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vendredi 25 mai 2007

A la recherche du temps perdu. Mère et fille, délicatesse et fidélité

proust2On sait à quel point le narrateur est attaché à sa grand'mère maternelle, qui est la délicatesse même.

La scène au cours de laquelle il s'aperçoit que sa grand'mère est malade, lors d'une promenade aux Champs-Elysées est des plus émouvantes (billet du 13 avril dernier).

De retour à la maison, ils sont reçus par la mère du narrateur. Ce passage, non moins poignant, est l'occasion de mesurer l'adoration que celle-ci voue à sa propre mère (1) :

Je lui avais enveloppé à demi la tête avec une mantille en dentelle blanche, lui disant que c'était pour qu'elle n'eût pas froid dans l'escalier. Je ne voulais pas que ma mère ne remarquât trop l'altération du visage, la déviation de la bouche ; ma précaution était inutile : ma mère s'approcha de grand'mère, embrassa sa main comme celle de son Dieu, la soutint, la souleva jusqu'à l'ascenseur, avec des précautions infinies où il y avait, avec la peur d'être maladroite et de lui faire mal, l'humilité de qui se sent indigne de toucher ce qu'il connaît de plus précieux, mais pas une fois elle ne ne leva les yeux et ne regarda le visage de la malade. Peut-être fut-ce pour que celle-ci ne s'attristât pas en pensant que sa vue avait pu inquiéter sa fille. Peut-être par crainte d'une douleur trop forte qu'elle n'osa pas affronter. Peut-être par respect, parce qu'elle ne croyait pas qu'il lui fût permis sans impiété de constater la trace de quelque affaiblissement intellectuel dans le visage vénéré. Peut-être pour mieux garder plus tard intact l'image du vrai visage de sa mère, rayonnant d'esprit et de bonté. Ainsi montèrent-elles l'une à côté de l'autre, ma grand'mère à demi cachée dans sa mantille, ma mère détournant les yeux.

Après la mort de la grand'mère, la mère du narrateur témoignera une fidélité absolue à sa mémoire.
On a vu l'estime que la grand'mère portait à la littérature, en particulier aux Lettres de Mme de Sévigné (billet du 6 avril).
La fidélité de la mère du narrateur à sa maman disparue prend dans cet extrait un goût particulièrement savoureux (2) :

Parmi les causes qui faisaient que maman m'envoyait tous les jours une lettre, et une lettre où n'était jamais absente quelque citation de Mme de Sévigné, il y avait le souvenir de ma grand'mère. Maman m'écrivait : « Mme Sazerat nous a donné un de ces petits déjeuners dont elle a le secret et qui, comme eût dit ta pauvre grand'mère citant Mme de Sévigné, nous enlèvent à la solitude sans nous apporter de société. » Dans mes premières réponses, j'eus la bêtise d'écrire à maman : « A ces citations, ta mère te reconnaîtrait tout de suite. » Ce qui me valut, trois jours après, ce mot : « Mon pauvre fils, si c'était pour parler de ma mère, tu invoques bien mal à propos Mme de Sévigné. Elle t'aurait répondu comme elle fit à Mme de Grignan : « Elle ne vous était donc rien ? Je vous croyais parents. »

Bonnes lectures.

(1) Dans Le côté de Guermantes
(2) Dans La prisionnière

mardi 1 mai 2007

Calamity Jane. Lettres à sa fille

Lettres à sa filleLa terrible Calamity Jane qui chevauchait à travers le Grand Ouest, se mêlait aux batailles, jouait et buvait parmi les hommes, était aussi une tendre maman.

L'exposition organisée au Musée des Lettres et des Manuscrits (1) trace un portrait tout en contrastes de cette femme de légendes autour de l'album manuscrit des lettres que Calamity Jane a écrites à sa fille, laquelle n'en a eu connaissance qu'après la mort de sa mère.

La lecture de ces fameuses lettres, dans une nouvelle édition corrigée et enrichie, a quelque chose de surprenant et de très attachant.

On y découvre une Calamity Jane en proie à la solitude et à des souffrances morales plus pesantes encore que les rudes conditions d'existence qui sont les siennes dans l'Ouest.
On y voit une maman cow-girl se soucier du bonheur de sa fille, mettre les points sur les i pour qu'elle soit fière de ses origines, que la mémoire de ses parents ne soit pas salie.
Sa plume franche et sans détour amuse ou effraie lorsqu'elle relate son quotidien, mais prend aux tripes dans ses moments de tendresse et de découragements.

