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vendredi 9 mars 2007

A l'ombre des jeunes filles en fleurs. L'adolescence

proust2Dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur est fasciné par les jeunes adolescentes dont il fait la connaissance à Balbec (dont, évidemment, Albertine).

Ce bouleversement est pour lui l'occasion d'apprécier avec poésie les charmes de cet âge particulier :

Mais l'adolescence est antérieure à la solidification complète et de là vient qu'on éprouve auprès des jeunes filles ce rafraîchissement que donne le spectacle des formes sans cesse en train de changer, de jouer en une instable opposition qui fait penser à cette perpétuelle récréation des éléments primordiaux de la nature qu'on contemple devant la mer.

Il évoque sa propre adolescence avec radicalité - et peut-être lucidité :

Mais la caractéristique de l'âge ridicule que je traversais – âge nullement ingrat, très fécond – est qu'on n'y consulte pas l'intelligence et que les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible de leur personnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on ne connaît guère le calme. Il n'y a presque pas un des geste qu'on a faits alors, qu'on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu'on devrait regretter au contraire, c'est de ne plus posséder la spontanéité qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les choses d'une façon plus pratique, en pleine conformité avec le reste de la société, mais l'adolescence est le seul temps où l'on ait appris quelque chose.

Lors de conversations avec son ami le peintre Elstir, le narrateur recueille l'avis éclairé de l'homme mûr sur la jeunesse et ses erreurs, passages obligés vers la sagesse, qui est "un point de vue sur les choses" :

Il n'y a pas d'homme si sage qu'il soit, me dit-il, qui n'ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles ou même mené une vie, dont le souvenir lui soit désagréable et qu'il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas absolument le regretter, parce qu'il ne peut être assuré d'être devenu un sage, dans la mesure où cela est possible, que s'il a passé par toutes incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation-là. Je sais qu'il y a des jeunes gens, fils et petits-fils d'hommes distingués, à qui leurs précepteurs ont enseigné la noblesse de l'esprit et l'élégance morale dès le collège. Ils n'ont peut-être rien à retrancher de leur vie, ils pourraient publier et signer tout ce qu'ils ont dit, mais ce sont de pauvres esprits, descendants sans force de doctrinaires, et de qui la sagesse est négative et stérile. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez nobles, n'ont pas été disposées par le père de famille ou le précepteur, elles ont été précédées de débuts bien différents, ayant été influencées par ce qui régnait autour d'elles de mal ou de banalité. Elles représentent un combat et une victoire. Je comprends que l'image de ce que nous avons été dans une période première ne soit plus reconnaissable et soit en tout cas déplaisante. Elle ne doit pas être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons vraiment vécu, que c'est selon les lois de la vie, de la vie des ateliers, des coteries artistiques s'il s'agit d'un peintre, extrait quelque chose qui les dépasse.


Bon week-end à tous, et bonne lecture ...

jeudi 8 février 2007

Jeune fille. Anne Wiazemsky

jeunefilleAnne a 17 ans au milieu des années 60. Elle est une jeune fille comme les autres : timide, maladroite, peu assurée dans son corps et dans sa tête.
Elle est d'autant moins épanouie que depuis quelques années elle vit dans la tristesse qui l'a envahie à la mort de son père. Ses relations avec sa mère ne sont pas simples. Elle ne trouve compréhension et chaleur qu'auprès de son grand-père François Mauriac.

Une amie présente Anne à Robert Bresson, alors à la recherche de la comédienne qui tiendra le rôle de Marie pour Au hasard Balthazar. L'adolescente est d'emblée fascinée par le cinéaste, cet homme déjà âgé, qui de sa voix, de son regard l'enveloppe d'une attention toute particulière. Aussi lui obéit-elle parfaitement lorsqu'il lui demande de faire un essai de lecture « à plat » : elle ne joue pas. Elle est toute neuve. Elle est vraie. Il est immédiatement et totalement séduit.
S'ensuit un inoubliable été de tournage, où la toute jeune Anne, fraîche, spontanée, ignorante, va, sous et malgré la coupe de Bresson s'épanouir, prendre son indépendance, de l'assurance, et, bouleversée, se transformer.

C'est un livre magnifique sur la rencontre, magique littéralement, entre une jeune fille et une homme qui, en la comprenant, en lui portant un regard plein d'amour, la fait exister, la révèle à elle-même.
En cela, malgré ses excès, sa tyrannie, le personnage de Robert Bresson devient à son tour très attachant : il aura joué, finalement, un très beau rôle lui aussi.

La plume n'est pas celle d'une femme mûre évoquant ses souvenirs ; il s'agit du récit, qu'on lit au passé mais qu'on croirait écrit au présent, d'une jeune fille décrivant avec une merveilleuse fraîcheur les bouleversements qui, d'une adolescente bredouillante, ont fait d'elle une jeune femme.

Une nouvelle existence m'attendait, dont j'ignorais tout, mais qui allait modifier profondément le cours de ma vie, je le savais, je le voulais. Autour de moi, des vacanciers insouciants parlaient plages, météo, sorties en mer. En les regardant, en écoutant leurs propos, j'avais maintenant l'impression d'appartenir à un autre monde. Dans mon sac, il y avait une carte de Robert Bresson datée du 10 juillet : « Je vous attends. Je suis sûr que tout ira merveilleusement bien. A jeudi. » Plus tard, je comprendrais que j'avais, ce jour-là, commencé à tourner définitivement le dos à mon enfance.

Sa confiance absolue en lui, en son œuvre, me fit tressaillir d'émotion. Il ne lâcha pas tout de suite ma main et quelque chose de mystérieux se transmettait de lui à moi et me faisait voir différemment les deux enfants et au-delà d'eux, le monde. Il me semblait qu'auprès de lui j'apprenais à regarder et à entendre. Et ce que j'éprouvais pour lui, à cet instant, juste avant qu'il ne crie : « Moteur ! », c'était un inextricable mélange d'amour, d'admiration et de gratitude.

Depuis que je suis rentrée chez moi, j'ai le sentiment d'être une étrangère en visite. Ma vie n'est pas vraiment là. Ni auprès de Robert Bresson, ni auprès de l'équipe du film, comme je l'avais cru durant l'été : cela aussi est terminé. Je l'avais compris en les voyant retrouver leur femme ou leur petite amie. Ma vie, ce serait encore autre chose.


Jeune Fille
Anne Wiazemsky
Gallimard, 217 p., 17 €