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mardi 1 décembre 2009

Louis Comfort Tiffany. Couleurs et lumières

Expo Tiffany au Luxembourg, vitrail magnoliasDes libellules, des plumes de paon, des pivoines, des iris, des fleurs de chèvrefeuille, des glycines, des jonquilles et des magnolias : ces splendeurs fragiles et éphémères, Tiffany les a rendues éternellement vivantes, chatoyantes et fraîches.
Un paradoxe magnifique puisqu'elles sont figées dans le verre et serties dans le plomb...

Tels sont le talent, l'inventivité et l'audace incroyables de Louis Comfort Tiffany (1848-1933) : faire entrer ces motifs délicats dans les maisons et les appartements, mais en y faisant pénétrer aussi la lumière.
Son médium : le verre, le verre, encore et toujours le verre.
Si ses aspirations sont celles de son temps, Orientalisme, Japonisme, Symbolisme, Art nouveau et Art déco, lui seul est en revanche l'inventeur de mille et une façons de travailler ce matériau, tant sur le plan de la technique que dans la façon de l'utiliser.

Dès le début de sa carrière de décorateur d'intérieur, ses innovations lui valent un grand succès auprès de la riche clientèle américaine, tels Henry O. Havemeyer de l'American Sugar Refining Company, l'écrivain Mark Twain ou le président Chester Arthur. Il fait réaliser des paravents, des chenets, des écrans de cheminée, des panneaux muraux... qui ne ressemblent à aucun autre, incrustés de mosaïques de verre serties dans du fil métalliques aux volutes orientales. Il associe les lignes géométriques et les éclats irréguliers, la couleur et le noir, avec un style assuré qu'il ne cessera d'épanouir par la suite.

Déambuler librement comme dans une galerie dans l'exposition très agréablement mise en scène par Hubert Le Gall (le scénographe notamment de Mélancolie en 2005 au Grand Palais et de Lalique dans ce même musée du Luxembourg en 2007) permet d'admirer tous les aspects de l'oeuvre de Tiffany : les célèbres lampes, bien sûr, placées au centre, véritables bouquets à elles seules avec leurs motifs floraux ; sur les côtés, les vases aux formes organiques, que le verrier a interprété de multiples façons. Commercialisés sous le nom de Favrile (du latin fabriles, fait à la main), certains sont enrobés d'une couche de verre transparente et incrustés de fleurs "en flottaison", d'autres, les lava ont l'aspect de la matière en fusion, très inspirés des céramiques japonaises aux formes libres.

Exposition Tiffany au Musée du Luxembourg, encrierTiffany a également réalisé des bijoux et d'adorables objets décoratifs, comme cet encrier en verre et argent, ou des flacons à parfum en or, tourmaline et verre. Louis Comfort était bel et bien le fils du joailler new-yorkais Charles Lewis Tiffany : dans sa jeunesse, il avait baigné tant et plus dans le célèbre magasin dédié au luxe, où l'on trouvait aussi des vases en verre soufflé du français Emile Gallé, des porcelaines de Sèvres, des pièces en verre vénitien, ou encore anglais (superbe vase-camée signé Webb & Sons). Ces influences, ce raffinement, ce goût pour les milles couleurs et l'éclat se retrouvent tout naturellement dans les créations du fils. Mais lorsque Louis C. créé des bijoux, lui ne les incruste pas de diamants... mais de verre - le tour de cou aux scarabées bleus en est un bel exemple.

La grande découverte de cette exposition reste le travail sur vitraux de Tiffany : le maître-verrier les a fait installer dans les intérieurs de ses clients, mais a aussi reçu des commandes pour des édifices religieux. Les séries présentées au Luxembourg emportent l'enthousiasme. L'un de ses premiers vitraux, réalisé en 1880 pour son appartement new-yorkais témoigne de son talent artistique d'avant-garde : totalement abstrait, avec ses teintes originales et ses pièces de verre irrégulières, le vitrail se contemple comme un tableau. Occasion unique de les voir à Paris, les vitraux commandés pour l'église américaine de Montréal allient l'élancement et les motifs du gothique à la douceur des scènes bibliques. Les autres exemples présentés sont totalement renversants : ici une sirène aux écailles nacrées chevauche un hippocampe dans un océan aux verts et bleus enchanteurs, là une scène de cirque dessinée par Henri de Toulouse-Lautrec d'une modernité folle (encore plus belle vue à distance), plus loin des anémones et des étoiles de mer se devinent dans les couleurs outre-marines de denses compositions, quand La Nouvelle Jérusalem nous emporte dans un monde de dégradés de mauves, de bleus et de verts, où s'épanouissent plantes luxuriantes, iris et nymphéas...

Louis Comfort Tiffany. Couleurs et lumières
Musée du Luxembourg
19 rue de Vaugirard - Paris 6ème
Jusqu'au 17 janvier 2009
TLJ de 10 h 30 à 19 h, jusqu'à 22 h les lun. et ven.
Sam., dim. et jours fériés de 9 h 30 à 20 h
Entrée 11 € (TR 9 €)

Images : Louis C. Tiffany, Vitrail "Magniolas", c. 1900, verre, plomb, Saint Petersbourg, Musée de l'Ermitage © Photo Yuri Molodkovets
et Louis C. Tiffany, Encrier, c. 1900-1903, verre, argent, Newark, The Newark Museum, Don de Mr & Mrs Ethan D. Alyea, 1967 © Photo The Newark Museum

jeudi 26 novembre 2009

Titien, Tintoret, Véronèse - Rivalités à Venise

Rivalités à Venise, Titien, Vénus au miroirTitien, Tintoret, Véronèse, mais aussi Bassano, que l'on connaît moins : c'est à une véritable rencontre au sommet que le musée du Louvre nous convie jusqu'au 4 janvier 2010.

