Sept ans de réflexion. Musée d'Orsay

sept_ans_reflexion_orsayOn tient sans doute ici « l’Exposition de l’hiver » 2014-2015 à Paris. Voyez cela : 180 chefs d’œuvres parmi les quelques 4000 pièces entrées dans les collections du musée d’Orsay depuis 7 ans, c’est-à-dire depuis le début de la présidence de Guy Cogeval. Cinq raisons – au moins – de s’y précipiter.

1. Ce ne sont que des œuvres de haut vol. Parmi toutes celles acquises ou reçues par le musée depuis 2008, sont ici présentées quelques unes des plus belles et/ou des plus rares. Juste dans la première salle, consacrée aux peintres Nabis et garnie de mobiliers de la même période, on tombe en amour devant un superbe paysage de Bonnard (La Symphonie pastorale), placé au-dessus d’une splendide commode de Clément Mère, toute simple, toute légère, dont les lignes géométriques annoncent les développements à venir en matière d’art décoratif. Un deuxième Bonnard, adorable Ballet voisine avec une bergère de Ruhlmann qui déjà en 1914 préfigurait les lignes de l’Art Déco. Vallotton, avec un hilarant Toast (tout le monde dort autour de la table), Denis, Majorelle, Ranson sont aussi de la partie.

On retrouvera Maurice Denis plus loin avec, en pied, le Portrait d’Yonne Lerolle en trois aspects, une fierté du musée et on comprend pourquoi : tonalités pastel, sensualité des traits, jardin d’Eden, tout n’est que douceur dans ce grand tableau de la toute fin du XIX°.

2. La sélection est très variée et traduit l’interdisciplinarité propre au projet du Musée d’Orsay depuis le début, tout en couvrant l’ensemble de sa période dédiée (1848-1914) : peintures, arts graphiques (dessins, pastels…), sculptures, photographies, dessins d’architecture, arts décoratifs. Une période fort riche dans tous ces domaines, et plus encore quand on se tourne, comme le fait le Musée, vers les créations de toute l’Europe.

3. C’est ainsi que l’on découvre des pans entiers jusqu’ici assez peu connus et présentés. Deux salles sont à cet égard particulièrement remarquables. D’abord celle consacrée aux œuvres des pays de l’Est et du Nord de l’Europe (Allemagne, Autriche, Finlande, Norvège et Suède), où l’on admire aussi bien une grande toile de Lentz, peintre co-fondateur de la Sécession, offerte par la Société des Amis du musée d’Orsay, qu’une magnifique chaise de Moser (Sécession viennoise quand tu nous tiens) ou encore d’originales pièces d’orfèvrerie venues de l’Allemagne du début du XXème. Une autre salle est dédiée à l’art et au design (avant qu’on appelle cela comme ça) italiens : les découvertes y sont encore plus belles. On est épaté par la modernité des meubles, signés Tesio ou Quarti, par la créativité des pièces de table en argent de Bugatti, par l’audace d’une étonnante Scène de fête au Moulin-Rouge de l’Italien Boldini ou d’un symboliste Le Mille et una notte de Zecchin.

4. En visitant l’exposition, on comprend mieux la politique d’enrichissement du Musée. C’est-à-dire, comment elle se fait : par acquisition (grâce à un budget propre prélevé sur 16 % des droits d’entrée du musée), par dons et legs (ils sont parfois impressionnants), par dation en paiement enfin (quand un particulier paie des droits de succession en nature, en remettant une œuvre). Mais on apprend aussi comment les choix sont opérés : faire entrer une pièce dans le musée, c’est engager les générations futures. Alors il faut réfléchir sur ce que l’œuvre apportera par rapport à ce que le musée possède déjà (couvrir un pan absent ou famélique, compléter un ensemble déjà en place pour parfaire sa cohérence, etc).

