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samedi 7 juin 2008

Le boulevard périphérique. Henry Bauchau

Henry Bauchau, Le boulevard périphériqueDans son dernier roman, Henry Bauchau, âgé de 95 ans évoque le passé, la deuxième guerre mondiale et ses horreurs, les deuils difficiles qui les ont suivis. Mais il décrit aussi avec une lucidité inouïe le monde d'aujourd'hui et son univers urbain ; la grande ville que beaucoup ne font que traverser, vivant à ses bords, n'en fréquentant comme à Paris que les couloirs souterrains des Halles. Ou encore connaissant par coeur les portes du périphérique, apprises dans la lenteur et l'énervement des bouchons.
Ainsi le narrateur se rend tous les jours de Chatou à Aubervilliers pour voir sa belle-fille Paule atteinte d'un cancer. Il l'accompagne dans sa maladie, dans son espérance et celle des proches de Paule, encore si jeune. Comme eux, il ne peut savoir où ce chemin mènera : la guérison ou la fin. Dans ce moment de vie où le quotidien du narrateur est entièrement tourné vers ses visites à l'hôpital et l'état de Paule, des souvenirs ressurgissent, alimentent ses jours et ses rêves.
Pendant la Seconde guerre mondiale, il s'est lié d'amitié avec Stéphane, qui l'a initié à l'escalade. Devenu résistant, Stéphane a été arrêté et tué par les Allemands. Après la guerre, le narrateur a rencontré l'assassin de son ami, Shadow, un personnage démoniaque, terrifiant. L'image de Shadow le hante encore et près de quarante ans après il essaie de comprendre. Comprendre qui était Stéphane et la nature de sa relation avec lui ; comprendre qui était ce monstre qui a tué le jeune homme sportif et doux.
Malgré la diversité de lieux et de temps, il n'y a aucune dispersion, aucun assemblage, aucun artifice dans ce roman. Nous sommes dans l'univers du narrateur, dans un monde intérieur cohérent et sensible où tout se tient, présent, retours en arrière, doutes, angoisses, mots, lectures, cauchemars. Et ce monde intérieur dont les questions, les pensées, les émotions et les élans plein d'humanité sonnent si juste vient se heurter à ce qui fait son cadre de vie : des immeubles et des routes, des camions et des panneaux ; des voitures de RER sales et vétustes, des correspondances épuisantes et des couleurs envahissantes. La répétition quotidienne de déplacements interminables dans un paysage suburbain dont la laideur n'a d'égal que la monotonie. Et l'homme qui s'y déplace a aimé, a perdu, a souffert ; ce même homme aujourd'hui encore aime, perd et souffre. Les interrogations qui l'animent, son besoin de comprendre, son regard humaniste, ses sentiments sont profondément universels et touchent à la part la plus intime de l'être. Leur confrontation au monde plat et ordinaire du boulevard périphérique aurait quelque chose de surréaliste si celui-ci n'était pas précisément ce que l'on nomme le réel. Peut-être est-ce aussi de ce choc que vient la force et la beauté de ce roman bouleversant.

Le boulevard périphérique. Henry Bauchau
Actes Sud (2008), 250 p., 19,50 €

Lire également le billet sur Antigone du même auteur

Henry Bauchau a reçu le prix du Livre Inter 2008 pour Le boulevard périphérique

mardi 8 avril 2008

La route. Cormac McCarthy

La route, Cormac McCarthy, L'OlivierLa terre est couverte de cadavres et de cendre, et du ciel grisâtre tombe une pluie glacée. La civilisation n'est plus et les survivants s'entre-dévorent.
Dans ce monde d'après-apocalypse, un homme tente avec son fils de continuer à vivre. Contraints de fuir sans cesse, ils avancent vers la côte en poussant un pauvre charriot, y entassant ce qu'ils trouvent.

Il y a celui qui a connu le monde d'avant et essaie de s'adapter à ce qui n'a pas de nom ; et il y a l'enfant qui ne connaît que celui-ci mais a besoin de son père pour le comprendre. Deux êtres démunis face à l'inhumain, face à l'indicible. Pourtant, pour le père comme pour le fils, il s'agit justement de cela : dire.
Comment dire ce qui est quand ce qui est n'est que ravage et barbarie ? Comment montrer ce qui est bon quand le mal l'a de toute évidence emporté ? Comment exprimer les sentiments quand un seul semble subsister : la peur ? Comment transmettre ce qui nous a construit quand de cela plus rien n'est visible ? Et pourquoi choisir de continuer et ne pas accepter la mort qui se présente à chaque pas ?

De toutes ces questions, McCarthy ne fait pas une thèse mais un récit d'une simplicité biblique qui nous tire vers sa fin avec une force inouïe.
L'on en ressort complètement sonné, sonné d'avoir lu l'inimaginable ; sonné par l'émotion finale.
Et sonné par le talent de Cormac McCarthy qui d'une trame mince comme un fil et d'une plume asséchée à l'extrême créé un monde qui s'appelle une histoire, qui a pour nom littérature et dont la puissance et la valeur nous paraissent soudain infinies.

Le monde allait être bientôt peuplé de gens qui mangeraient vos enfants sous vos yeux et les villes elles-mêmes seraient entre les mains de hordes de pillards au visage noirci qui se terraient parmi les ruines et sortaient en rampant des décombres, les dents et les yeux blancs, emportant dans des filets en nylon des boîtes carbonisées et anonymes, tels des acheteurs revenant de leurs courses dans les économats de l'enfer.