Pourquoi faut-il y aller ? Parce que la peinture vénitienne du XVIème siècle ajoute aux acquis de la Renaissance italienne la chaleur de la lumière et la passion de la couleur, et concentre des artistes dont la rivalité a exacerbé le talent.
Le contexte politique vénitien l'explique en partie : alors qu'ailleurs dans la péninsule une seule famille à la tête d'une principauté (comme les Médicis à Florence ou les Gonzagues à Mantoue) privilégie un artiste "officiel" destinataire de l'essentiel des commandes, Venise au contraire est une république où plus d'une centaine de familles de patriciens se partagent le pouvoir. Chacune choisit ses artistes pour asseoir son prestige, multiplie les commandes et favorise la pluralité. Même les institutions jouent sur l'émulation, en attribuant par concours les commandes pour les édifices religieux et publics.
Titien, le patriarche, et le plus renommé d'entre tous bien au delà de la République (l'empereur Charles Quint et son fils le roi Philippe II d'Espagne sont ses amis) ne "régnait" donc pas seul. Malgré ses efforts pour écarter Tintoret de la scène artistique, celui-ci se fit connaître par sa peinture très affirmée et un style bien différent de celui de son aîné. Véronèse en revanche n'a pas eu de mal à décrocher de grandes commandes dès son arrivée à Venise, notamment pour le palais des Doges, car le grand maître le soutenait...

Cette compétition des plus fécondes est parfaitement lisible à travers le parcours, pour lequel les commissaires Vincent Delieuvin et Jean Habert ont choisi des thématiques fortes de la peinture vénitienne et confronté pour chacune d'entre elles des tableaux des différents artistes. Rivalités à Venise réunit ainsi toutes les qualité qu'on voudrait toujours trouver à une exposition : intelligence et clarté du propos, sûreté et audace dans les choix, rythme du parcours, entre rupture et progression des sujets. Qualité des œuvres enfin, puisqu'à ceux du Louvre répondent des chefs d'œuvre venus d'un peu partout, de Vienne, de Londres, du Prado, du Capodimonte à Naples, de Chicago, de Washington...

Sur les mérites respectifs des artistes, chacun se fera son opinion bien sûr, voire verra confortée celle qu'il a déjà. Le fou de Titien le restera et gardera un peu de son dédain pour les démonstratives contorsions des corps de Tintoret. A celle de la pose, on préfère l'apparence du naturel ; aux postures héroïques, les figures de ce monde ; aux musculatures antiques, la délicatesse des chairs ; à la dramaturgie extrême, l'expression toute humaine des sentiments... Comblés donc, les amoureux de Titien observeront l'évolution de sa peinture au fil du temps, grâce à des sujets proches ou identiques traités à différentes époques (Danaé, Tarquin et Lucrèce...).
La virtuosité de Véronèse apparaît de façon éclatante, comme dans le Christ guérissant une femme souffrant d'épanchements de sang de la National Gallery : par l'emploi de couleurs claires et brillantes, il rend parfaitement distincts une foule de personnages, servis par une composition classique superbe, alors que la finesse des traits et l'expression de la femme agenouillée tournant son visage vers le Christ impriment au tableau une grâce inouïe. Harmonie, lumière, richesse de la palette : c'est tout Véronèse et c'est une splendeur.

Rivalités à Venise, Tintoret, Suzanne et les vieillards, ViennePortraits de patriciens et patriciennes, autoportraits, nus féminins (avec notamment une confrontation de Tarquin et Lucrèce de haut vol), scènes religieuses quelque peu "profanées", nocturnes sacrés singuliers (des Saint-Jérôme plus poignants les uns que les autres) ... les différentes sections de l'exposition sont tout aussi passionnantes. On s'attarde aussi sur celle consacrée au reflet, qui renvoie notamment à l'un des grands débats esthétiques et théoriques de la Renaissance : le paragone, à savoir la question des mérites respectifs de la peinture et de la sculpture. Dans la suite de Giorgione qui avait peint au tout début du siècle un tableau avec une figure d'homme dont le corps se reflétait à la fois dans une armure polie, un miroir et une fontaine d'eau (aujourd'hui disparu), les artistes vénitiens se sont surpassés dans le domaine du reflet et du miroir en peinture, permettant de représenter tous les aspects d'un personnage sans se déplacer, alors qu'avec une sculpture, le spectateur est obligé de tourner autour... Tintoret a interprété ce thème avec espièglerie (l'humour et la légèreté sont d'autres traits que l'on retrouve chez ces artistes), dans son fameux Suzanne et les vieillards de Vienne. La représentation de cette scène par Jacoppo Bassano, exposée, à juste titre, dans la partie Femmes en péril est beaucoup plus directe et inquiétante. Elle montre au passage l'influence du Titien sur Bassano qui dans son dernier style emprunte au maître sa large touche. Un tableau admirable de simplicité et de clarté dans sa composition, de douceur et de sobriété dans les visages, avec ce goût des chairs blanches éclairées dans une atmosphère sombre chère à Bassano, décidément devenu lui aussi un grand de Venise.

Titien, Tintoret, Véronèse - Rivalités à Venise
Jusqu'au 4 janvier 2010
Musée du Louvre
Hall Napoléon (accès par la pyramide, la galerie du Carrousel ou le passage Richelieu)
TLJ sf le mar., de 9h à 18h, jusqu'à 20h le sam. et jusqu’à 22h les mer. et ven.
Entrée 11 € (14 € si on veut aussi profiter du Musée)

Images : Titien , Vénus au miroir, National Gallery of Art © Board of the Trustees of the National Gallery, Washington
et Tintoret , Suzanne et les vieillards, © Kunsthistorisches Museum, Vienne

dimanche 28 juin 2009

Le jardin de Monet à Giverny : l'invention d'un paysage

Le bassin aux nymphéas à GivernyA Giverny dans l'Eure, le musée des Impressionnismes - installé dans les murs de l'ancien Musée d'Art Américain, à proximité des jardins de Claude Monet - présente sa toute première exposition.
S'appuyant sur des photographies, lettres, documents administratifs (notamment une lettre du préfet autorisant le peintre aménager un bras de l'Epte pour y créer son bassin aux nymphéas), elle retrace l'installation des célèbres jardins du père de l'impressionnisme.
Complétée d'une vingtaine de très beaux tableaux de l'artiste, elle rend compte de quelques unes des recherches picturales développées par Claude Monet à Giverny.

