La bataille. Patrick Rambaud

Un roman prix Goncourt 1997 pour les amoureux de Napoléon Bonaparte, ou pour les passionnés des batailles napoléoniennes, ou encore pour les amateurs des défis littéraires : en effet Rambaud s’est attelé à conter la bataille d’Essling parce que Balzac a manifesté l’intention d’écrire un tel récit durant plusieurs années sans finalement le concrétiser.

Patrick Rambaud n’a pas cherché à pasticher Balzac. Il nous présente un roman historique, tout à ses aspects descriptifs puisés dans les travaux des historiens, comme il nous le confie dans les « notes » qui font suite à son texte. Il reste cependant dans l’illusion de l’objectivité (« un roman historique, c’est la mise en scène de faits réels »), ce qui limite certainement ses capacités à faire adhérer le lecteur à ce qui aurait pu être un objet littéraire davantage pertinent.

Nous rencontrons des personnages qui ont fait l’Histoire, à défaut d’être « réels » : Napoléon, le maréchal Masséna, les généraux Berthier, Dorsenne ou Lejeune, et même Henri Beyle qui ne s’appelle pas encore Stendhal. Et puis des hommes plus humbles qui peuvent témoigner des carnages : « Quand un des porte-aigle eut la tête balayée par un boulet, des pièces d’or roulèrent à terre ; le bougre avait eu l’idée de cacher ses économies dans sa cravate, mais personne n’osa se baisser pour en ramasser une poignée, par crainte des remontrances ».

On apprend que la volonté des hommes n’est pas toujours déterminante dans les issues de la bataille. Ici ce sont les conditions météorologiques qui donnent le tempo. Les pluies ont gonflé le Danube et les ponts provisoires établis par les Français pour le faire franchir par les troupes sont bien fragiles. Les Autrichiens se montrent astucieux : de lourdes barques chargées de pierres vont heurter les ponts qui sont emportés. Napoléon perd finalement sa bataille, inaugurant en 1809 une série de revers.

L’auteur échappe parfois à ses descriptions pour s’engager vers une interprétation qui présente alors davantage d’intérêt : « Ils se turent pour écouter l’ancien hymne de l’Armée du Rhin, répandu dans toute la France insurgée par les volontaires de Marseille, qui accompagna la Révolution et ses soldats jusqu’à l’Empire où, par décret, il fut interdit comme un vulgaire chant séditieux. Lannes et Masséna évitaient de se regarder. Ils se souvenaient de leurs exaltations passées. Désormais ils étaient ducs et maréchaux, ils possédaient autant de terres et d’or que les aristos, mais la Marseillaise les avaient naguère soulevés, ils avaient quitté leurs provinces pour se battre en l’entendant, et combien de fois en avaient-ils entonné les couplets à pleine gorge pour y puiser du courage ? ».

Andreossi

La bataille. Patrick Rambaud

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Anne Marie. Lucien Bodard

Le narrateur du prix Goncourt 1981 fait preuve de facultés étonnantes : cinquante ans après, il est capable de nous rendre compte avec beaucoup de détails des événements qu’il a vécus à l’âge de dix ans, nous décrivant minutieusement les lieux, les expressions physiques des personnes qui l’entourent. Il nous rapporte très fidèlement les propos échangés, même ceux qui relèvent de haute politique entre les adultes, et ne craint pas de nous faire lire intégralement une lettre (détruite à l’époque) de plus de cinquante pages écrite par son père.

Anne Marie est sa mère, qui rentre à Paris avec lui, alors que son père reste consul en Chine. Déception : au lieu de vivre le grand amour avec Anne Marie, elle l’envoie en pension sans lui rendre visite une seule fois. Revenu auprès d’elle à l’occasion des vacances, il s’aperçoit qu’elle a été très occupée à tisser des liens avec un couple de bourgeois parisiens influents.

C’est sans doute la forme du récit qui empêche toute adhésion à cette histoire d’amour entre mère et fils de dix ans. Mais aussi l’écriture, avec ses innombrables listes à rallonge : « Fauteuils, consoles, guéridons, paravents, divans, bahuts, tables, tous anciens, pieds torses, dos courbés, mais démantelés, dépenaillés, des carcasses brinquebalantes, cacochymes, pansées de housses ». De telles phrases se comptent par centaines (il est vrai sur 650 pages), avec, sans doute par goût de la performance, la liste sur une page et demi de toutes les formes de traités !

