On a beaucoup aimé Les chemins noirs le dernier livre de Sylvain Tesson (sorti en 2016), dans lequel il raconte sa traversée à pied de la France, engagée à titre de thérapie physique et mentale après l’accident grave qu’il a subi. Un récit qui mériterait lui aussi un billet ici.
Dans les forêts de Sibérie, lui, a été publié en 2011 et a reçu le prix Médicis essai cette année-là. Voici de quoi il retourne. En 2010, de février à juillet, Sylvain Tesson a passé six mois seul dans une cabane en bois au bord du lac Baïkal et y a tenu un journal au jour le jour. Il tient en quelques 250 pages qui – assez étonnamment vu la monotonie apparente de sa villégiature – captivent totalement.
On le suit avec la curiosité du lecteur d’abord, puis – magie de l’écriture, talent de l’auteur – en épousant sans s’en rendre compte sa propre curiosité, pris par son attention au temps qu’il fait, au temps qui passe – si lentement bien souvent – aux bêtes (au début, il n’y a qu’un oiseau, seul ami sur place), à la chaleur de la cabane, refuge dans la glaciale taïga, à la végétation immobile, à l’évolution de la neige et des marbrures sur la glace du lac. Il y a aussi les ombles prises au bout de la cane et d’heures d’attentes, et les visites impromptues (une journée pour se remettre de ces irruptions venue crever la toile épaisse de la solitude). Le corps qui à débiter le bois se durcit, le teint qui s’éclaircit, les pensées qui ralentissent, le sens de l’observation qui se développe.
Les heures et les pages de lecture défilent, Tesson partage, cite romanciers, philosophes, poètes :
« Rainer Maria Rilke dans la lettre du 17 février 1903 adressée au jeune poète Franz Xaver Kappus : « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de n’être pas assez poète pour attirer à vous ses richesses. » Et John Burroughs dans L’Art de voir les choses : « Le ton sur lequel nous parlons au monde est celui qu’il emploie avec nous. » ».
Moments d’abattement, ennui, hiver qui n’en finit pas, et puis, le 5 avril, par -23 ° : « Cette vie procure la paix. Non que toute envie s’éteigne en soi. La cabane n’est pas un arbre de l’Eveil bouddhique. La cabane resserre les ambitions aux proportions du possible. En rétrécissant la panoplie des actions, on augmente la profondeur de chaque expérience. La lecture, l’écriture, la pêche, l’ascension des versants, le patin, la flânerie dans les bois… l’existence se réduit à une quinzaine d’activités. Le naufragé jouit d’une liberté mais circonscrite aux limites de son îles. Au début des récits de robinsonnades, le héros tente de s’échapper en construisant une embarcation. Il est persuadé que tout est possible, que le bonheur se situe derrière l’horizon. Rejeté une nouvelle fois sur le rivage, il comprend qu’il ne s’échappera pas et, apaisé, découvre que la limitation est source de joie. On dit alors qu’il se résigne. Résigné, l’ermite ? Pas davantage que le citadin qui, hagard, saisit soudain sous les lampions du boulevard que sa vie ne lui suffira pas à goûter toutes les tentations de la fête. »
Quelques jours après, il explique pourquoi il tient un journal : « Tout ce qui me reste de ma vie ce sont les notes. J’écris un journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à la mémoire. Si l’on ne tient pas le greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre : les heures coulent, chaque jour s’efface et le néant triomphe. »
Son attrait pour l’érémitisme, que l’on retrouve dans Les chemins noirs, récit de la joie des chemins de traverse, il essaie de l’expliquer aussi : « Un ermite ne menace pas la société des hommes. Tout juste en incarne-t-il la critique. Le vagabond chaparde. Le rebelle appointé s’exprime à la télévision. L’anarchiste rêve de détruire la société dans laquelle il se fond. Le hacker aujourd’hui fomente l’écroulement de citadelles virtuelles depuis sa chambre. (…) Tous deux ont besoin de la société honnie. Elle constitue leur cible et la destruction de la cible est leur raison d’être. L’ermite se tient à l’écart, dans un refus poli. Il ressemble au convive qui, d’un geste doux, refuse le plat. Si la société disparaissait, l’ermite poursuivrait sa vie d’ermite. Les révoltés eux, se retrouveraient au chômage technique. L’ermite ne s’oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. »