Le parcours montre bien les deux processus créatifs qui s'y sont succédés : d'abord l'aménagement du "modèle" (le jardin à la française, suivi du bassin aux nymphéas, d'inspiration plus orientale, avec son illustre pont japonais), puis l'élaboration de l'oeuvre peinte.
Monet attendra que les décors végétaux, et la pièce d'eau dans un second temps, soient en place avant de se mettre à les peindre. Cette entreprise de passion - Monet était fou de jardins -, amorcée en 1883 avec son arrivée à Giverny alors qu'il avait 43 ans ne s'achèvera qu'à sa mort en 1926. Elle trouvera un déploiement et un aboutissement spectaculaire avec la merveilleuse suite des Nymphéas réalisée pour l'Orangerie à Paris.

Avant d'arriver à ce résultat aux limites de l'abstraction, et depuis ses toiles impressionnistes du XIXème, l'évolution de l'oeuvre de Monet est bien lisible à travers les tableaux présentés ici : on y observe un travail de plus en plus précis sur la manière de transposer les changements de lumière, le fouillis et les couleurs du végétal, la transparence, les reflets et le miroitement de l'eau.

Giverny, les jardins de Claude MonetProlongement naturel ou introduction à cette didactique exposition, une promenade dans les jardins de Monet tout à côté nous plonge au cœur des paysages savamment et patiemment construits par l'artiste et ses nombreux jardiniers.
Une balade courte mais si belle que l'on prend le temps, en s'arrêtant à chaque changement de perspective, d'admirer les massifs d'iris et de roses et de mille autres espèces, le petit étang et ses saules si émouvants, le pont sous lequel s'étalent les nénuphars... Une visite qui permet aussi de renouveler son regard sur l'oeuvre de Monet, de l'apprécier mieux encore, rendue ainsi beaucoup plus vivante et attachante.

Le jardin de Monet à Giverny : l'invention d'un paysage Jusqu'au 15 août 2009
Musée des Impressionnismes
99, rue Claude Monet - Giverny (27)
Tel. : 02 32 51 94 65
TLJ de 10 h à 18 h (jusqu'au 13 juillet)
TLJ sf le lun. de 10 h à 18 h (du 14 juillet au 31 octobre)
Entrée 5,5 € (TR 3 € et 4 €)
Gratuit le premier dimanche du mois

Du 23 août au 31 octobre 2009, le musée des Impressionnismes accueillera une exposition consacrée à Joan Mitchell, peintre de l'abstraction lyrique qui a vécu à Vétheuil, tous près de Giverny

mercredi 29 avril 2009

Voir l'Italie et mourir, au musée d'Orsay

Voir l'Italie et mourir au musée d'Orsay, la place saint marc au clair de luneLa mode a été lancée dès la fin du XVIème siècle par les Anglais fortunés, elle eut rapidement un grand succès auprès des Européens et ne cessa de se développer au cours des siècles suivants.

Il s'agissait, pour les membres de la bonne société, de parfaire leur éducation en accomplissant le Grand Tour, lequel passait inévitablement par l'Italie, où l'on allait, comme on le fait encore aujourd'hui, se cultiver et se pâmer devant les ruines antiques et les œuvres de la Renaissance.
La vogue connut un souffle nouveau au XIXème siècle, à la suite des fouilles des sites de Pompéi et Herculanum, mais aussi avec l'invention de la photographie.

A travers une large sélection de peintures, dessins, sculptures et surtout photos, l'exposition du musée d'Orsay éclaire un pan - celui du XIXème siècle - de l'histoire de cette inlassable attrait des Européens pour l'Italie. Le parcours est conçu comme un petit voyage en soi - déambulation entre diverses salles aux volumes différents et peu séparées les unes des autres. L'espace central est surplombé d'un faux plafond reproduisant en maxi-format des fresques italiennes. De petites statues typiques des personnages de la tradition - musiciens en particulier - œuvres de Carpeaux notamment, placés au milieu des salles viennent figurer le centre d'imaginaires petites places, alors que les murs prennent de douces teintes vertes et taupes.
Le charme est complet, d'autant que sur les murs s'étale une succession de splendeurs architecturales. Du Duomo Santa Maria di Fiore à la Basilique Saint-Marc, de Santa Maria de la Salute à la basilique Saint-Pierre, du Grand Canal au Colisée en passant par la cathédrale de Prato, sont ici réunies des vues de voyages dont campaniles, coupoles et arcs antiques ont été les étapes.

Voir l'Italie et mourir, Musée d'Orsay, CorotPour autant, l'exposition réserve bien des surprises. L'une de ses révélations est la singulière beauté de certains tirages sur papier albuminé, procédé qui offre un rendu de la lumière du sud tel que l'on croit la "sentir", mais aussi des contrastes d'une remarquable précision. L'architecture et les perspectives en sont encore magnifiées. L'on y découvre aussi des photos et des peintures d'une grande poésie, comme ces vues de Venise au clair de lune, tout à fait extraordinaires.
Beaucoup moins romantiques, mais très inattendus, sont les clichés des moulages effectués dans les empreintes des cadavres retrouvés avec la découverte des sites de Pompéi et Herculanum. Face à ces corps immobilisés en plein mouvement, on saisit toute l'horreur de ces hommes et ces femmes pris vifs dans la lave du Vésuve, autre motif de fascination pour les Européens voyageurs du XIXème siècle qui eux, découvraient alors cette tragédie de l'histoire.