Par ailleurs Lucien Bodard ne sait que décrire la laideur. Tout est laid dans le roman. Les trains ? « Les locomotives, avec leurs jets de vapeur, ressemblent à des cachalots échoués qui crachent leurs soubresauts. Les wagons sont les anneaux de vers répugnants ». Les bourgeois ? « Ce sont des trognes à pactoles, rassurantes, au service du pire, celles des rapaces dont la charogne est l’argent ». Même l’adorée Anne Marie n’échappe pas au jeu de massacre : « De plus elle est irritée, elle a son expression dure et ses lèvres se ferment l’une contre l’autre, pour me décocher des mots qui me feront mal. Elle veut me punir, me blesser. Elle est subtile quand, dans cette humeur, elle est résolue à saccager. J’attends. Elle me parle de sa voix que je crains le plus, celle qui n’est pas coupante, celle de la condamnation morne ».

Parfois une phrase délasse et une formule peut faire sourire : « cette façon de savourer, indéfiniment, cette maniaquerie des bonnes manières masticatoires. Elle mange, elle est heureuse de manger, elle n’est qu’un estomac à écusson, je n’existe pas à côté du thé, du pain grillé et de la confiture d’orange. Ma mère est absorbée par son égoïsme bouffatoire ». 

Andreossi

Anne Marie, Lucien Bodard

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John l’Enfer. Didier Decoin

Le roman de Didier Decoin, prix Goncourt 1977, compte quatre personnages principaux : John l’Enfer, Amérindien laveur de carreaux sur les gratte- ciel, Ashton Mysha, Polonais officier de la marine marchande, Dorothy Kayne, sociologue urbaine, et la ville de New York, dans laquelle tout ce monde se retrouve dans une atmosphère de déliquescence manifeste.

Car la ville, dans ces années 70 du vingtième siècle, n’est pas en forme : « C’est la ville qui est vieille, crie Anderson. Elle tient plus sur ses pattes. Lui faites pas mal, l’Enfer. (…) L’un et l’autre ils ont vu la ville se contorsionner (…) Tous deux savent que la cité dissimule sous sa poussière et son clinquant une charpente qui se sclérose davantage de jour en jour ». Nos trois protagonistes épousent cette entropie urbaine : John et Ashton se retrouvent sans travail, Dorothy, à la suite d’un accident, perd la vue, au moins temporairement, et vit avec un bandeau sur les yeux en permanence.

Les deux hommes décident d’aider Dorothy dans son malheur et les trois vivent dans le même appartement, Ashton en tant qu’amant et John comme amoureux transi.  La jeune femme elle-même semble subir les événements et elle n’est pas le personnage le plus crédible de l’affaire. Autour d’eux la ville continue de s’effriter, les immeubles pourrissent ou sont envahis par l’eau des canalisations qui éclatent, les clans politiques se déchirent, les chiens errants envahissent les rues. Sous la surface, la pourriture : le brillant animateur de télé se révèle graine de violeur.

Ce démantèlement finit par toucher les corps, non seulement ceux des laveurs de carreaux qui s’écrasent au sol mais aussi celui d’Ashton qui vend son corps à un médecin douteux qui récupèrera les morceaux, après un accident mortel, pour des greffes. Mais l’argent de la vente permet à nos trois amis de vivre luxueusement quelques temps.

Quel espoir dans cette ambiance si délétère ? John l’Enfer rêve d’un retour au passé : « S’il collait son oreille dans la poussière, le Cheyenne entendrait sous les massifs de Washington Square le souffle des eaux souterraines ébranlant les fondations de la ville à la manière d’une sève puissante. Parce qu’il y avait des rivières, ici ; des rivières et des forêts ; et ça revient du fond des temps, ça patiente, et ça s’empare- à la fin ».

Si l’on s’intéresse au devenir des personnages du roman, par contre l’auteur ne réussit pas complètement à nous faire ressentir le climat de délabrement urbain dont il nous parle. Il nous manque une écriture plus évocatrice, plus poétique.

Andreossi

John l’Enfer. Didier Decoin

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Creezy. Félicien Marceau

Creezy de Félicien Marceau

Les trois premières et les trois dernières phrases du prix Goncourt 1969 sont identiques et donnent le ton du roman : « Elle est ronde cette place. Non, elle n’est pas ronde. Pourquoi ai-je dit qu’elle était ronde ? ». Des phrases très courtes tout au long du livre, qui donnent l’impression d’une action continuelle, sans aucune pause pour la réflexion. Félicien Marceau nous parle de la société du présent, qui avance dans une perpétuelle fuite en avant.

