Le
juge Feng part rendre la justice dans les communautés reculées de la République
populaire de Chine.
Une femme et un jeune homme l'accompagnent : ils sont la greffière bientôt
mise en retraite anticipée et le juge stagiaire tout droit sorti de
l'Université. Un vieux cheval de bât porte les dossiers et l'insigne
national.
Drôle d'équipée que ce tribunal itinérant qui parcourt les montagnes pour
rendre au nom de l'Etat une justice acceptable par les paysans dont les
attentes et la notion d'équité sont aussi diverses que le sont les coutumes des
différents villages.
Ici, deux belles-soeurs ne se parlent plus à cause d'un vase ; là, le
cochon de l'un a déterré les ossements des ancêtres de la famille voisine. Plus
loin, c'est une épouse abandonnée qui ne veut pas quitter l'ex-domicile
conjugal qui pourtant appartient à la famille de son ancien conjoint.
Il faut un talent infini pour non pas imposer, mais faire accepter une décision
"juste", c'est-à-dire ressentie comme légitime par les parties opposées dans
ces communautés repliées sur elles-mêmes, qui se déchirent à grands cris et
dont les conflits non réglés se transmettent de génération en génération.
Le juge Feng a ce talent-là, mélange d'écoute, d'observation, de connaissance
et de respect des rites, de recherche obstinée du dialogue, mais aussi
d'autorité. La greffière l'épaule, le complète, le prolonge et prend carrément
le relais avec sa propre sensibilité quand la diplomatie et la patience du juge
trouvent leur limite.
Le tout jeune magistrat ressemble à première vue au "juge en bois brut"
fraîchement moulé par l'école.
Tous trois vont alors former un passionnant trio : sorte de couple pour
les deux plus anciens, "filiation" plus refusée qu'acceptée entre eux et le
stagiaire. Le soir autour du feu, lorsqu'ils s'étendent pour dormir à même le
sol, après avoir dîné d'une pomme de terre cuite sous la cendre, les
conversations glissent imperceptiblement du professionnel au personnel. Ces
moments donnent lieu à des scènes magnifiques, où les visages ne sont éclairés
que par les éclats des flammes de l'âtre, où l'humour et la taquinerie
dissimulent avec pudeur une grande tendresse.
Le film soulève beaucoup de questions : sur les rapports Etat-communautés,
la laïcité et les croyances, la culture moderne urbaine et les cultures
traditionnelles rurales, sur ce qui est dit et ce qui est tu ; mais aussi
sur les relations hommes-femmes, sur la transmission, sur le rapport au
travail, sur la justice bien sûr et sur les sentiments familiaux, amicaux et
amoureux.
Une richesse de thèmes traités avec finesse, où le rire côtoie une émotion
contenue, où toutes les scènes sont filmées avec délicatesse, où l'on voyage
très loin avec des personnages et dans des lieux auxquels on croit, et où la
beauté des montagnes de Chine ne devient jamais prétexte à esthétisme.
Ce que l'on appelle un très, très beau film.
Le Dernier voyage du juge Feng
Un film chinois de Liu Jie
Avec Baotian Li, Yulai Lu, Yang Yaning
Durée : 1 h 41
Sorti le 3 octobre 2007
Encore projeté dans 11 salles en France (voir sur allocine.fr)
Distribué par Pierre
Grise Distribution
On peut lire sur ce site un entretien avec Liu Jie, ancien directeur de la
photo et dont Le Dernier voyage du juge Feng est le premier long
métrage en tant que réalisateur. Sélection officielle Orizzonti Venise 2006,
Prix Premiers Horizons