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mercredi 27 janvier 2010

Netherland. Joseph O’Neill

Netherland, Joseph O'Neill, l'OlivierDrôle de roman que ce Netherland, livre hautement recommandé par Barack Obama soi-même à ce qu'on dit. Histoire ténue, "à l'Américaine", écrite par un Irlandais de New-York, par laquelle un homme ordinaire à point raconte un bout de sa vie, faite de rencontres, d'amours et d'amours brisées, d'amitié, de passion et de questions.
Il y a des qui suis-je ?, pourquoi ici ? et pour quoi faire ? dans ce livre admirablement écrit, où Joseph O'Neill décrit ce presque rien qu'est l'existence, un souffle d'émotions, de sentiments et de mots que l'on pose sur nos vies.
Qui est vraiment Hans, le narrateur ? Analyste financier néerlandais installé à New-York, d'où, après le 11 septembre, sa femme le quitte pour rejoindre Londres avec son fils, Hans soudain malheureux se pose la question pour première fois. Les souvenirs d'enfance dans son plat pays, les raisons de sa venue aux Etats-Unis, il les évoque au fil d'une amitié nouée avec un homme un peu trouble mais profondément séduisant, Chuck Ramkissoon, un immigré de Trinidad, comme lui animé d'une singulière passion : le cricket. Sport peu connu, sport d'immigrés, sport savant et classe pratiqué de blanc vêtu en une sorte de ballet, dont l'écrivain nous dit tout mais dont on ne comprend goutte, ce qui est de peu de poids. L'importance est certainement bien davantage dans le pourquoi. Au détour de cette communauté hétéroclite et souvent pauvre s'adonnant à ce sport en marge du modèle dominant, O'Neill trace les contours des Etats-Unis d'Amérique, de l'identité d'une nation. Identité nationale plus que jamais mouvante, indéterminable, inventée chaque jour. Mais aussi identité d'un homme qui à travers ce hobby empoigne enfin quelque chose, se définit par rapport au groupe et à l'Autre, pour ensuite empoigner l'essentiel de sa vie.
Bien beau pays que ce Netherland, que l'on traverse en acceptant de se laisser dériver doucement, porté par l'écriture ciselée de Joseph O'Neill, pleine de lucidité, de délicatesse et de se sensibilité.

"Netherland"
Joseph O'Neill
Traduit de l'américain par Anne Wicke
L'Olivier, 304 p., 22 euros

Joseph O’Neill, né en 1964 à Cork en Irlande vit depuis plus de dix ans à New York. Netherland est son toisième roman (le premier publié en France). Très bien accueilli à sa sortie aux Etats-Unis en 2008, il a reçu le Pen/Faulkner Award.

mardi 17 février 2009

Fugitives. Alice Munro

Fugitives, Alice Munro, Editions de l'OlivierIl existe mille manières de partir. Mais toujours, au départ, il y a cet appel vers l'inconnu ; ou la rencontre de l'inconnu, qui donne envie de tout planter là, et transforme le chemin en fugue.

Tel est le fil qui relie ces huit nouvelles, dans lesquelles Alice Munro fait de chacune de ses héroïnes des fugitives.
L'inconnue de Carla, éleveuse de chevaux n'est autre que sa voisine, Sylvia. Celle-ci deviendra vite l'amie qui l'aidera à fuir un mari inattentif. Mais la véritable inconnue de Carla est peut-être Carla elle-même : elle ne saura ce qu'elle veut vraiment qu'une fois l'autobus parti.

L'inconnu de Juliet, jeune professeur de grec ancien est un homme rencontré dans un train, le premier à s'intéresser à elle, même lorsqu'elle se met à parler de mythologie. Mais inconnu il ne restera pas ; et ici aussi la révélation est au bout de la fugue.

Plus tard, ce sera au tour de Pénélope, la fille de Juliet, devenue jeune femme, de prendre la poudre d'escampette. L'inconnu qui l'appelle a pour nom "quête spirituelle". Il paraît que c'est la seule chose qui lui a manqué et qu'elle en était "affamée"...

