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jeudi 28 juin 2007

Pauline. George Sand

Pauline de George SandImaginons deux jeunes filles de province.

L'une, Pauline, y est née, dans un milieu ultra catholique. Elle se consacre à sa vieille mère malade et veuve, dans le dévouement et l'abnégation.
Ses jeunes années passent dans cette petite ville de Saint-Front.

L'autre, Laurence, en est partie pour explorer la voie qu'elle sentait sienne. Installée à Paris avec sa mère et ses soeurs, elle est devenue comédienne.
Elle ne sera restée, en définitive, que quatre ans dans cette province où sa mère, veuve également, était venue travailler.
Mais ce temps a suffi pour qu'une solide amitié se noue entre les deux jeunes filles.

Quelques années plus tard, Laurence revient par hasard à Saint-Front. Les deux amies se retrouvent, comme elles s'étaient quittées, avec beaucoup d'affection, mais aussi telles qu'elles sont devenues...
Lorsque la mère de Pauline disparaît à son tour, Laurence la fait venir à Paris et la prend sous son aile.
Comment réagira la pure Pauline dans ce milieu dont elle ignore tout, qui l'attire autant qu'elle s'en méfie ?

Voici l'intrigue de ce bref roman dont George Sand écrivit un premier jet en 1832 avant de perdre le manuscrit et de l'oublier aussitôt. Retrouvé par hasard et achevé en 1839, il paraît alors pour la première fois dans La Revue des Deux Mondes avant d'être édité chez Magen et Cormon en 1841.

De sa plume fine, George Sand excelle dans la description psychologique et sociale.
Elle dresse de la province un tableau impitoyable ; alors que les artistes parisiens qu'elle décrit sont, tels Laurence, désintéressés et généreux.

Vision caricaturale ? Si caricature il y a, elle est, telle la morale de Pauline à l'envers.
George Sand a dépeint, avant Balzac, la mesquinerie d'un milieu qui prétendait avoir le monopole de qualités morales dont il ne se lassait pas de faire montre hypocritement, tout en condamnant avec une violente sévérité la déchéance du monde bohème des artistes.

Autant dire que ce petit roman n'a rien perdu de sa fraîcheur. L'écriture de George Sand fait le reste : on lit Pauline d'un trait, et avec une grande délectation.

Pauline. George Sand
Folio / Gallimard, collection Femmes de lettres (2007)
136 p., 2 €

jeudi 14 juin 2007

Poèmes en archipel. Anthologie de textes de René Char

poèmes en archipelPoèmes en archipel fait partie d'une série de publications et de manifestations initiées au Printemps des Poètes à l'occasion de la célébration, en ce 14 juin 2007, du centième anniversaire de la naissance de René Char.

Né sept ans avant la Première Guerre mondiale et mort peu avant la chute du mur de Berlin, René Char a traversé les périodes les plus tragiques de son siècle.

Les écrits qu'il a laissés sont aussi le témoignage des temps qu'il a connus.

On y trouve l'écho de trois étapes de l'histoire littéraire du XXème siècle : le surréalisme d'abord ; la poésie de l'engagement ensuite ; et l'évolution vers des formes aux frontières floues, s'affranchissant des genres définis (fragments, aphorismes, journal...).

L'approche anthologique et chronologique présente un grand intérêt pour qui souhaite appréhender, par une vision - loin d'être exhaustive mais d'ensemble, l'oeuvre de René Char.
En permettant de faire quelques pas sur chacune des voies qu'il a empruntées, Poèmes en archipel permet de se faire sa propre idée et de voir ce qui plaît dans ses différents textes.

L'oeuvre de René Char est réputée difficile d'accès.
On s'aperçoit, au fil du recueil, qu'elle est très diverse et que bien des poèmes sont loin de l'hermétisme qu'on lui prête de façon générale.
Et qu'un poème garde une part d'obscurité n'empêche pas d'y trouver - ou pas - de la beauté.
Ce qui est plus regrettable, c'est lorsque la prose censée l'éclairer est elle-même hermétique.
Dans son Avant-propos, Pascal Charvet promet : « Eclairant le chemin de vie et d'écriture de René Char, ce livre offre aux adolescents d'aujourd'hui, et à tous ceux dont le poète écrivait "Ils disent les mots qui leur restent au coin des yeux", les conditions d'une lecture intime ».
Tel est absolument le cas. A condition de tenir à distance, aussi souvent que nécessaire, les commentaires introductifs inutilement apprêtés et épuisamment brumeux.
A cette réserve près, Poèmes en archipel ne peut qu'être conseillé, que ce soit pour son beau travail d'édition (illustrations de choix, mise en page simple, claire et soignée sur papier épais), ses éléments bibliographiques et biographiques, le très bel hommage, en introduction, que Paul Veyne rendit au poète dans le journal Le Monde en 1990... et son format de poche.