J'espère qu'un jour tu pourras venir dans ce pays, tu sauras alors comment j'ai dû exister. Encore deux ans et j'irai te voir, Chérie je sais qu'alors je me sentirai mieux à ton sujet. (...) T'abandonner m'a presque tuée, Janey.

Je me demande souvent dans quelles mains ces pages finiront par tomber. Je veux croire que tu seras cette personne un jour après que je serai partie. Je l'espère car c'est toi que j'aime Janey. Il ne me reste plus personne sur terre à part toi. Je m'endors chaque nuit avec ta photo serrée contre mes lèvres. Oh si seulement je pouvais t'avoir la nuit tombée pour une heure aux côtés des feux de camp pour briser cette solitude.

Ma vie avec ton père, je saurai toujours que ce furent les jours les plus heureux de ma vie, Janey. Dans mon errance sans but, je l'ai rencontré. Il a reçu son surnom de Wild Bill à Rock Creek, Kansas, parce qu'il avait tué en légitime défense une bande de meurtriers, ce qui l'a rendu fameux comme grand tireur des deux mains. Les hors-la-loi le traquaient à plusieurs, ils étaient toujours une demi-douzaine ou plus à l'avoir dans leur ligne de mire. Souviens-toi, Janey, son nom ne mourra jamais tant que le soleil brillera.

A la fin du recueil, sont ajoutées des lettres que Calamity Jane a écrites à Jim O'Neil, le père adoptif de sa fille.
La fibre maternelle se fait rage lorsqu'elle apprend le malheureux mariage de sa fille. On y retrouve tout le mordant et l'ironie Calamity Jane qui sont aussi pour beaucoup dans le plaisir de lecture de ces Lettres.

Je suis triste d'apprendre que le mariage de Janey est un échec. Ne vous-ai je pas dit qu'il n'était pas bien. Les journalistes sont tous des menteurs. Ils ne se soucient que de leur publicité et de convaincre les gens de leur intelligence alors qu'ils n'ont certes pas inventé le fil à couper le beurre. (...). Je remercie Dieu pour vous avoir vous et le révérend Sipes ».

Lettres à sa fille. Calamity Jane
Payot & Rivages
Collection Rivages Poche, Bibliothèque étrangère (janv. 2007)
Traduit de l'anglais par Marie Sully et Gregory Monro
113 p., 5,95 €

(1) Jusqu'au 13 mai prochain, voir le billet du 16 avril 2007

lundi 16 avril 2007

Calamity Jane ou les Légendes de l'Ouest

Calamity JaneFemme de légende, Calamity Jane l'était, mais peut-être pas tout à fait celle qu'on a longtemps cru.

Née en 1856 (?) dans une ferme du Missouri, elle se retrouve vite dans le Montana où la petite famille, attirée par l'or, a émigré.

Mais sa mère meurt alors qu'elle est encore toute jeune, avant que son père ne les quitte à son tour : Martha Jane Canary, de son vrai nom, prend alors en charge ses frères et soeurs.

Le monde sauvage du grand Ouest n'est pourtant pas fait pour les femmes seules. Alors Martha s'y adapte ; elle apprend à monter à cheval, manier le lasso, vivre au jour le jour, sillonnant les Etats du Wioming, du Montana, du Sud Dakota ...

Et pour se faire respecter dans ce monde d'hommes, elle se comporte comme eux : elle boit, fume, jure, s'habille comme les hommes, et aime à se trouver parmi eux.

En 1875, elle fait partie de la mission géologique envoyée par le gouvernement dans les Black Hills (Collines noires) du Dakota pour vérifier qu'il y a bien de l'or, comme la rumeur le prétend.
Si différentes versions s'opposent sur l'origine du nom de Calamity Jane, c'est à ce moment qu'il apparaît pour la première fois.

Ruée vers l'or, batailles de l'homme blanc contre l'homme rouge, grandes expéditions à la découverte de terres nouvelles à conquérir ... , ainsi naît la légende de Calamity Jane, première femme libérée venue s'immiscer dans ce monde dur régi par les hommes.

Entière, excessive même, son alcoolisme est notoire ; pourtant, Calamity Jane était aussi un cœur tendre.
Elle eut de nombreuses aventures, aima profondément, se maria même peut-être plusieurs fois.
Ceux qui l'ont côtoyée s'accordent à dire qu'elle était surtout très généreuse, toujours prête à aider les plus faibles, et vouant une affection toute particulière aux enfants.
Les enfants ? Nous y voilà.