De ces histoires et de toutes les autres, Alice Munro fait des récits captivants. En quelques paragraphes elle intrigue le lecteur pour mieux l'immerger dans ces vies singulières, composées avec une efficacité redoutable, donnant ainsi à chacune de ses nouvelles la force et l'ampleur du roman.
Si ses personnages n'ont rien d'héroïques au départ, en se laissant séduire par l'inconnu elles se laissent entraîner sur la route inconfortable et excitante du mystère et de la découverte, pour trouver plus tard des réponses aux questions enfin révélées. Aucune ne reviendra strictement à son point initial. Car chez Alice Munro, la fuite est aussi l'art de faire changer les perspectives...

Fugitives
Alice Munro
Editions de l'Olivier (2008)
Traduit de l'anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
342 p., 22 €

dimanche 11 janvier 2009

Des vents contraires. Olivier Adam

Des vents contraires, Olivier Adam, Editions de l'OlivierDans un passage Des vents contraires, Paul, le narrateur, dit à son frère Alex qu'il a rendez-vous avec un producteur de cinéma pour une commande sur les derniers jours de Nino Ferrer. "Ben c'est gai encore ton truc" lui fait remarquer Alex. "C'est pour ça qu'il ont pensé à moi" répond Paul. Clin d'œil d'auto dérision de la part d'Olivier Adam, écrivain et scénariste lui même connu et reconnu pour ses sujets pas drôles...

Mais, dans ce tout dernier roman, Olivier Adam réchauffe le froid tranchant du malheur d'une flamme douce et nouvelle.
La femme de Paul a disparu depuis plus d'un an sans qu'aucune explication ni trace n'ait pu être trouvée, et Paul se retrouve seul avec ses enfants, ses questions sans réponse et sa souffrance. Il décide de quitter le cadre francilien du bonheur passé pour s'installer avec ses deux petits à Saint-Malo, la ville de son enfance. Là, il se fait embaucher par son frère qui a repris l'auto-école familiale. Cet emploi de dépannage sera pour lui davantage l'occasion de rencontres et d'embardées au bord de l'eau que de leçons de conduite.

Des vents contraires est l'un des plus beaux romans d'Olivier Adam, qui explore avec bonheur la relation fusionnelle d'un père avec ses enfants. Son narrateur est profondément singulier en ceci qu'il est à la fois très "mec", fort comme un bœuf, toujours prêt à se défouler sur le sac de sable pendu dans le garage ou à en coller une à celui qui le cherche, à fumer des cigares, à picoler jusqu'à plus soif, surtout des alcools forts... mais il est en même temps un papa-poule incroyable, ultra attentif au silence de son fils, à la tristesse de la petite dernière, à leur sommeil, à leur appétit, à leurs envies, à leurs angoisses. Pour voir des étoiles dans leurs yeux, il leur fait louper une après-midi d'école, construit une balançoire au prix d'une nuit sans sommeil de plus, monte dans des manèges qui ne sont plus de son âge, dévalise les magasins de jouets, dort avec eux à même le tapis. La souffrance de ses enfants privés de leur mère lui fait oublier sa propre souffrance. Leur joie lui fait croire à un retour possible.

Et puis il y a toutes ces rencontres, le déménageur, la voisine, les élèves, l'inspecteur de police, des êtres ordinaires, avec leurs poids de malheur, leurs vieux trucs qui les lestent. Des semblables que Paul aide comme il peut et qui le détournent de son chagrin. Face à la dureté sociale, à l'aveuglement administratif, aux jugements péremptoires du monde enseignant, surgissent alors des moments d'une chaleur inattendue, magnifique.

Sans angélisme, et de son écriture toujours aussi efficace et incisive, mais teintée d'une poésie des plus inspirées pour décrire l'ambiance et les lumières d'une Saint-Malo hors saison, Olivier Adam fait rougeoyer sur son petit monde un doux soleil d'hiver. Il parvient même à contrarier enfin les vents glacés du malheur, par la grâce de la tendresse, de l'amour et de la fraternité.

Des vents contraires
Olivier Adam
Éditions de l'Olivier (janvier 2009), 256 p., 20 €

Des vents contraires est le sixième roman d'Olivier Adam. Il a reçu les prix Goncourt de la nouvelle en 2004 pour Passer l'hiver, France Télévisions 2007 pour Falaises et Jean-Amila-Mecker 2008 pour A l'abri de rien. Il est également l'auteur et le scénariste du roman (2000) et du film (2006) Je vais bien ne t'en fais pas

samedi 20 décembre 2008

L'état des lieux. Richard Ford

L'état des lieux, Richard FordNovembre a été long ? Décembre s'étire vers des fêtes pour lesquelles vous n'avez guère d'appétit ?
Il est peut-être temps de réduire la voilure, de penser à aborder l'hiver différemment, de vous concentrer sur quelque chose de vraiment bon.
Prenez un livre, un livre qui abrite et régénère, en douce et en longueur, un gros roman qui exige un fidèle compagnonnage.