Il est dommage que l’intrigue du roman soit d’une banalité aussi insipide que le monde qu’il nous présente. Un député s’éprend d’un jeune mannequin et hésite : peut-il abandonner épouse et enfants pour Creezy, femme de papier glacé, plutôt fragile ? Le dénouement de l’histoire, à peine ambiguë, n’aide pas à une véritable compréhension de personnages qui restent aussi superficiels que l’univers décrit.

Le narrateur est le député qui nous fait part de son aventure et de sa découverte de Creezy : « Dans l’univers de Creezy, tout est immédiat, né de l’instant et aboli avec lui (…) Avant : rien, une zone obscure, même pas, l’obscurité est encore une question, des limbes, quelque chose de vague, de flou, à peine distinct du néant. Demain : cette idée ne nous effleure même pas. Le présent est autour de nous, immobile, figé, comme un givre (…) ».

Lui-même est embarqué dans un rythme qu’il ne maîtrise plus, symbolisé par des parcours en voiture désordonnés : « Les phares sautent d’un côté à l’autre, comme si la lumière volait en éclats, comme si devant nous courait un photographe ivre de ses flashes. Nous arrivons à un grand échangeur, cinq ou six routes qui s’enjambent. Arrivée au point le plus haut, Creezy arrête la voiture. Nous sortons. Au-dessous de nous, il y a de longues arches, de longues rampes courbes, qui s’en vont, qui reviennent, des piliers, des voûtes, des pans noirs, d’autres blancs et brillants, une lumière lunaire, blanche et gris pâle, sous de grands lampadaires ».

Si l’inanité de ce mode de vie nous est bien évoquée, si au-delà du brillant du papier glacé on sent poindre des zones d’ombre plus troubles, l’auteur n’est pas allé jusqu’au bout de son propos faute de personnages suffisamment convaincants.

Andreossi

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Le rivage des Syrtes. Julien Gracq

C’est une des plus belles réussites des jurés du Goncourt : le choix du  Rivage des Syrtes, en 1951. Mais aussi un échec pour eux : Julien Gracq n’a pas voulu de leur prix. Le roman n’avait pas besoin de cette publicité (certes involontaire de la part de l’auteur, rigoureux dans ses opinions), car il est depuis un des classiques de la littérature française.

On peut en savourer l’écriture, la précision des évocations paysagères, le vocabulaire parfois oublié. Nous passons des rivages « accores » à l’écume faiblement « effulgente ». Nous voici dans la chambre des cartes : « Les fenêtres débroussaillées laissaient miroiter sur les tables noircies une clarté plus vive, et parfois un rayon de soleil, qui tournait lentement avec les heures sa colonne de poussière, promenait comme un doigt de lumière sur le fouillis des cartes, tirait de l’ombre dans un tâtonnement ensommeillé un nom étranger ou le contour d’une côte inconnue ».

L’histoire que Gracq nous raconte est riche de plusieurs lectures possibles. Ce peut être celle du réveil d’une vieille cité endormie. Aldo est envoyé à l’Amirauté d’Orsenna comme Observateur. Il y trouve le capitaine Marino et ses lieutenants surveillant la côte des Syrtes, face à celles du Farghestan, ennemi héréditaire mais qui n’a pas bougé depuis trois siècles. Vanessa, maîtresse d’Aldo, issue d’une antique famille d’Orsenna, libère en son amant le désir de sortir le pays de l’inertie dans laquelle il s’est installé. Dans un geste intuitif, Aldo, aux commandes du navire Le Redoutable provoque les canons de la côte d’en face, débutant ainsi le processus vers la guerre.

Mais on peut y lire aussi une réflexion politique (et pessimiste) entre jeunesse et pouvoir. Ce sont  bien les jeunes gens qui se lancent dans cette aventure bien risquée, mais au bout du compte ils sont manipulés par les vieilles familles et leurs manigances. A la fin du roman, Aldo est reçu par un membre influent de la Seigneurie, qui lui révèle à la fois comment toute l’opération était calculée par le pouvoir, mais aussi comment celui qui a été utilisé est lié désormais aux puissants : « Quand un homme s’est trouvé une fois vraiment mêlé à certains actes trop grands pour lui et qui le dépassent, la conviction qu’une part de lui est demeurée méconnue, puisque de telles choses en sont nées- qu’il peut y avoir sacrilège à séparer ce que l’événement a uni ».