5. Enfin, grâce à ce parcours on se remémore avec bonheur toutes les expositions vues à Orsay au cours de ces sept dernières années, où certains des chefs d’œuvres présents ici avaient été montrés, ou certaines thématiques développées. Ainsi la salle dédiée aux dessins d’architectes montre des compléments au passionnant accrochage Paris probable et improbable. Dessins d’architecture du musée d’Orsay, où l’on avait pu découvrir des dessins de projets non réalisés. La grande toile de James Tissot mettant en scène l’élégant Cercle de la Rue Royale, acquise en 2011, avait été montrée avec L’impressionnisme et la mode il y a deux ans. Nous avions vu l’académique Bouguereau à L’Ange du bizarre (Dante et Virgile) puis à Masculin-Masculin (Egalité devant la mort), deux tableaux reçus par dation en 2010. Impossible d’oublier la sculpture de Gustave Doré A Saute-mouton, qui nous avait amusé à la remarquable exposition Gustave Doré, L’imaginaire au pouvoir. Et la photographie Vierge à l’enfant, de l’Anglaise Julia Margaret Cameron, bien qu’il s’agisse d’une acquisition visiblement plus récente, elle nous rappelle les délices de Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde et de Une ballade d’amour et de mort : photographie préraphaélite en Grande Bretagne, 1848-1875. Quant à l’un des « clous » de l’exposition, s’il ne faut qu’en citer qu’un, restons avec les Préraphaélites et L’adoration des mages, une somptueuse tapisserie signée Burne-Jones, qui domine avec joie la salle anglaise de ce superbe parcours.

7 ans de réflexion. Dernières acquisitions

Musée d’Orsay – Paris 7°

Jusqu’au 22 février 2015

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Beauté, morale et volupté dans l'Angleterre d'Oscar Wilde

Beauté, morale et volupté, PavionaL‘aesthetic movement, qui se déploya en Angleterre des années 1860 jusqu’à la fin du règne de la reine Victoria, fut un mouvement artistique global, porté par la peinture, la littérature et tout autant par les arts décoratifs.
Ce courant novateur entendait rompre à la fois avec la rigidité morale qui imprégnait la société victorienne et la laideur des objets manufacturés du XIXème siècle.
Promouvoir "l’art pour l’art", telle était la devise de ce groupe d’artistes d’avant-garde qui effrayèrent d’abord par leurs principes affranchis et la volupté revendiquée de leurs œuvres, puis séduisirent certains cercles d’aristocrates et de bourgeois, avant d’influencer, notamment en matière d’aménagement intérieur, l’ensemble de la société.

Cependant, le mouvement ne cessa jamais tout à fait d’être moqué, et les esthètes, caricaturés en précieux quelque peu coupés de la réalité, finirent "décadents" à la fin du siècle. Il n’en demeure pas moins que le mouvement esthétique a ouvert une brèche dans les domaines traditionnels de l’art, a hissé les arts décoratifs au rang de la noblesse de l’art et eut des suites considérables, si l’on pense à l’Art nouveau en France, au Stile Liberty. en Italie, à la Sécession viennoise…

Tant la rupture qu’a constitué l‘aesthetic movement que la globalité qu’il embrassait sont parfaitement restitués dans la splendide exposition qui vient d’ouvrir au Musée d’Orsay. Au fil d’un parcours à la scénographie très réussie, déambulation douce dans des tons de vert sauge et de violine, peintures, sculptures, photographies, dessins, livres, pièces de mobilier, objets d’arts décoratifs, vêtements et bijoux nous entraînent dans un monde fascinant de beauté et de raffinement.
La progression à la fois chronologique et thématique met en valeur les influences et les innovations des esthètes, qui puisèrent dans le Moyen-Age (voir les tableau richement colorés de Sir Edward Burne-Jones Laus Veneris et L’Adoration des Mages) et plus encore dans l’art japonais, révélation de la deuxième moitié du XIXème siècle. Ils cherchèrent aussi leur inspiration du côté des Antiquités égyptienne et grecque, même si, par rapport au néo-classicisme du XVIIIème, les esthètes eurent sur la Grèce classique un regard plus romantique, exaltant davantage le drapé des robes et la sensualité des corps que la géométrie architecturale.
Le mouvent esthétique adopta aussi ses propres motifs de prédilection, parmi ceux symbolisant avant tout la beauté : le tournesol, le paon et le lys reviennent comme des leitmotivs sur tous les supports. D’autres plus étranges expriment le besoin de singularité des esthètes, friands de chauve-souris (à voir sur un surprenant éventail gris fumé !), de grenouilles et de scarabées… ces derniers rejoignant bien sûr les inspirations égyptiennes.