La légende de Calamity Jane, qui a commencé de son vivant – dès la fin du XIX°, on vendait des livres très populaires et jouait des pièces mettant en scène ses exploits –, a été bâtie sur l'image d'une femme vivant à la dure dans un monde violent. Un mode de vie hors norme qui, pour une femme, ne permettait d'envisager une quelconque famille.

Or, le 8 mai 1941, coup de théâtre : Jean McCormick, 68 ans, invitée sur une émission de la radio CBS de New-York à l'occasion de la fête des mères, déclare être la fille de Calamity Jane. Pour preuves : les lettres que sa mère lui a écrites durant 25 ans sans jamais les lui envoyer !
Ces lettres viennent d'être rééditées dans une collection de poche, enrichie et corrigée¹.

On peut aussi les voir au Musée des Lettres et des Manuscrits de Paris, où une exposition est consacrée à la vie de Calamity Jane et aux Légendes de l'Ouest jusqu'à la fin du mois².
Parmi les nombreux documents, une lettre que Calamity Jane à écrite en 1898 à Jim O'Neil, le père adoptif de sa fille : '' Elle était si petite Jim et sa vie si elle était restée à mes côtés, aurait été sans avenir ... lorsque j'aurai rendu l'âme, gardez bien les petites affaires pour Janey (...). Je n'ai pas peur de mourir, mais je ne veux pas mourir seule.''

En revisitant cette légende admirable, on découvre le destin poignant de celle qui, en 1903, mourut sans le sou et seule, sans avoir expédié les lettres adressées à sa fille ; mais qui a fait en sorte qu'un jour sa petite Jean sache qui était sa mère, et trouve, dans ses mots, les preuves de son amour.


Calamity Jane ou les Légendes de l'Ouest
Une exposition conçue et réalisée par Gregory Monro
Prolongée jusqu'au 13 mai 2007
Musée des Lettres et des Manuscrits
8 rue de Nesle – Paris 6ème
Du mardi au vendredi de 10 h à 20h, samedi et dimanche de 10h à 18h.
M° Odéon, Saint-Michel ou Pont Neuf, bus 58 ou 70
www.museedeslettres.fr

(1) Lettres à sa fille. Calamity Jane
Rivages, collection Poche Bibliothèque étrangère (janv. 2007)
113 p., 5,95 €
(2) L'exposition au Musée des Lettres et des Manuscrits est prolongée jusqu'au 13 mai 2007, ainsi que Gregory Monro me l'a gentiment signalé.

vendredi 9 mars 2007

A l'ombre des jeunes filles en fleurs. L'adolescence

proust2Dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur est fasciné par les jeunes adolescentes dont il fait la connaissance à Balbec (dont, évidemment, Albertine).

Ce bouleversement est pour lui l'occasion d'apprécier avec poésie les charmes de cet âge particulier :

Mais l'adolescence est antérieure à la solidification complète et de là vient qu'on éprouve auprès des jeunes filles ce rafraîchissement que donne le spectacle des formes sans cesse en train de changer, de jouer en une instable opposition qui fait penser à cette perpétuelle récréation des éléments primordiaux de la nature qu'on contemple devant la mer.

Il évoque sa propre adolescence avec radicalité - et peut-être lucidité :

Mais la caractéristique de l'âge ridicule que je traversais – âge nullement ingrat, très fécond – est qu'on n'y consulte pas l'intelligence et que les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible de leur personnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on ne connaît guère le calme. Il n'y a presque pas un des geste qu'on a faits alors, qu'on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu'on devrait regretter au contraire, c'est de ne plus posséder la spontanéité qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les choses d'une façon plus pratique, en pleine conformité avec le reste de la société, mais l'adolescence est le seul temps où l'on ait appris quelque chose.

Lors de conversations avec son ami le peintre Elstir, le narrateur recueille l'avis éclairé de l'homme mûr sur la jeunesse et ses erreurs, passages obligés vers la sagesse, qui est "un point de vue sur les choses" :