La route de Cormac McCarthy
Editions de L'Olivier
256 p., 21 €

L'auteur de Non ce pays n'est pas pour le vieil homme a reçu pour La route le prix Pulitzer 2007.
Ce roman s'est vendu à plus de 2 millions d'exemplaires aux Etats-Unis.

vendredi 4 avril 2008

Les années. Annie Ernaux

Les années, Annie Ernaux, GallimardLes années est une magnifique et impressionnante fresque déroulant plus de six décennies de la société française.

Annie Ernaux, l'une des pionnières du dévoilement de soi et du je n'emploie ici que la troisième personne. Elle ne cache pas en réalité embrasser sa propre vie, en venant se pencher régulièrement sur une photo, du bébé posé sur un coussin qu'elle était dans les années 1940 à la femme d'âge mûr qu'elle est devenue aujourd'hui.

Mais à partir de ce "elle" qui apparaît sur les clichés de l'album-souvenirs, c'est un "nous" qu'elle évoque, qui renvoie à la collectivité d'un pays, à ses modes de vie successifs, à l'évolution de ses mentalités.
Si les vies qu'elle décrit sont celles de ses congénères, ce "elle" contient aussi le regard que sa génération portait sur celle de ses parents puis sur celle de ses enfants.

Annie Ernaux revient également sur la façon dont la société française envisageait son histoire récente à chacune des époques. Quels souvenirs évoquait-on dans les repas de famille de l'après-guerre, puis dans les années 1960, puis dans les années 1970, et jusqu'à aujourd'hui ? Mais surtout, de quoi ne parlait-on pas ? Et l'adolescente sur la photo, de quelle "histoire" était-elle consciente ? Ce rapport à la mémoire collective inséré dans l'inventaire historique apporte au livre un souffle et une profondeur formidables.
Et sa dissociation de toute entreprise romanesque (contrairement à l'empesé Une vie française de Jean-Paul Dubois) lui confère une ampleur, une légèreté remarquables.

Chacun se retrouvera dans ces années, ou y retrouvera des références. Ceux qui sont nés après l'auteur verront les récits familiaux confirmés, complétés. Certains en ressortiront pris de mélancolie.
Mais si Les années tient du livre d'histoire teinté de sociologie, il est avant tout une très belle oeuvre littéraire, dans laquelle l'on retrouve la sincérité, la simplicité et la frontalité qui font la puissance du style d'Annie Ernaux.

Extrait des années 1970 :

Quelqu'un commençait à jouer de la guitare, à chanter Comme un arbre dans la ville de Maxime Le Forestier et Duerme negrito de Quilapayun - on écoutait les yeux baissés. On allait dormir au petit bonheur sur des lits de camp dans l'ancienne magnanerie, ne sachant pas s'il valait mieux faire l'amour avec son voisin de droite ou de gauche, ou rien. Le sommeil nous prenait avant d'avoir décidé, euphorisés et confortés dans la valeur d'un style de vie dont on s'était offert toute la soirée à nous même le spectacle - loin des "beaufs" entassés dans des campings à Merlin-Plage.

Les années. Annie Ernaux
Gallimard (2008), 242 p., 17 €

jeudi 13 mars 2008

Cafés de la mémoire. Chantal Thomas

Chantal Thomas, Cafés de la mémoire au SeuilEntrée tonitruante en plein Carnaval de Nice : chars, Gagantuas de carton-pâte, roitelets à grosse tête, musique, danse et batailles de fleurs.

Halte au Grand Café de Turin place Garibaldi, carafons de muscadet et magnifique plateau de fruits de mer ; conversations savoureuses avec des inconnus.
Au Grand Café de Turin, on est priés de laisser ses peines à l'entrée. Mais Chantal Thomas a à ses pieds un sac plein à craquer d'un bric-à-bracs de souvenirs, bouts de choses qu'elle a pris chez sa mère tout à l'heure, très vite. Sa mère qui vieillit ; et dont elle admet qu'elle commence à perdre la tête.

Fil d'Ariane de l'autobiographie de ses jeunes années, Chantal Thomas va refaire la tournée des cafés qui les ont accueillies, témoins de ses espoirs, de ses rencontres et de ses ivresses.

En commençant par Arcachon, où, enfant, elle n'en fréquenta aucun, mais en rêva beaucoup, l'imagination excitée par les récits qu'en faisait son grand-père adoré.

Au lycée, auprès d'un professeur prénommé Amaury, elle découvre la philosophie, qui lui apparaît alors comme « la volupté de parler », le passage de la « parole-ustensile à la parole-pensée ». La même année, elle dévore Simone de Beauvoir qui « gagnait sa vie en élaborant des idées » et « voulait s'inventer » en offrant à toutes les jeunes femmes la possibilité d'en faire de même. Elle est son premier modèle lorsque, le soir des résultats du bac, elle peut enfin s'installer dans un café.

Il y aura ensuite la faculté de philosophie à Bordeaux, moments cocasses s'il n'étaient un peu tristes où l'enflammé Amaury est remplacé par un vieux professeur qui se prend pour Hegel et où elle est confrontée à l'hermétisme du cours de logique. Si elle ne connaît pas encore l'ivresse de l'envol sur « sur les ailes grandes déployées de l'Intelligence » qu'elle attendait, ce qu'elle découvre alors l'exalte bien plus que tout ce qu'elle avait imaginé : la liberté d'avoir une chambre à soi, de parcourir la ville jusque tard dans la nuit, de fréquenter les cafés.
C'est dans cette indépendance qu'elle se sent plus proche de Simone de Beauvoir que jamais.

A Bordeaux comme ensuite à Paris, ses Cafés de la mémoire apparaissent alors comme les gardiens de ses folles années : eux ont vu les émerveillements et l'insouciance de cette jeune femme dont le programme ne fut autre qu'empoigner la vie comme elle se présentait.

Cafés de la mémoire. Chantal Thomas
Editions du Seuil
Février 2008
352 p., 20 €