Beauté, morale et volupté, buffet japonisantCôté décoration intérieure, les meubles se transforment, adoptant des lignes simples et légères (Edward William Godwin réalise une synthèse des styles anglais et japonais en un buffet d’une incroyable modernité), des paravents semblent droits venus du pays du Soleil levant, les faïences blanches et bleues font l’objet de collectionites aiguës, les théières font la révolution (magnifiques modèles design de Christopher Dresser), les papiers peints s’ornent de motifs floraux, végétaux et animaux inédits, merveilleusement stylisés sous les pinceaux de William Morris ou Walter Crane, les intérieurs se couvrent de verts et de bleus sourds chicissimes.
Les robes de dégagent de leurs corsets et gagnent en souplesse ; l’élégance n’est jamais sacrifiée, on brode de superbes capelines et s’orne de bijoux inspirés et colorés (turquoise, corail), quand les hommes portent costume de velours à culotte, bas de soie et escarpins… C’est tout un mode de vie dédié à la beauté qui se déploie, sur soi et dans son chez-soi, et qui ne pourra qu’influencer les contemporains. La peinture (et la photographie, avec Julia Margaret Cameron) rassemble cet état d’esprit, fort bien résumé du reste par le poète Algernon Swinburne : "le sens de la toile est la beauté et sa raison d’être est d’être". Beauté et sensualité des femmes, somptuosité des couleurs, parfois très claires comme chez Albert Moore (Une Venus), références à l’Antique (merveilleux Jardins et Azalées du même Moore), intérieurs raffinés (Cerises de Frederic Leighton), mais aussi peinture mystérieuse et audacieuse, comme les Nocturne, Symphonie de Whistler dont le flouté laissa au public dérouté une impression d’inachevé.

Beauté, morale et volupté, DresserEt côté littérature ? Oscar Wilde of course ! Certes, parmi bien d’autres, mais quand même en avant de tous les autres. Chef de file de ce dandysme autant adoré qu’honni, il accompagne l’exposition à travers livres précieusement décorés (couverture du Sphinx par Charles Ricketts), photos de Napoléon Sarony et moult citations que l’on retrouve toujours avec le sourire. Exemple : "A quoi diable cela nous servirait-il à nous autres hommes , de nous parer de pureté et d’innocence ? Une fleur à la boutonnière, choisie avec discernement, fait beaucoup plus d’effet"

Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde
Musée d’Orsay
1, rue de la Légion d’Honneur, 75007 Paris
Mardi, mercredi, vendredi, samedi et dimanche de 9h30 à 18h
Jeudi de 9h30 à 21h45
Fermeture tous les lundis et les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre
Entrée 8 € (TR 5,5 €)
Jusqu’au 15 janvier 2012

Cette exposition a également présentée à Londres, Victoria & Albert Museum, du 2 avril au 17 juillet 2011 et, après Paris rejoindra San Francisco, au Fine Arts Museums, du 18 février au 17 juin 2012

Images :
Frederic Leighton (1830-1896), Pavonia, 1858-1859, Huile sur toile, 53 x 41,5 cm, Londres, collection particulière, c/o Christie’s © Christie’s Images
Edward William Godwin (1833-1886), Buffet, 1867-1875, Acajou ébénisé avec poignées en argent plaqué et panneaux insérés en papier cuir brocardé, Londres, Victoria and Albert Museum © V&A Images
Christopher Dresser (1834-1904), Théière Diamant, vers 1879, Fabriqué par James Dixon & Sons, Sheffield, Argent et nickel électrogalvanisés, poignée en ébène, Londres, Victoria and Albert Museum © V&A Images

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