Il n'y a pas d'homme si sage qu'il soit, me dit-il, qui n'ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles ou même mené une vie, dont le souvenir lui soit désagréable et qu'il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu'il ne peut être assuré d'être devenu un sage, dans la mesure où cela est possible, que s'il a passé par toutes incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation-là. Je sais qu'il y a des jeunes gens, fils et petits-fils d'hommes distingués, à qui leurs précepteurs ont enseigné la noblesse de l'esprit et l'élégance morale dès le collège. Ils n'ont peut-être rien à retrancher de leur vie, ils pourraient publier et signer tout ce qu'ils ont dit, mais ce sont de pauvres esprits, descendants sans force de doctrinaires, et de qui la sagesse est négative et stérile. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez nobles, n'ont pas été disposées par le père de famille ou le précepteur, elles ont été précédées de débuts bien différents, ayant été influencées par ce qui régnait autour d'elles de mal ou de banalité. Elles représentent un combat et une victoire. Je comprends que l'image de ce que nous avons été dans une période première ne soit plus reconnaissable et soit en tout cas déplaisante. Elle ne doit pas être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons vraiment vécu, que c'est selon les lois de la vie, de la vie des ateliers, des coteries artistiques s'il s'agit d'un peintre, extrait quelque chose qui les dépasse.


Bon week-end à tous, et bonne lecture ...

jeudi 8 février 2007

Jeune fille. Anne Wiazemsky

jeunefilleAnne a 17 ans au milieu des années 60. Elle est une jeune fille comme les autres : timide, maladroite, peu assurée dans son corps et dans sa tête.
Elle est d'autant moins épanouie que depuis quelques années elle vit dans la tristesse qui l'a envahie à la mort de son père. Ses relations avec sa mère ne sont pas simples. Elle ne trouve compréhension et chaleur qu'auprès de son grand-père François Mauriac.

Une amie présente Anne à Robert Bresson, alors à la recherche de la comédienne qui tiendra le rôle de Marie pour Au hasard Balthazar. L'adolescente est d'emblée fascinée par le cinéaste, cet homme déjà âgé, qui de sa voix, de son regard l'enveloppe d'une attention toute particulière. Aussi lui obéit-elle parfaitement lorsqu'il lui demande de faire un essai de lecture « à plat » : elle ne joue pas. Elle est toute neuve. Elle est vraie. Il est immédiatement et totalement séduit.
S'ensuit un inoubliable été de tournage, où la toute jeune Anne, fraîche, spontanée, ignorante, va, sous et malgré la coupe de Bresson s'épanouir, prendre son indépendance, de l'assurance, et, bouleversée, se transformer.

C'est un livre magnifique sur la rencontre, magique littéralement, entre une jeune fille et une homme qui, en la comprenant, en lui portant un regard plein d'amour, la fait exister, la révèle à elle-même.
En cela, malgré ses excès, sa tyrannie, le personnage de Robert Bresson devient à son tour très attachant : il aura joué, finalement, un très beau rôle lui aussi.

La plume n'est pas celle d'une femme mûre évoquant ses souvenirs ; il s'agit du récit, qu'on lit au passé mais qu'on croirait écrit au présent, d'une jeune fille décrivant avec une merveilleuse fraîcheur les bouleversements qui, d'une adolescente bredouillante, ont fait d'elle une jeune femme.

Une nouvelle existence m'attendait, dont j'ignorais tout, mais qui allait modifier profondément le cours de ma vie, je le savais, je le voulais. Autour de moi, des vacanciers insouciants parlaient plages, météo, sorties en mer. En les regardant, en écoutant leurs propos, j'avais maintenant l'impression d'appartenir à un autre monde. Dans mon sac, il y avait une carte de Robert Bresson datée du 10 juillet : « Je vous attends. Je suis sûr que tout ira merveilleusement bien. A jeudi. » Plus tard, je comprendrais que j'avais, ce jour-là, commencé à tourner définitivement le dos à mon enfance.

Sa confiance absolue en lui, en son œuvre, me fit tressaillir d'émotion. Il ne lâcha pas tout de suite ma main et quelque chose de mystérieux se transmettait de lui à moi et me faisait voir différemment les deux enfants et au-delà d'eux, le monde. Il me semblait qu'auprès de lui j'apprenais à regarder et à entendre. Et ce que j'éprouvais pour lui, à cet instant, juste avant qu'il ne crie : « Moteur ! », c'était un inextricable mélange d'amour, d'admiration et de gratitude.

Depuis que je suis rentrée chez moi, j'ai le sentiment d'être une étrangère en visite. Ma vie n'est pas vraiment là. Ni auprès de Robert Bresson, ni auprès de l'équipe du film, comme je l'avais cru durant l'été : cela aussi est terminé. Je l'avais compris en les voyant retrouver leur femme ou leur petite amie. Ma vie, ce serait encore autre chose.


Jeune Fille
Anne Wiazemsky
Gallimard, 217 p., 17 €