Les éditions de l'Olivier ont l'homme qu'il vous faut : Richard Ford, dans la peau de Frank Bascombe. Vous passerez avec lui trois jours à l'approche de Thanksgiving, trois jours seulement mais près de sept-cent-cinquante pages. Rythme tranquille, donc.

Il faut dire qu'il est un peu fatigué, notre ancien journaliste sportif, héros récurrent de Richard Ford. La cinquantaine bien sonnée, un cancer à la prostate, alors que sa deuxième épouse vient de le quitter pour aller vivre avec son premier mari ressuscité, Frank Bascome se livre désormais à de fructueuses activités immobilières en compagnie d'un Tibétain bouddhiste jusqu'à la pointe du col de son blazer américain.
Il se prépare à fêter Thanksgiving entre sa première épouse prise d'un retour de flamme, son fils avec qui la communication est pour le moins brouillée, et sa chère fille qui cherche son chemin en ce vaste monde. Une voie que Frank, précisément, explore tous phares allumés depuis la côte du New-Jersey qu'il ne quitte pas et ausculte à la loupe. Mais c'est en réalité davantage la vaste vie qui le préoccupe. Celle d'un Américain moyen qui a mis un autocollant "Pourquoi Bush ?'' sur le pare-choc de son Suburban, tout en essayant de trouver la quiétude et de rester attentif aux autres. Alors, il nous fait voir que la vie n'est pas si vaste et qu'on a parfois intérêt à revoir à la baisse l'ambition du programme.
Même si rien n'est programmé. Ni les coups qu'on peut recevoir, un soir, sur le tabouret d'un bar où on croyait pouvoir faire une halte souveraine ; ni les bonnes surprises devenues inespérées et qui soudain apaisent.
De tout cela, Richard-Frank rend compte avec un soin minutieux, un sens de l'observation incomparable, une lucidité sans concession.
Il nous régale d'une écriture ample et précise à chaque page (il est là, le souffle qui fait regonfler la voilure), d'un humour teinté d'ironie douce-amère ; il dresse le portrait des Etats-Unis de l'an 2000, et, au bout du chemin, délivre la joie d'exister :

Le jour où je suis revenu chez moi de l'hôpital, le temps avait pris une jolie couleur de glace à la vanille et le soleil bas de midi rendait l'Atlantique violet et plat, puis brillant tout à coup avec la marée descendante. Et une fois encore, j'ai été attiré dehors, les jambes de mon pantalon roulées, pieds nus, avec un vieux sweat-shirt vert, jusqu'à l'endroit où le sable mouillé et scintillant saisissait la plante de mes pieds et où l'écume courait pour se refermer autour de mes chevilles comme un poing. Et, debout là, je me suis dit : "Ici est la nécessité. Ici est la mesure en plus - vivre, vivre, vivre à fond."

L'état des lieux. Richard Ford
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina
Editions de l'Olivier (2008)
736 pages, 23 €

lundi 15 septembre 2008

Les accommodements raisonnables. J.-Paul Dubois

Jean-Paul Dubois, Les accomodements raisonnablesSuivre la famille Stern pendant douze mois, à travers Paul, quinquagénaire, époux, père, grand-père et fils, tel est l'objet du dernier roman de Jean-Paul Dubois, publié comme ses succès précédents aux Éditions de l'Olivier.

Tout commence au mois de février, lorsque Charles, l'oncle paternel de Paul est incinéré. Dès ce jour, une brique fondamentale de l'édifice familial va se trouver déplacée : Alexandre, le père de Paul, âgé de soixante-dix-huit ans, semble redoubler de vitalité. Héritier de la grande fortune de son frère honni, Alexandre va changer son mode de vie du tout au tout, abandonnant son habituelle austérité pour adopter le « grand-train » : grand appartement, grand bateau, grands voyages, le tout porté par une vie amoureuse flambant neuve.
Qui est Alexandre ? se demande Paul, ne reconnaissant plus son père. Ne nous a-t-il pas menti toute sa vie ?
Ces questions surgissent au moment où Anna, son épouse, s'éloigne de lui en plongeant dans la dépression et où une opportunité professionnelle dans le cinéma lui donne l'occasion de prendre la fuite pour les Etats-Unis pendant plusieurs mois. Là-bas, il tombe raide dingue de Selma, le sosie d'Anna, de trente ans sa cadette...