De belles phrases dans Le Rivage des Syrtes, mais pas seulement.

Andreossi

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Passage de l’homme. Marius Grout

En 1943, les jurés du Goncourt ont distingué Marius Grout et son « Passage de l’homme », conte philosophique bien pessimiste, ce n’est sans doute pas un hasard en pleine occupation allemande. L’auteur reste attentif jusqu’au bout à respecter la forme qu’il s’est choisi pour développer ses arguments, mais  il évite l’ennui du lecteur grâce à la brièveté de son roman.

Le narrateur laisse tout de suite la place à une vieille dame qui lui raconte une histoire qu’elle a vécue. Dans la maison familiale où elle vivait avec ses parents et sa sœur Claire, arrive un étranger vite adopté, qui s’installe chez eux en travaillant à la ferme. Il leur dit son projet : rejoindre les Îles, « où habitent des hommes meilleurs que nous ». Si, au village, il a du succès auprès des enfants, il n’en est pas de même avec  les représentants des institutions : le Curé et le Maître d’Ecole,  à  l’occasion d’une épidémie mystérieuse incitent les villageois à faire fuir l’Homme, accusé d’être un Démon et un Sorcier.

Le récit favorise les abstractions, rares sont les noms de personne, le plus souvent on a affaire à des désignations par fonctions : le Père, la Mère, le Fossoyeur, et surtout l’Homme. De même pour les lieux, le Village, le Fleuve, les Hauts… Lorsque l’Homme fabrique des objets ce sont les « Choses des Îles ».

Une fois l’Homme et Claire partis à la recherche des Îles, le village continue à se déchaîner sur la famille responsable des malheurs. Seule la narratrice parvient à survivre en acceptant de revenir à la messe. Après bien des années l’Homme est de retour, seul. Claire est morte, leur enfant aussi, et les Îles ne sont pas trouvées.

Quel sens donner à cette histoire ? Malgré les insuffisances et les violences des croyances bien installées (représentées par le Curé et le Maître d’Ecole), on ne peut espérer une société meilleure. Au-delà de la critique des idéologies, le rêve d’utopies est voué à l’échec : « Tout ce que je sais, c’est qu’il faut vivre, c’est qu’il nous faut brûler nos dieux, tous les faux dieux, ceux qui nous ont été enseignés, ceux qui sont venus de nos rêves, du regard de nous-mêmes sur nous, de nos complaisances et de nos peurs. (…) Il ne s’agit que d’être là, sérieusement là. Et de ne pas mentir. Il ne s’agit que de faire face ». On comprend que cette forme de non engagement ait pu plaire en 1943.

Andreossi

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Les Loups. Guy Mazeline

Parce que les jurés du Goncourt 1932 ont choisi « Les Loups » plutôt que « Voyage au bout de la nuit » de Céline, entré depuis dans l’histoire de la littérature, faut-il en refuser la lecture ? Le roman de Guy Mazeline est certes d’une écriture assez ordinaire, mais ce premier volume de la saga familiale des Jobourg se lit sans déplaisir et l’évocation du milieu havrais de la fin du XIXème siècle paraît vraisemblable.

Le port du Havre est omniprésent dans le roman : « L’avant- port était à peu près désert. L’eau calme et moirée, d’une densité de métal, donnait à ce paysage un air d’épuisement et ce vol de mouette en paraissait, même, plus lourd ». C’est qu’en effet l’ambiance est plutôt lourde dans la famille de Maximilien Jobourg. Ce dernier, héritier nonchalant d’une entreprise industrielle bien établie dans la ville perd peu à peu pouvoir et réputation, tant vis-à-vis de sa famille que du côté de la bourgeoisie locale.

Nous suivons cette évolution à travers le destin de ses enfants : si les filles de la maisonnée parviennent à se marier avant la déroute (avec un arriviste ou un homme riche), le sort des fils est moins tracé : l’aîné est pris dans un dilemme (partir sur les bateaux ou rester pour la belle Elisabeth), le deuxième, « boiteux », a du mal à se sortir d’un gros sentiment de frustration, et le dernier plein de santé, viril, accumule les bêtises.

