Jabadao, Anne de Tourville

Pour qui ne connaît pas les traditions bretonnes, le roman d’Anne de Tourville fait découvrir que le Jabadao est une danse populaire, que l’on pratiquait en particulier à l’occasion des mariages. Une grande partie du récit a valeur ethnographique : nous assistons dans le détail aux rites liés au mariage de Gaud et d’Ener, à une époque peu située, sans doute au XIXème siècle. Le roman surprend par sa forme, prix fémina 1951 on le croirait écrit quasiment un siècle plus tôt. Mais l’écriture est assez poétique pour retenir notre attention.

L’intrigue est soutenue par un conflit de classe sociale, car si le marié, Ener, de la Rivière Froide, est de bonne famille paysanne, la mariée, Gaud, est fille de bûcherons pauvres des Collines Brûlées. Le jour de la cérémonie, la mère d’Ener laisse éclater son dépit de voir son fils si mal marié, et va jusqu’à maudire les jeunes époux. Du coup, Gaud disparaît le soir de la nuit de noces… La société bretonne, qui marie catholicisme et croyances anciennes, offre quelques ressources, en puisant dans un univers proche du fantastique, pour dénouer l’affaire.

La romancière a des images heureuses pour nous raconter son histoire. Ainsi à propos d’un mouton en train de se noyer : « Ce mouton était lourd comme une église, et, à travers ses yeux, on voyait le diable à l’intérieur ». Les portraits sont souvent savoureux : « La plus étrange de ces créatures était une maigre petite femme au chignon tordu, dont le visage plissé montrait une texture aussi parfaitement végétale qu’une racine de salsifis. Elle avait la bouche grande et les dents en éventail et, certes, une grive aurait pu par erreur lui gober ses deux yeux, ronds et noirs comme des baies d’automne ».

On peut aussi trouver au passage une philosophie du temps : « Et la salle tout entière se trouva remplie de désirs. Une minute seulement… Un long siècle de minute qui avait duré autant que la vie du monde et moins de secondes qu’un soupir, car les mots qui mesurent le temps sont fous. Mais cela avait suffi pour détruire la paix. Et la femme du bedeau entendit les cœurs crier de soif. Et ils étaient comme des fleurs rouges sous la plénitude ardente du soleil ». Comme nous pouvons être séduits par les cornes des béliers : « Ces cornes à volutes et à cannelures inouïes se plaquaient des deux côtés de leur crâne fruste, comme des coquilles à rêve chanteuses où stagnait le vide des pâturages sans fin ».

Andreosssi

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