Voir l'Italie et mourir. Photographie et peinture dans l'Italie du XIXème siècle
Jusqu'au 19 juillet 2009
Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur - Paris 7ème
TLJ sf le lundi, de 9 h 30 à 18 h, le jeudi jusqu'à 21 h 45
Entrée avec le billet du Musée (9,50 €, TR 7 €)

Images : Friedrich Nerly, Venise, la place Saint Marc au clair de lune, vers 1842, huile sur toile, 58,5 x 46,5 cm, Hanovre, Niedersächsisches Landesmuseum (inv. PNM 971) © Niedersächsisches Landesmuseum, Hannover
et Camille Corot, La Vasque de l'Académie de France à Rome, 1826-1827, huile sur toile, 25 x 38 cm, Beauvais, musée départemental de l'Oise © RMN / Hervé Lewandowski

dimanche 26 avril 2009

Filippo et Filippino Lippi. La Renaissance à Prato

Exposition Lippi au Luxembourg, NativitéLe pan de l'histoire de l'art que le musée du Luxembourg nous révèle aujourd'hui a pour cadre la ville de Prato, longtemps occultée par le rayonnement de sa voisine Florence.
Pourtant, Prato connut son heure de gloire, du milieu du XIVème au XVème siècle, époque où le commerce de tissus et de la soie vint enrichir la cité. Pour manifester ce faste, on fit élever un duomo et passa des commandes pour décorer églises et couvents.

C'est dans ce contexte que le florentin Filippo Lippi (1406–1469) fit son entrée à Prato, sollicité par la ville pour orner la cathédrale.
Les commandes se multiplièrent et l'atelier de ce frère carmélite compta de nombreux disciples.
Certes, ce foisonnement artistique ne dura guère - dès le début du XVIème siècle, Prato fut écrasée par sa grande rivale Florence sous la férule des Médicis - mais il donna naissance à des œuvres magnifiques. L'exposition du Luxembourg en témoigne.

Y sont réunis une soixantaine de tableaux et sculptures, issus en grande partie du musée de Prato (en cours de rénovation) et montrés en France pour la première fois.
Si ces œuvres permettent de se rendre compte de l'intense activité artistique de Prato à cette époque, elles révèlent également l'importance des échanges avec les artistes florentins. La présence d'Uccello, de Fra Angelico - maître de Filippo Lippi -, de Botticelli - dont Lippi père fut le maître avant que Lippi fils en deviennent l'élève - montre les influence entre ces deux cités, il est vrai séparées d'une quinzaine de kilomètres seulement.

Exposition au musée du Luxembourg, Lippi, Vierge à la ceintureDe ce parcours toscan à la présentation très élégante, on retient avant tout le travail de Filippo Lippi. Son évolution est ici bien visible. Déjà très beau mais encore hiératique dans les années 1430, il devient ensuite de plus en plus vivant, de plus en plus soigné dans les détails comme dans la composition.
Les trois grands tableaux religieux que Lippi a exécutés avec son élève et ami Fra Diamante, présentés côte à côte sont à cet égard des merveilles : La Présentation au Temple, avec ses éléments d'architecture très Renaissance ainsi que La nativité avec saint Georges et saint Vincent Ferrer, où l'artiste a multiplié les groupes de personnages à différents plans : anges, musiciens, enfants, et enfin les saints tout devant, réunis autour d'une scène très familière, pleine de tendresse et d'humanité. Les deux peintures entourent le clou de l'exposition : la Vierge à la Ceinture.
Cette splendide composition, comme les autres éclatante de couleurs, fourmillant de détails, de riches étoffes, mais aussi pleine de délicatesse dans les traits, de transparence dans les chairs, est une évocation de l'histoire de la ville. Selon la légende en effet, la ceinture de la Vierge lui appartient depuis qu'un marchand de Prato l'a ramenée de Terre Sainte au XIIème siècle.
Mais la Vierge à la ceinture rappelle également la vie de Filippo Lippi. Celui-ci a peint ce tableau pour le couvent Sainte-Marguerite en donnant à la sainte les traits de sa belle, Lucrezia Buti, une nonne échappée du couvent. De cette scandaleuse aventure, en 1457, naquit Filippino Lippi, peintre comme son père, et dont les œuvres présentes ici soulignent l'influence de son maître Botticelli.

Filipo et Filippino Lippi. La Renaissance à Prato
Musée du Luxembourg
19, rue de Vaugirard - Paris 6ème
Jusqu'au 2 août 2009
Ouvert TLJ
Lundi et vendredi de 10 h 30 à 22 h
Mardi, mercredi, jeudi et samedi de 10 h 30 à 19 h
Dimanche et jours fériés de 9 h 30 à 19 h
Entrée 11 € (TR 9 € et 6 €)

Images : Filippo Lippi, Fra Diamante, Nativité (ou Adoration de l’Enfant) avec saint Georges et saint Vincent Ferrer, c. 1456, Détrempe sur panneau, 158 x 168 cm, Museo Civico, Prato © Archivio Museo Civico di Prato
et Filippo Lippi, Fra Diamante, Vierge à la Ceinture entre saint Thomas et la commanditaire Bartolomea de 'Bovacchiesi et les saints Grégoire, Augustin, Tobie, Marguerite et l'archange Raphaël c. 1456-1465 Détrempe sur panneau, 199 x 191 cm, Museo Civico, Prato © Archivio Museo Civico di Prato

jeudi 2 avril 2009

Oublier Rodin ? La sculpture à Paris de 1905 à 1914

Maillol, La Mediterranée au Musée d'OrsayL'exposition présentée au Musée d'Orsay jusqu'au 31 mai est non seulement belle, mais encore tout à fait convaincante.