C’est l’arrivée de la Martinique d’une fille secrète de Maximilien qui déclenche l’essentiel de l’intrigue. Que faire de cette jeune fille, Valérie, surgie d’un passé amoureux auquel il est resté attaché ? Le père reproduit le comportement de Virginie, sa propre mère : un attachement exclusif, pathologique, qui conduit Virginie à des manipulations fatales qui provoquent le suicide, et de Valérie et de Maximilien.

Les personnages sont travaillés, même ceux qui sont secondaires, et leurs portraits font image : « Ils ne pouvaient souffrir le son de cette voix, ce regard coulant sous les paupières bridées, ce visage de buis creusé qui donnait au lieutenant les allures d’un alchimiste de foire ». Les péripéties familiales s’inscrivent toujours dans un paysage : « Car dans l’impossibilité où l’on se trouvait de reconnaître l’horizon, il fallait pour en imaginer la présence lointaine, suivre longtemps des yeux le falot d’une barque ou les feux d’un navire qui semblait monter vers une région indéterminée du ciel ».

Ce choix des Goncourt peut être considéré comme un ratage, certes, mais ce n’est sans doute pas le plus gros.

Andreossi

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Le supplice de Phèdre. Henri Deberly

C’est un roman psychologique que les jurés du Goncourt ont choisi de couronner en 1926.

Tout le comportement d’Hélène de Kerbrat montre que ses sentiments outrepassent ceux qu’une belle-mère est censée porter à son beau-fils : mais jusqu’où ira-t-elle dans sa passion se demande le lecteur ? C’est bien le seul intérêt du roman, tant l’écriture est sans saveur, sauf à l’occasion de redoutables (et heureusement rares) images : « Une pluie fine, pénétrante, ininterrompue (l’unique sujet d’irritation que donne la Bretagne, mais si vif qu’il oblige à bientôt la fuir, comme on délaisse, en soupirant d’en être excédé, une ravissante femme qui pleure trop) s’était mise à tomber bien avant l’automne, rendant maussade et fastidieux le séjour aux champs ».

Hélène est mariée à un officier de marine, veuf, bien plus âgé qu’elle. En l’absence de son époux qui parcourt les mers, elle élève le fils de celui-ci. Lorsque Marc parvient à l’adolescence, elle tente de garder l’emprise qu’elle a su avoir sur lui tout au long de son enfance. La jeune femme est cultivée, mais d’une rigueur qui peut aller jusqu’à la violence : « La seule méthode qu’elle connût bien était la violence. Assurément, elle en avait dans le caractère, mais surtout elle l’aimait et la pratiquait par tradition et par mépris d’un siècle énervé ».

Aussi lorsque le jeune homme commence à fréquenter une jeune fille elle l’oblige à rompre en le giflant en plein jardin du Luxembourg. Puis elle récompense son obéissance en le sortant dans les bals mondains. Mais il ne danse pas qu’avec sa belle-mère, et lorsque Hélène apprend qu’il a pour maîtresse une femme plus âgée qu’elle, elle ne peut le supporter : « Où prenait- elle qu’on dût avoir pour ses vices de vieille le respect que commande un amour normal ? » s’interroge-t-elle.

La confrontation avec la « vieille » en question lui ouvre les yeux : en fait d’amour « normal », tout montre qu’elle est elle-même bel et bien amoureuse de son beau-fils. Ses manigances provoquent une tentative de suicide de Marc. Il est temps pour elle de choisir un rôle moins ambigu. Elle choisit d’abord la séparation, mais devant le désespoir de son beau-fils, elle reste auprès de lui. Le lecteur ferme le livre, rassuré, sur la dernière phrase : « On trouve toujours sa vieille maman quand il vous la faut, pauvre petit homme de deux sous ! ».

Andreossi

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Les Bienveillantes. Jonathan Littell

En 2006 le prix Goncourt a été attribué à un roman, Les Bienveillantes, qui laisse le lecteur bien perplexe : son côté « documentaire », qui met en scène une grande tragédie historique, peut apparaître comme le plus intéressant, même au prix d’une lecture éprouvante, tandis que le côté « romanesque », lorsqu’il s’agit du destin individuel du narrateur, a beaucoup de mal à passer le cap de la vraisemblance.

