Si l'histoire est désormais connue, elle
mérite d'être racontée une nouvelle fois et surtout montrée.
Il s'agit d'une histoire réelle de souffrance et de folie dont le travail du
photographe Martin d'Orgeval est un précieux document.
En 1959, Jean, fils de paysan béarnais, revient de la guerre d'Algérie pour
prendre le rôle de chef de famille auprès de sa mère et de sa soeur
Paule.
Son père s'est pendu.
Jean est âgé de 20 ans.
Il néglige la prospère ferme, qui périclite ; il se livre en revanche à
des rondes de garde assidues, monté sur son tracteur et armé d'un fusil.
Jean, Paul et leur mère ne voient plus personne et se nourrissent de
cueillette.
En 1971, la mère meurt. Jean et Paule demandent et obtiennent l'autorisation de
l'inhumer sous l'escalier de la maison.
C'est alors que Jean finit de sombrer dans la folie.
Pendant des mois, cessant de se nourrir, il passe ses journées enfermé dans sa
chambre, dont il grave entièrement les 16 m2 de plancher autour du lit.
Il mourra d'inanition quelques mois plus tard, à l'âge de 33 ans.
Paule finira sa vie absolument recluse et c'est à sa mort, en 1993, que le
"plancher de Jean" est découvert.
Les mots que l'on y lit révèlent une violence intérieure tendue, des sentiments
de persécution, en particulier vis-à-vis de l'Eglise [LA RELIGION A INVENTE DES
MACHINES A COMMANDER LE CERVEAU DES GENS ET BETES ET AVEC UNE INVENTION A VOIR
NOTRE VUE A PARTIR DE RETINE DE L'IMAGE DE L'OEIL ABUSE], de menace, de haine,
et d'innocence [NOUS JEAN PAULE SOMMES INNOCENTS NOUS N'AVONS NI TUE NI DETRUIT
NI PORTE DU TORT A AUTUI C'EST LA RELIGION QUI A INVENTE UN PROCES AVEC DES
MACHINES ELECTRONIQUES A COMMANDER LE CERVEAU]. Il évoque aussi le meurtre,
Hitler, la guerre.
Témoignage poignant de la folie d'un homme, ces planches couvertes de mots
gravés, assénés, frappés, obsédants, apparaissent comme le cercueil jeune et
inéluctable de sa maladie et de ses souffrances non soignées. L'aspect
christique de son oeuvre qui a la religion pour première cible est évidemment
bouleversant.
Jean souffrait visiblement de schizophrénie. Le professeur Jean-Pierre Olier,
chef du service hospitalo-universitaire Saint-Anne à Paris, a voulu que le
plancher de Jean soit exposé en permanence à l'hôpital Saint-Anne (1), pour
combattre la honte et les préjugés que suscitent encore les maladies
mentales.
"Réquisitoire", Le plancher de Jean. Martin d'Orgeval
Maison européenne de la
photographie
Jusqu'au 6 janvier 2008
5-7, rue de Fourcy – Paris 4ème
M° Saint-Paul ou Hôtel de Ville
Du mercredi au dimanche de 11 h à 19 h 45
Entrée 6 € (TR 3 €)
(1) En attendant d'être dans le bâtiment lui-même (vers 2010 probablement), le plancher de Jean est exposé, depuis juillet 2007, juste en face, sur le trottoir de la rue Cabannis.