Elle montre comment, au tournant du XXème siècle et jusqu'à la première Guerre Mondiale, des sculpteurs venus de toute l'Europe se sont retrouvés à Paris le temps d'une décennie pour repenser et renouveler la sculpture.

A l'époque, le modèle entre tous et pour tous est Rodin.
Mais il va devenir le contre-modèle, la statue à déboulonner si l'on ose dire. Contre son expressivité poussée à l'extrême, contre le chaos des portes de l'Enfer, il s'agit alors, pour les Bourdelle, Brancusi, Maillol, Picasso et autres Gonzales, de reprendre la réflexion plastique à son commencement, de rechercher l'essence de la sculpture : le volume, l'architecture, la ligne. Adoptant des formes de plus en plus simplifiées, ces artistes ne font pas pour autant "taire" les visages. Ils les assagissent, les épurent et trouvent d'autres réponses pour exprimer "l'intériorité" de leurs créations.

Exposition Oublier Rodin au Musée d'OrsayOn n'est pas encore dans le cubisme (qui ne s'exprime alors qu'en peinture), encore moins dans le non-figuratif ; mais le chemin parcouru depuis Rodin est immense - quelques unes des sculptures du maître permettent de le souligner. Plus de démonstration, plus de tour de force ; la ligne directrice est tout autre.
Mais si les artistes entendent se détourner de l'imitation et de la sensualité, bien des œuvres présentées prouvent qu'ils n'ont pas - et c'est un bonheur - chassé cette dernière. Toute la partie de l'exposition consacrée aux volumes est à cet égard remarquable, avec notamment une galerie de nus féminins où le poli extrême des rondeurs de Maillol voisine une plantureuse Renoir, une immense Pénélope de Bourdelle ou encore une douce Grande Songeuse de Wilhelm Lehmbruck.
Le lyrisme n'est pas davantage absent. Il se fait si délicat avec ce magnifique Buste de jeune fille de Zadkine, tête tournée et penchée, tout en épure, en grâce, en finesse. Et que dire de la célèbre Muse endormie de Brancusi, d'une telle tendresse !

La section consacrée aux lignes est tout aussi passionnante, où l'on voit des corps immobiles et isolés se mettre à occuper l'espace de façon audacieuse, prendre des poses inattendues, en des lignes simples qui les courbent, les agenouillent et les étirent - de façon particulièrement impressionnant chez Lehmbruck. Chez cet artiste d'ailleurs, apparaît progressivement une veine expressionniste, donnant des visages bouleversants, chavirés de souffrance silencieuse (Orante, Tête d'un penseur, Amants...), et qui semble avoir atteint son apogée avec son terrible Prostré.

Tout est beau, tout est à voir dans cette exposition de choix. Il faudrait donc aussi évoquer la salle consacrée aux reliefs, dont les volumes sont si géométriquement circoncis que leur puissance et leur douceur n'en sont que plus spectaculaires.
La Femme accroupie de Maillol, superbe et lisse, repliée et assoupie, occupe pourtant tout son espace avec une formidable présence. Comme s'il ne s'agissait pas que d'une simple question de beauté, comme si elle seule évoquait déjà tout un monde...

Oublier Rodin ? La sculpture à Paris, 1905-1914
Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur - Paris 7ème
Jusqu'au 31 mai 2009
TLJ sf le lundi, de 9 h 30 à 18 h, le jeudi jsq 21 h 45
Entrée 8 € (TR 5,5 €)

A voir également en ce moment au Musée d'Orsay, et autour de cette exposition : un accrochage de dessins de sculptures, de Chapu à Bourdelle

Images :
Aristide Maillol, La Méditerranée, 1905-1923, Statue, marbre, Paris, musée d'Orsay © photo Christian Baraja
Wilhelm Lehmbruck, Grande figure debout, 1910, Statue, ciment, Otterlo, Kröller-Müller Museum © Coll. Kröller-Müller Museum Otterlo the Netherlands

dimanche 9 novembre 2008

Picasso / Manet : Le déjeuner sur l'herbe, Musée d'Orsay

Picasso, Manet, le déjeuner sur l'herbeCette exposition, l'un des volets du triptyque "Picasso et les maîtres" présenté en même temps au Louvre, au Grand Palais et au Musée d'Orsay, constitue une formidable démonstration de la créativité de Picasso, de sa faculté, non pas de copier ou d'imiter, mais de repenser une œuvre, en cherchant, en s'amusant, avec liberté et obstinément.

Combien de versions du Déjeuner sur l'herbe a-t-il réalisées ? Pas moins de vingt-six, entre février 1960 et août 1961, dont la moitié est ici visible. De l'œuvre d'Edouard Manet, il a tiré l'essentiel, comme le côté un peu artificiel, ou du moins "prétexte" du cadre de plein air : en la démantelant, puis en l'effaçant de plus en plus, Picasso fait apparaître cette clairière comme un simple écrin qui permet de concentrer toute l'attention sur les personnages.
Avec ceux-ci, Picasso va aborder de multiples possibilités, tout en conservant sa prééminence au personnage central, le nu féminin, qui, à l'époque, placé à côté des deux hommes vêtus, fit scandale.

Picasso, Manet, le déjeuner sur l'herbe, exposition au Musée d'Orsay Objet de son obsession chez le peintre qui n'a cessé toute sa vie de figurer des femmes, il s'en empare pour mieux enfler, parfois jusqu'à la démesure, réduire ou déplacer ses rondeurs féminines. Ce qui ne l'empêche pas de faire subir à ses voisins toutes sortes de variations quant à leur emplacement, leurs accessoires ou leurs vêtements (dans les cas où il conserve ces derniers)...

