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jeudi 10 mai 2007

La musique du hasard. Paul Auster

la musique du hasardAprès le départ de sa femme, Nashe, âgé d'une trentaine d'années laisse sa fille chez sa sœur, quitte son emploi de pompier et, l'héritage de son père en poche, se met à avaler des kilomètres, le volant d'une routière rouge entre les mains.

Il traverse des Etats et encore des Etats. Dans la transe du voyage il ne fait halte que lorsqu'au bord de sa route apparaît une pauvre silhouette, celle de Jack Pozzi, qu'il prend en affection et désignera vite « gosse ».

Avec lui, pour lui, puisqu'il ne sait que faire de lui-même, il va miser le reste de son héritage au jeu. Les deux personnages vont alors pénétrer dans une maison de milliardaires très étrange.

L'un et l'autre n'en sortiront que pour mourir.

La musique du hasard commence en lignes sympathiques, derrière lesquelles se profile de plus en plus d'inquiétude, jusqu'à ce que la peur, d'abord diffuse, puis de plus en plus présente, imprègne complètement l'atmosphère.
L'imaginaire y joue un grand rôle, mais il est également question de liberté, de choix, et, bien sûr, son symétrique : le hasard ... Tout à coup, face à l'inutilité de nos choix, faire celui, ultime, du hasard ...

Paul Auster est très impressionnant lorsque il décrit l'ambiance fascisante dans laquelle ses personnages finissent par se trouver, à la merci de deux fous furieux milliardaires et policés, impitoyables et épris de perfection.
Mais qui ne sont que deux parvenus qui ont gagné au loto...

Très beaux passages sur la fuite, l'envie, irrésistible, de partir et, par là-même, de disparaître comme on fait disparaître son passé :

Car en réalité personne là-bas ne s'attendait à le revoir avant deux semaines et, puisqu'il avait tout son temps, pourquoi aurait-il dû rentrer ? C'était une perspective vertigineuse – imaginer toute cette liberté, comprendre à quel point ses choix importaient peu. Il pouvait aller où il voulait, faire ce qui lui plaisait, personne au monde ne s'en soucierait. Aussi longtemps qu'il ne prendrait pas le chemin du retour, il pouvait aussi bien être invisible. (...)
Il ressentait avec une satisfaction profonde la témérité et la violence de ces gestes, mais rien n'égalait le simple plaisir de jeter (...) Quand il avait commencé le lendemain après-midi à considérer ses propres possessions, Nashe s'était conduit avec la même brutale intransigeance, traitant son passé comme bric-à-brac bon mettre au rebut.

Les relations père/fils sont également très présentes. Jack Pozzi raconte son enfance à Nashe, décrit l'absence de son père, qu'il n'a vu qu'à de rares occasions. Il reconstitue les pensées qui étaient les siennes lorsqu'il était enfant :

Il pourrait au moins m'écrire. Au lieu de râler, je commence à inventer des histoires pour expliquer pourquoi il se manifeste pas. J'imagine, merde, j'imagine que c'est une espèce de James Bond, un de ces agents secrets qui travaillent pour le gouvernement et qu'il peut pas prendre le risque de se faire reconnaître en venant me voir (...) Bon Dieu, quel foutu imbécile je devais être pour imaginer ça.
- Fallait bien que tu inventes quelque chose. Le vide est inconcevable. L'esprit s'y refuse.

Après avoir écouté l'histoire de Pozzi, Nashe pense à sa propre enfance :

Du moment qu'un homme commence à se reconnaître dans un autre, il ne peut plus considérer cet autre comme un étranger.


La musique du hasard Paul Auster
Babel (Actes Sud), 1991/2005
320 p., 8,50 €

lundi 26 février 2007

Lettres d'Iwo Jima (Letters from Iwo Jima). Clint Eastwood

lettresAvec Mémoires de nos pères, Clint Eastwood a réalisé l'an dernier un film bouleversant dont le point de départ est la prise de l'Ile d'Iwo Jima par les Américains en 1945.

A peine débarqués, les Marines plantent le drapeau américain sur l'île. Un photographe immortalise l'instant ; la photo fait la Une des journaux. Afin de lever les capitaux dont le pays a besoin, le gouvernement s'en empare, exhibe les "héros". Mais aux aux yeux des intéressés, les véritables héros étaient au contraire leurs jeunes compagnons d'armes morts à Iwo Jima.

Clint Eastwood avait magnifiquement filmé les sentiments d'imposture et d'injustice ; le dégoût que les mises en scène patriotiques dont ils faisaient l'objet leur inspirait, y compris celui de soi-même .

C'était un film profondément touchant, terriblement humain.

Lors de la sortie de Mémoire de nos pères, Clint Eastwood annonçait qu'il avait d'ores et déjà tourné un autre film sur cet épisode de la guerre du Pacifique, mais vu du côté japonais.

Du premier au dernier plan, Lettres d'Iwo Jima se déroule sur cet affreux bout de rocher, "où il fait chaud, où il n'y a rien d'autre que du sable noir, des bestioles, et même pas d'eau", comme le dit l'un des personnages principaux, tout jeune soldat, au début du film.
Le nouveau commandant, héros très eastwoodien, organise les préparatifs de la bataille avec vigueur. Lorsque les Américains lancent l'offensive, les japonais sont prêts à tout pour défendre leur "terre sacrée".

D'une mise en scène magnifique, impeccable, servie par une photo noir et blanc nuancée, accompagnée d'une musique sobre, Clint Eastwood signe ici encore un film extrêmement humain.
Il y a un moment où on comprend à quel point son projet est réussi, où Lettres d'Iwo Jima répond véritablement à Mémoires de nos pères. C'est celui où les combats éclatent : les balles sifflent, le sable noir vole sous les tirs, les nuages de fumée se propagent. On tremble pour les japonais terrés dans les tunnels, et on se souvient avoir vu la même scène dans le premier volet du dyptique, et avoir alors tremblé de la même façon pour les Américains.

Là est aussi l'immense talent, la maîtrise totale d'Eastwood : il s'empare d'un sujet, la défaite des Japonais sur Iwo Jima, ce qui est en soi inédit ; et il adopte le regard des Japonais, il est complètement avec eux.
Le film a d'ailleurs été très bien accueilli au Japon où cet épisode douloureux était resté enterré, avec ses 20 000 morts, sur l'île-mémorial.

Avec Lettres d'Iwo Jima, Clint Eastwood poursuit la quête qu'il a entreprise depuis plusieurs films : celle du souvenir, de la mémoire, de l'importance de sa transmission.
Transmission qui se fait ici encore grâce à des lettres, les lettres que les pères ont écrites et laissées aux « enfants ».
Et sur ce thème, Eastwood demeure obstinément magistral ; le dernier plan du film est à couper le souffle.


Lettres d'Iwo Jima (Letters from Iwo Jima).
Clint Eastwood
Etats-Unis, 2006
Durée 2 h 19
A lire : la très bellle interview de Clint Eastwood
dans le numéro de février des Cahiers du Cinéma DVD : Ce film est sorti en dvd