La vie et l'oeuvre de René Char furent marquées, dans l'entre-deux-guerres, et jusqu'à la Libération, par l'engagement politique puis armé.
Dans Seuls demeurent, recueil de textes écrits entre 1938 et 1944, publié en 1945, figure 1939 Par la bouche de l'engoulevent, cri de révolte contre les enfants victimes de la guerre d'Espagne, poème en prose illustré par Picasso :

Enfants qui cribliez d'olives le soleil enfoncé dans le bois de la mer, enfants, ô frondes de froment, de vous l'étranger se détourne, se détourne de votre sang martyrisé, se détourne de cette eau trop pure, enfants aux yeux de limon, enfants qui faisiez chanter le sel à votre oreille, comment se résoudre à ne plus s'éblouir de votre amitié ? Le ciel dont vous disiez le duvet, la Femme dont vous trahissiez le désir, la foudre les a glacés.
Châtiments ! Châtiments !


Poèmes en archipel. Anthologie de textes de René Char
Edition de Marie-Claude Char, Marie-Françoise Delecroix, Romain Lancrey-Javal et Paul Veyne
Gallimard / Folio (mars 2007) 448 p., 11,50 €

Autres publications :
Pays de René Char, Marie-Claude Char, Flammarion (280 p., 45 €)
René Char. Le géant magnétique, hors-série de Télérama (100 p., 7,80 €)

Exposition René Char à la Bibliothèque nationale de France jusqu'au 29 juillet
Catalogue édité par la BNF et Gallimard, 264 p., 29 €

Lire également le billet sur la belle Lettera Amorosa

jeudi 29 mars 2007

Anne, ou quand prime le spirituel. Simone de Beauvoir

AnneLorsqu'en 1937 Simone de Beauvoir termine « La primauté du spirituel » - titre qu'elle avait choisi initialement - elle est âgée d'à peine trente ans.

Ce premier roman est refusé par deux éditeurs, ce dont l'auteur ne s'étonne ni se choque.

Le manuscrit ne sera édité qu'en 1979 et à la demande de deux universitaires américains qui souhaitaient publier des inédits de l'écrivain. Simone de Beauvoir réitère alors dans l'avant-propos du livre le sévère jugement qu'elle porte à sa première œuvre : « Gallimard et Grasset refusèrent le manuscrit : non sans raison ».

La publication du roman se fait dans l'indifférence générale.

L'année dernière, Gallimard a eu l'heureuse initiative de le rééditer dans la collection Folio, le rebaptisant Anne, ou quand prime le spirituel.
Il s'agit d'une très bonne surprise.

On retrouve la belle plume de Simone de Beauvoir, mais délicieusement trempée d'ironie.
Utilisant tantôt le journal, tantôt le récit, elle donne une exquise peinture du milieu bourgeois et catholique, de l'éducation qu'on y dispensait dans les années 1920.
Milieu et éducation qui sont ceux que Simone de Beauvoir a connus dans son enfance et sa jeunesse et qu'elle a ensuite pris en horreur.

Le centre du roman, la mort d'Anne, est une référence à celle de son amie d'enfance, Zaza, épisode trouble, disparition qu'elle n'a jamais acceptée.

Le passage du spirituel au « réel » que suit le personnage de Marguerite n'est pas sans rappeler la propre évolution, pour ne pas dire la révolution que Simone de Beauvoir a connue et qu'elle a relatée dans ses mémoires (cf. Mémoires d'une jeune fille rangée et La Force de l'âge).

Le personnage de Chantal Plattard, jeune professeur enseignant dans une petite ville de province après avoir obtenu son agrégation en Sorbonne renvoie également sans complaisance au portrait que l'auteur a fait d'elle-même dans ses jeunes années.

Ainsi voici Chantal dispensant ses bons conseils à ses élèves pratiquement enamourées :

« Je vous dirai que dans ces occasions-là, je ne m'occupe pas de ce qui se passe autour de moi, dit Plattard. Mes collègues c'est pour moi comme si elles n'existaient pas. Vous leur accordez trop d'importance. »

Chantal voit sa vie comme un roman dont elle serait l'héroïne, se berçant de spiritualité et d'illusions, totalement déconnectée du réel.
Ainsi se pâme-t-elle en flânant dans les rues populaires, les trouvant charmantes ; mais quand la pauvre Andrée lui propose de pénétrer dans un de ses bars, elle rejette avec horreur une telle perspective.
Et lorsque la si poétique et belle Monique tombe enceinte : « Cette boue ! » déclare Chantal...


Anne, ou quand prime le spirituel. Simone de Beauvoir
Folio, 2006
(Gallimard, 1979)
357 p., 6,60 €
Très belle préface signée Danièle Sallenave