Déformés, déstructurés, on pourrait se dire que ces Déjeuners n'ont plus rien à voir avec l'œuvre de 1863. Pourtant, la rupture n'est pas tout à fait consommée. La vision d'ensemble que permet la scénographie de l'exposition, fraîche, aérée et bien pensée, avec le tableau de Manet au centre, donne une frappante impression de continuité. Peut-être tient-elle aux couleurs qui, malgré les différences de tonalités, plus ou moins foncées voire très claires, se retrouvent toujours (vert sombre, blanc, noir, gris, une touche de bleu) ; peut-être tient-elle surtout à la charge érotique du tableau, que Picasso, à travers ces jeux de recompositions, a longuement, passionnément réinterprétée.

Picasso / Manet : Le déjeuner sur l'herbe
Jusqu'au 1er février 2009
Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur, Paris 7ème
TLJ sf le lundi de 9 h 30 à 18 h, le jeudi jusqu'à 21 h 45
Entrée avec le billet du Musée (9,50 €, TR 7 €)

Images : Picasso Pablo (dit), Ruiz Blasco Pablo (1881-1973), Le Déjeuner sur l'herbe d'après Manet, 27 février 1960, Huile sur toile, 114 x 146 cm, Collection Nahmad © Succession Picasso 2008 et Edouard Manet, Le déjeuner sur l'herbe, 1863, Huile sur toile, 2,080 x 2,645 m, Paris, musée d'Orsay © Patrice Schmidt, Paris, musée d'Orsay

lundi 27 octobre 2008

Fauves hongrois, 1904-1914

Fauves hongrois au musee MatisseAu musée Matisse, le contraste, à la veille de la Toussaint, entre le ciel gris et bas, le froid piquant du Nord et l'explosion de couleurs de ces Fauves hongrois a quelque chose de revigorant. D'autant que les œuvres présentées au Cateau-Cambresis (après une première halte au Musée d'art moderne de Céret cet été) sont totalement inédites en France.

Le public hongrois lui-même ne les a découvertes qu'en 2006 : l'aventure picturale commencée dans les années 1900 quand des peintres sont venus de Hongrie se mêler à la vie créative bouillonnante à Paris, puis poursuivie dans les colonies artistiques hongroises, a été interrompue dès la Grande guerre. Et l'histoire du XXème siècle, avec ses deux Guerres mondiales et ses révolutions, a eu raison de ces œuvres et ces artistes. Il a fallut attendre le début des années 2000 pour qu'à Budapest des étudiants se mettent en projet, avec la Galerie Nationale Hongroise, de les retrouver pour les faire connaître. Après deux années de recherches acharnées, dans le pays et un peu partout en Europe ainsi qu'aux Etats-Unis (les tableaux étaient cachés dans les réserves des musées de province ou chez les particuliers), de vingt-cinq au départ, la "collection" des Fauves hongrois réunissait deux-cent-cinquante peintures. Elles firent l'objet d'une grande exposition à Budapest, dont sont issus les cent-cinquante tableaux présentés en France (la troisième et dernière étape sera Dijon du 13 mars au 15 juin 2009).

Fauves hongrois au musée Matisse, expositionDans ces paysages, natures mortes, portraits et autoportraits se lisent de grandes influences de la peinture française de l'époque : Cézanne, Gauguin, Derain, Van Gogh... et bien sûr Matisse.
Se contenter de ce déchiffrage serait pourtant restrictif. Les Hongrois venus en France ont découvert la peinture moderne et le fauvisme et ont ensuite importe ce "choc culturel" dans leur pays, y initiant une révolution picturale. Mais d'une part ils ne se sont aucunement constitué en mouvement (l'appellation "fauvisme hongrois" est rétrospective) et d'autre part ils ont mêlé l'inspiration occidentale à une manière spécifiquement hongroise, une gestuelle et une utilisation des couleurs originales qui ont donné lieu à des oeuvres singulières, en particulier dans les paysages.
Avec une audace inouïe, les Rippl-Ronai, Czobel autres Bornemisza associent des couleurs vives, voire violentes (vert et rouge, rose et orange, orange et violet) qui ne s'entrechoquent pas, ne se "mangent" pas les unes les autres mais au contraire se valorisent. Ces villages, maisons, églises, vues frontales où la perspective est très peu présente n'ont pour autant rien d'un carnaval. Cernés de larges traits bruns, compartimentés, ces aplats de couleur pure sont soutenus et structurés par un solide sens de la composition et un grand équilibre architectural. La souplesse et la puissance du geste, associées au plein de peinture et à la simplification des formes impriment aux paysages verdoyants et aux maisons colorées une présence exceptionnelle qui ne peut que séduire immédiatement le spectateur.

Fauves hongrois, 1904-1914
Jusqu'au 22 février 2009
Musée Matisse Le Catau-Cambrésis
Palais Fénelon - 59360 Le Cateau-Cambresis
tél. : 00 33 (0)3 27 84 64 64
Tlj sauf le mardi, de 10 h à 18 h
Entrée 4,50 € (TR 3 €), gratuit les 1ers dimanches du mois
Audio guide gratuit (français, anglais, néerlandais)
Visites guidées sans réservation le samedi à 15 h et le dimanche à 10 h 30
Accès : à 90 km de Lille et 170 de Paris ; les week-ends et jours fériés un train Corail Intercités fait la liaison Paris/Le Cateau-Cambresis

Images : Sándor Ziffer, Vieux pont à Nagybánya, 1908, Huile sur toile, 50,5 x 65 cm, Collection Lorenz Czell et Sándor Ziffer, Paysage d'hiver à la barrière, début des années 1910, Huile sur toile, 91,5 x 109,3 cm, Budapest, Magyar Nemzeti Galéria

vendredi 24 octobre 2008

Artistes dans la grande guerre. Musée Paul Dupuy, Toulouse

Musée Paul Dupuy à Toulouse, Artistes dans la grande guerreLes musées n’ont pas seulement pour fonction de faire découvrir des œuvres qui méritent l’arrêt du visiteur.
Dans celui-ci, qui est aussi musée d’art graphique, on dresse le portrait d’une génération d’artistes dont les travaux auraient peut-être pu garnir le fonds du musée, si la guerre de 14-18 n’avait décimé les élèves de l’Ecole des Beaux Arts de Toulouse, comme elle a décimé toutes les professions (en Haute Garonne, 20% des jeunes hommes de 18 à 25 ans ont été tués).

