, 608 p. 90 €).

La Quinzaine littéraire

(1) La mer, John Banville, traduit de l'anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch, chez Robert Laffont, 247 p., 20 €
(2) Gretel Adorno, Walter Benjamin, correspondance (1930-1940), traduit de l'allemand par Christophe David, chez Gallimard/Le Promeneur, 411 p., 26,50 €
(3) Montaigne. Les essais, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1980 p., 79 €