Maxime Aue nous raconte son histoire d’officier nazi durant la deuxième guerre mondiale : pendant des centaines de pages nous sont décrites des scènes de massacres sur le front Russe. Si lui-même n’est pas censé participer activement aux tueries, il assure une fonction de renseignement de manière à garantir la sécurité de l’armée allemande au fur et à mesure de ses conquêtes. Il assiste aux exécutions de civils (Juifs essentiellement) sans états d’âme.

Il est blessé au cours de la défaite de Stalingrad (où il gagne promotion et décorations) et est chargé par la suite de l’évaluation de la main d’œuvre des camps de concentration. Finis, pour le lecteur, le sang et la cervelle qui giclent, nous passons aux corps décharnés, aux fumées nauséabondes et aux statistiques de mortalité. A cette occasion Aue est amené à fréquenter la crème des responsables nazis : Himmler, Eichmann, etc. Le roman paraît très documenté et nous fait participer de l’intérieur aux problèmes d’intendance : « Depuis que le Reichsführer a décidé d’affecter Auschwitz à la destruction des Juifs, nous n’avons que des problèmes. Toute l’année dernière nous avons été obligés de travailler avec des installations improvisées ».

Comment se présente à travers son récit Max Aue ? Un officier sérieux, homosexuel, à la psychologie perturbée par l’amour immodérée qu’il porte à sa sœur jumelle, et qui adhère, mais sans fanatisme semble-t-il, à l’idéologie génocidaire. Le lecteur peut ajouter au portrait son penchant pour les cadavres et la merde, et aussi l’hypothèse qu’il est le meurtrier de son beau-père et de sa mère. Quant à la façon dont il a tué son meilleur ami, il le raconte lui-même.

La fin du roman n’aide pas du tout à la vraisemblance d’un tel portrait. On a l’impression que Jonathan Littell se débarrasse à la va vite de son livre et de son sinistre personnage. Les péripéties finales sont dignes du final d’une modeste bande dessinée, comme s’il s’était rendu compte du caractère improbable de la rencontre entre l’Histoire et cet individu imaginé.

Andreossi

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Confidence pour confidence. Paule Constant

Les confidences entre Gloria, Babette, Lola et Aurore, révélées par le Goncourt 1998, ont du mal à nous intéresser vraiment. On peut penser qu’il s’agit d’une satire du milieu universitaire américain des années 90, mais tout cela paraît un peu court, n’évite pas la caricature abusive et ne fait que trop rarement sourire.

Gloria Patter est une militante Noire, spécialiste des « feminine studies » : « Gloria n’avait qu’à se pencher pour ramasser à pleine mains les avantages matériels et la bonne conscience que lui apportait son statut de femme et de Noire, de démocrate et d’anticolonialiste. Elle apparaissait et tout était dit ». Babette Cohen est une collègue, mais d’origine française d’Algérie, qui se trouve trop vieille : « Et comme elle exposait ce corps magnifique à travers la chemise transparente qui lui collait aux seins et aux cuisses, Aurore et Gloria ne la trouvaient pas vieille du tout, et même rudement désirable. N’importe quel homme qui aurait sonné à la porte –le facteur, un flic, un pompier et même le pasteur d’en face-, à qui on aurait ouvert à cet instant, se serait jeté sur Babette ».

Lola Dhol est une actrice en mal de tournage qui vient lire des textes au colloque organisé par ses deux amies : « Ces colloques de femmes remplis de femmes qui ne parlent que de femmes, où elle lisait en tant que femme des textes de femmes, c’était son cauchemar. Pas un homme à l’horizon. Plus un homme debout, plus un homme qui ne soit déchiqueté, émasculé, exécuté. » Enfin Aurore Amer est une romancière française, victime de traumatismes durant son enfance et passionnée par les animaux, sans doute proche de Paule Constant : « Une fois peut-être, parce qu’elle était passée très près d’un prix littéraire, elle avait senti ce grand branle-bas des émotions, comme le vent qui se lève sur un navigateur novice qui ne sait pas où il va placer sa voile ».

Ces quatre femmes ont (ou ont eu) des hommes dans leur vie. Ils sont désignés par leur profession (l’Aviateur, le Machiniste, le Fonctionnaire, le Médecin…), sauf leurs assistants ou secrétaires, homosexuels, dont on connaît les prénoms. Derrière ce pamphlet facile apparaît parfois un épisode plus touchant, comme le retour d’Algérie de la jeune Babette. Mais ces scènes sont trop rares dans un roman qui a manqué sa cible.

Andreossi

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