Deux salles sont consacrées aux agrandissements de photographies de ces « poilus » dont le plus souvent l’épaisseur des moustaches ne permet pas de distinguer la nature de leur expression : fierté du « devoir », un mot qui revient au revers des photos, impassibilité de la résignation, ou ironie grinçante face à l’absurdité de la situation ? L’un d’entre eux, dans les quelques mots qui accompagnent sa photographie se défini comme « zigouilleur » à tel régiment d’infanterie.

On se demande alors si tel blessé dont la main disparaît sous les bandages pourra continuer à exercer son talent, et pour tel autre, amputé d’un bras, si celui qui lui reste était le bon pour travailler les couleurs.
Devant les photographies des morts, on méditera sur des expressions qui paraissent étranges (« tué à l’ennemi ») ou sur des circonstances insolites (« tué dans le déraillement d’un train de permissionnaires »).
Ces jeunes gens ont laissé leurs fusains réalisés à l’école avant de partir au front. Après, comme pour toute l’activité hors la guerre, les femmes sont plus nombreuses à suivre l’Ecole des Beaux Arts. On connaît même le portrait de la concierge de l’établissement.

Dans la dernière salle, la guerre est mise en images par des dessins de Dunoyer de Segonzac et des estampes de Jacques Bertrand, qui ont illustré le livre de Dorgelès « Le tombeau des poètes ». Les dessins semblent réalisés rapidement, presque à la sauvette : un visage presque d’enfant sous le casque, un fusil, un soldat debout affalé sur la tranchée, un blessé le front et les yeux bandés. Les estampes décrivent des scènes, des paysages. Les arbres sont calcinés, la terre a été bouleversée, ses formes n’ont plus rien de naturel, images d’une planète inconnue.

Une exposition de mémoire, comme on dit des lieux de mémoire, qui suggère que parmi tous ces morts presque anonymes certains auraient connu la gloire. Mais presque tous, sans doute, se seraient contentés de vivre, même anonymement.

Artistes dans la Grande Guerre
Musée Paul Dupuy
13 rue de la Pleau - Toulouse (31)
M° ligne A Esquirol / ligne B Carmes
Jusqu’au 5 janvier 2009
TLJ sf les mardis et jours fériés de 10 h à 17 h
Entrée 3 €, gratuit le 1er dimanche du mois

vendredi 4 juillet 2008

Aquarelle : atelier et plein air. Musée d'Orsay

Musée d'Orsay, accrochage aquarelles, Cézanne, le four à plâtreIl faut le reconnaître, une aquarelle ne séduit pas forcément du premier coup d'oeil. Contrairement à la peinture à l'huile et à la gouache, plus hautes en couleurs, plus pleines, plus aguicheuses, le fin lavis de l'aquarelle a le charme si discret que l'on pourrait passer devant sans le remarquer.
Un petit tour à la Galerie des Arts graphiques du Musée d'Orsay jusqu'au 7 septembre rectifiera cette erreur. Le choix parmi le fonds du Musée est resserré - deux salles : bonne raison pour s'y attarder un peu.

Alors que les artistes anglais en étaient friands et maîtres depuis le XIXème siècle, en France l'aquarelle était traditionnellement réservée à l'exercice du peintre, à l'étude qui précédait l'exécution de la toile en atelier. Il en est ainsi des croquis et des esquisses de Pierre Bonnard, Jules Elie Delaunay, Edgar Degas, Edouard Manet. Ces deux derniers, contrairement à leurs contemporains plus franchement au coeur du mouvement impressionniste ne furent jamais des peintres de plein air ; leurs aquarelles ne resteront que des sortes de notes préparatoires à leurs travaux d'atelier.
Mais passons dans la seconde salle, et nous voici "dehors" avec le peintre de marines Eugène Boudin (1824-1898), Normand resté fidèle toute sa vie à Honfleur : scènes de bord de mer, élégantes sur la plage à Trouville, vues de port. Il fut l'un des précurseurs en France d'un genre nouveau qui allait connaître un grand succès avec les impressionnistes : la saisie des paysages en extérieur.
Tout près, les belles aquarelles du néerlandais Johan Barhold Jongkind (1819-1891) : marines et scènes côtières également, mais dont se dégage l'impression que la présence de l'eau n'est qu'un prétexte. Le motif qui attire irrésistiblement l'oeil est le ciel. Immense, toujours différent, parfois d'une couleur inattendue, il joue l'harmonie avec les autres teintes (superbe vert mousse du jardin qui fait écho au jaune du ciel dans Jardin de la ferme Toutin à Honfleur) et constitue l'écrin idéal, faisant magistralement ressortir la beauté et l'harmonie des compositions.
Quelques mètres plus loin, éblouissement avec Paul Signac et notamment sa Vue de Bayonne toute multicolore. Fi des teintes délavées, voici de l'orange, du jaune vif, du bleu Majorelle. Quelle audace, et quel équilibre remarquable, avec son bouquet de lignes sinueuses pour définir l'eau et les arbres, et emporter le regard loin des lignes géométriques du bateau et du pont sur l'autre partie du tableau.
Avant de partir, un regard pour les esquisses de Cézanne, notamment ce Four à plâtre très épuré mais où la recherche des lignes et des volumes est tout à fait présente. Au fond, la montagne Sainte-Victoire non peinte apparaît comme l'émouvante annonce de ce qui suivra. En une cinquantaine d'aquarelles, ce très bel accrochage nous fait parcourir, discrètement, un chemin fondamental et passionnant de l'histoire de la peinture.