Le roman, qui se déroule entre la région toulousaine et Hollywood, ne fait pas seulement le récit des difficultés du « vivre ensemble » que pose sans cesse la famille. Il est aussi une réflexion sur les choix que les individus font, ou ne font pas, sur la réussite sociale, le succès, l'opulence matérielle, le monde des apparences, le plaisir, la spiritualité (ou ce qui lui ressemble - au sujet des Etats-Unis : « la pensée désaxée de ce pays, cette espèce de religiosité spongieuse, de verroterie spirituelle... »), et bien sûr la fidélité familiale, les traditions et la stabilité.
Variation sur les valeurs, les illusions, le temps qui passe, les « chocs » de la vie et les réajustements qu'ils nécessitent, il ne fait pas de son narrateur un héros des temps modernes, mais la victime et l'heureux bénéficiaire à la fois de ces arrangements que l'on fait sur l'autel familial : ce que Jean-Paul Dubois nomme « Les accommodements raisonnables ».

Les accommodements raisonnables
Jean-Paul Dubois
Éditions de l'Olivier (août 2008)
261 p., 21 €

dimanche 31 août 2008

Petit déjeuner avec Mick Jagger. Nathalie Kuperman

Nathalie Kuperman, Petit déjeuner avec Mick Jagger, l'OlivierPour mieux les connaître et découvrir leurs secrets, Olivier Cohen a demandé à des auteurs d'écrire sur leurs héros préférés.

Tel est l'objet de la collection "Figures libres", où le héros joue le rôle de "révélateur, à la manière de cette encre sympathique qui ne devient lisible que lorsqu'on approche d'une source de chaleur le papier qui lui sert de support" explique joliment le fondateur des Éditions de l'Olivier.

Exercice de style réussi et bouleversant pour Petit déjeuner avec Mick Jagger de Nathalie Kuperman, roman qui contient le "roman" - mais pas seulement - que se fait Nathalie Kuperman, treize ans, seule dans l'appartement de sa mère, en attendant que Mick Jagger vienne prendre son petit-déjeuner avec elle.
"Je voudrais non pas qu'il tombe amoureux de moi, mais qu'il me laisse la possibilité de lui expliquer qui je suis, pourquoi je vis et en quoi il incarne ma vie. Je pensais que le petit déjeuner était le moment idéal pour évoquer, calmement, les aspects de mon attachement".
Ainsi s'inventent les histoires et ainsi Nathalie, perdue de solitude entre une mère toujours fatiguée, éternellement absente, et un père qui a fichu le camp à Berlin, s'invente une histoire d'amour avec la rock star.

Tout a commencé le soir où, en dansant comme une folle sur une chanson de Mick Jagger, elle a découvert l'ivresse et l'espoir de l'amour. Elle a ensuite acheté un disque, puis un poster : "Ce n'est pas tant sa beauté que la possibilité de son visage près du mien qui m'a fait découvrir la possibilité de l'amour".
Alors Nathalie se met à y croire, à lui parler, à entendre sa voix, tant est fort le besoin de trouver un élan vital, pour fuir sa peur du sommeil maternel et son dégoût du sexe qui s'est imprimé pour toujours en elle lorsqu'elle avait huit ans et qu'un salaud bien habillé lui a demandé, finaud : "Sais-tu ce que spermatozoïde veut dire ?" avant de la tripoter tranquillement.

Pour s'ancrer dans la vie, la vraie vie, Nathalie s'accrochera au moindre détail, telle sa découverte du café pour remplacer son bol de chocolat matinal : "L'odeur du café qui vient de passer est celle du miracle". Une façon de devenir adulte, bien sûr, mais dans la solitude et la souffrance d'une vie réduite en miettes dès l'enfance. Une vie que Nathalie Kuperman, dans ce roman aux accents autobiographiques, tente en vain de recoller, comme le poster de son héros que sa mère a réduit en mille morceaux, le transformant en un puzzle dont il restera à jamais des pièces manquantes.

Petit déjeuner avec Mick Jagger. Nathalie Kuperman
Éditions de l'Olivier, collection "Figures libres" (août 2008)
128 p., 14 €