
Dans le roman d’Anne-Marie Garat, Aden est à la recherche d’une mère dont il s’est éloigné, en même temps qu’il a quitté son enfance pauvre pour une belle carrière dans l’informatique. Il trouve chez sa mère, dans une petite mallette en osier, « les objets qui condensent à eux seuls les espoirs, la ferveur d’une vie ». Au narrateur du récit d’Olivier Rolin, en quête des traces d’un ami suicidé, on confie que l’ex-amoureuse de l’ami est partie avec « les très rares objets personnels qu’elle gardait là, un éventail en plumes de paon (…) une petite valise en osier ».
Ce lien entre les deux romans, prix Fémina respectivement en 1992 et 1994, nous invite à nous interroger sur une époque qui a posé la question de l’importance des origines de chacun alors qu’elle s’inscrivait durablement dans une valorisation d’un présent souverain où l’individu, dans sa course à l’adaptation permanente d’un monde qui va très vite, est amené à négliger le poids de son passé.
Parfois, des événements de la vie remettent en cause la trajectoire toute tracée. La découverte que l’entreprise qu’il a co-fondée travaille pour l’armée américaine, ainsi que le coma de sa mère provoquent un retour sur soi d’Aden : « Depuis des années je vis dans le corps d’un homme qui n’est pas moi, qui a quitté sans se retourner un garçon de treize ans ». Tenter de comprendre le suicide de cet ami de jeunesse qu’il a perdu de vue, conduit le narrateur de Port Soudan à revenir sur les années communes et militantes des années 60-70 : « je comprenais peu à peu, mais de façon indubitable, que tout cela était fini, qu’il n’était plus question d’histoire, ni de morale, ni même sérieusement, à vrai dire, de politique : que ces vieilleries nous dataient plus sûrement que nos cheveux grisonnants ».
Au-delà de l’idéologie de la réussite pour l’un, des combats politiques pour l’autre, ces deux hommes rencontrent l’humanité grâce à de jeunes femmes bien plus jeunes qu’eux. Mais elles aussi sont de leur époque, et elles renvoient d’autant mieux ces hommes à leur passé. La jeune voisine de la mère d’Aden, qui la soutenait bien souvent, se révèle face à la culpabilité du fils : « Il puise dans le visage découvert, dépouillé de toute mièvrerie, l’inquiétude, la compassion vraies, troublé d’y rencontrer cette expression rare dans un visage humain ». C’est dans le portrait reconstitué par les témoignages de la vie amoureuse de son ami, que le narrateur d’Olivier Rolin imagine la jeune femme qui l’a abandonné : « Elle l’avait aimé comme quelqu’un qui venait d’un autre monde, d’un autre temps plutôt (…) elle, elle était de ce temps-là où il n’y avait plus de temps, rien qu’un présent scintillant (…) ».
Le roman d’Anne-Marie Garat nous dit qu’oublier ses origines pour construire sa vie personnelle nous expose à un réveil brutal à l’occasion d’un événement grave. Celui d’Olivier Rolin raconte qu’ignorer que nous sommes issus d’une époque peut conduire à de cruels désenchantements.
Mais ces leçons sur le rôle de ses racines, communes aux deux romans, n’ont pas la même force littéraire. On regrette dans le premier un certain bavardage, et le parti-pris de suivre un individu pas à pas, dans toutes ses démarches et réflexions, est assez lassant. Au contraire, Olivier Rolin, rigoureux dans la construction de son récit, apparaît plus percutant dans son ambition et souligne bien la force du passé : « J’ai essayé de m’acquitter de ce que je ressentais comme un devoir vis à vis de A. : donner à son amour mort, mais non enseveli, une sépulture de mots ».
Andreossi