Aquarelle : atelier et plein air
Musée d'Orsay
Jusqu'au 7 septembre 2008
TLJ sf le lundi de 9 h 30 à 18 h et le jeudi jusqu'à 21 h 45
Entrée 8 € (TR : 5,5 €)

Image : Paul Cézanne (1839-1906), Le Four à plâtre (au fond, la montagne Sainte-Victoire). Vers 1890-1894. Crayon noir et aquarelle sur papier vélin, trous d'épingles aux angles, 42 x 52,9 cm © Photo RMN / © Jean-Gilles Berizzi

lundi 23 juin 2008

Le daguerréotype français au Musée d'Orsay

Accrochage au musee d'Orsay, daguérrotypeAvec la très belle exposition autour des premières photographies sur papier britanniques, L'image révélée, le musée d'Orsay rappelle les circonstances de la naissance de la photographie en Europe : presque simultanément, d'un côté de la Manche, Talbot invente un procédé de tirage sur papier alors qu'en France, Daguerre met au point la technique de la photo sur plaque de cuivre.

En parallèle, le musée présente une sélection de quelques soixante-dix daguerréotypes français issus de ses collections. L'accrochage est certes de moindre ampleur que l'exposition organisée en partenariat avec les musées de Washington et de New-York, mais elle a le mérite de mettre en évidence les profondes différences de rendu entre les deux procédés.
Victime de son succès et des conditions économiques favorables que les autorités lui ont accordé en France, le daguerréotype s'est développé un peu dans tous les sens, s'éloignant en cela parfois encore davantage de l'exigence esthétique des Britanniques que le support lui-même ne le faisait à la base. Ainsi, attirés par les perspectives de gains offertes par une large clientèle friande de portraits, les laboratoires de photo se sont multipliés, fournissant à bas prix des portraits aux formats de plus en plus réduits et pas toujours de belle qualité.
La sélection du musée d'Orsay permet de retrouver des personnages familiers : ici le baron Haussmann, là monsieur et madame Victor Hugo (robuste, la dame), plus loin, Alexandre Dumas. Plus émouvant et assez surprenant, un triptyque présentant le portrait d'une femme post-mortem. Emotion encore devant ces deux petites plaques faites en 1848 pendant les journées sanglantes de juin 1848 à Paris, à l'époque publiées dans L'Illustration : c'était la première fois que la photographie servait de support à l'image de presse. Voici encore quelques uns des événements, grands ou ordinaires, marqueurs de ce milieu du XIXème siècle français : l'Exposition Universelle de Paris de 1855, les funérailles du duc d'Orléans, héritier du royaume, à Notre-Dame-de-Paris en 1842, une revue de la Garde au Palais des Tuileries (1845-46), un groupe d'artistes élèves à la Villa Medicis à Rome, mais aussi la gare de l'Est à Paris, alors toute neuve...
Le rendu des plaques daguerréotypes, aussi anciennes soient-elles, certaines un peu abîmées, est difficilement comparable au tirage papier anglais : ici, tout est clair, net et précis ; pas de lignes floues, pas de volumes sombres.
Si l'on est loin de la belle esthétique, voire de l'onirisme britannique, nos daguerréotypes ont leur charme propre que l'accrochage joliment éclairé (dans tous les sens du terme) dans un bel écrin rouge carmin met en valeur avec simplicité et efficacité.

Le daguerréotype français dans les collections du musée d'Orsay
Musée d'Orsay
Jusqu'au 7 septembre 2008
TLJ sf le lundi de 9 h 30 à 18 h et le jeudi jusqu'à 21 h 45
Entrée 8 € (TR : 5,5 €)

Image : Louis Adolphe Humbert de Molard (1800-1874), Louis Dodier en prisonnier 1847 (Daguerréotype H. 11,5 ; L. 15,5 cm), Paris, musée d'Orsay, don de la famille Braunschweig en souvenir de la galerie Texbraun par l'intermédiaire de la Société des Amis du Musée d'Orsay, 1988 © photo RMN, Hervé Lewandowski

dimanche 15 juin 2008

Isabelle de Borchgrave au Musée Fortuny

Isabelle de Borchgrave, un monde de papier au musée Fortuny à VeniseLorsqu'une fée de la robe prend ses quartiers dans le palais d'un fou de tissus et de décors, le séjour promet d'être heureux.
Celui-ci ne ménage pas la surprise : dans l'ambiance singulière et surannée du Palais degli Orfei à Venise, faite de souvenirs orientalistes, de tentures et de clairs-obscurs, antre du styliste et peintre italien d'origine espagnole Mariano Fortuny (1871-1949), la créatrice contemporaine Isabelle de Borchgrave a installé jusqu'au 21 juillet quelques-unes de ses drôles de robes.

Depuis dix ans, Isabelle de Borchgrave, peintre, styliste, metteur en scène ne consacre plus ses travaux qu'à un seul matériau : le papier. Elle découpe, plisse, froisse et peint.
Le résultat est difficile à imaginer ; il est tout à la fois finesse, tombé, moiré, soie, dentelle, damas, or, ivoire, bleuté, rose poudré... Les coupes sont à ravir et en empathie avec l'atmosphère Belle Epoque de l'atelier de Fortuny.
Des splendeurs à admirer dans le halo magnifique que l'imaginaire de Proust a donné à la maison Fortuny :

« Ainsi les robes de Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d'évocation même qu'un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d'Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient mieux qu'une relique dans la châsse de Saint-Marc, évocatrices du soleil et des turbans environnants, la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout renaissait, évoqué, pour les relier entre elles par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses (La Fugitive). »

Un Mondo di Carta. Isabelle de Borchgrave incontra Mariano Fortuny
Museo Fortuny
Campo San Benedeto, 3958 San Marco
30124 Venise
Jusqu'au 21 juillet 2008
TLJ sauf le mardi de 10 h à 18 h
Entrée 8 € (TR 5 €)

A visiter également : le site d'Isabelle de Borchgrave

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