De ces Forêts de Sibérie, on a enfin envie de retenir ce passage, bien représentatif de la personnalité de Sylvain Tesson telle qu’elle ressort de ses journaux de bord aussi bien français que sibérien, un côté très attachant, pétri de questionnements, en perpétuels cheminement et recherche de réponses : « Ma présence ici, je la dois à ce jour de juillet, il y a sept ou huit ans, où je découvris les rives du Baïkal. L’impression inocula en moi la certitude que je reverrais ces lieux. A la manière de ces ésotéristes guénoniens obsédés par l’identification de « l’âge d’or », nous sommes quelques âmes nomades qui cherchons par tous les moyens à revivre les moments intenses de nos existences. Pour certains, ils se situent dans l’enfance, pour d’autres ils correspondent au premier baiser sous le pont de la départementale, pour d’autres encore à une sensation d’épanouissement inexplicable, un soir d’été, dans le crissement des cigales, pour d’autres enfin à une nuit d’hiver où auraient afflué de hautes et bonnes pensées. Pour moi c’était là, au bord du talus sablonneux ouvert sur le lac. »
Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson, Gallimard, 2011
Également en Folio
Le Goncourt 2004 nous ramène dans les Pouilles, (
Phénomène unique dans l’histoire du prix Goncourt, Romain Gary, après
« En ce temps-là, le ciel était si bas qu’aucun homme n’osait se dresser de toute sa taille. Cependant, il y avait la vie, il y avait des désirs et des fêtes. Et si l’on n’attendait jamais le meilleur en ce monde, on espérait chaque jour échapper au pire ». C’est du Liban dont nous parle le Goncourt 1993 d’Amin Maalouf, pour nous conter l’histoire d’une disparition, celle du légendaire Tanios. Avant la disparition mystérieuse, une vie est reconstituée, dans une langue que l’on suivrait sur tous les chemins de l’imaginaire historique.
La dernière représentation de la saison au Théâtre du Rond-Point a été jouée dimanche 12 mars, mais le spectacle part ensuite en tournée en province, avant de revenir à Paris au Théâtre Monfort.
Les lecteurs du Goncourt 1986 ont peu suivi les jurés : le tirage du livre fut un des plus modestes de l’histoire du prix, et il est aujourd’hui difficile de trouver des échos sur le roman, peu disponible d’ailleurs dans les librairies.
Commençons par celle-ci, la musique. Sous la direction posée et sûre d’Emmanuelle Haïm, sa formation resserré, dont l’osmose avec son chef est palpable, joue une interprétation sobre : le travail de Mme Haïm offre à la délicatesse de la musique baroque un écrin de calme et de raffinement dont rien ne semble dépasser.
Le reste de la distribution émerveille tant vocalement que scéniquement. Citons d’abord Magdalena Kožená dont la Pénélope est au-dessus même de ce qu’on attend, tant elle restitue la tristesse et la dignité, puis l’alternance de la détermination et du doute, avant que, in fine, l’allégresse des retrouvailles chasse de ses traits et de sa voix les vingt années d’attente écoulées. Puis l’Eumée, le fidèle berger d’Ulysse, de Kresimir Spicer, dont le chant doux et mélodieux n’a d’égal que la justesse du geste. Jörg Schneider est également parfait dans le rôle de son opposé, Irus, bouffon des Prétendants, au-delà du ventru : si dans la première partie il brille par ses talents comiques conformément au rôle, mais aussi par sa voix à la puissance rugissante, celle-ci s’exprime dans de beaux aigus dans le solo de la seconde partie où il pleure, avec la mort des Prétendants, le retour de la faim. Parmi les Prétendants justement, tous très bien, c’est surtout Maarten Engeltjes en Pissandre que l’on a envie de mentionner, tant sa voix de contre-ténor est rafraîchissante et rend l’ensemble plus savoureux encore. Enfin, l’un des plus grands bonheurs de la soirée vient d’Anne-Catherine Gillet, qui campe Minerve / Amour de sa voix cristalline, pleine d’aisance et colorée, et offre une interprétation scénique fort remarquée, tant elle pétille et surprend.
Voilà pour le geste, voilà pour la voix, voici pour la mise en scène : Mariame Clément mixe les codes et les époques autour de grands décors qui mettent bien en place l’essentiel de l’intrigue et de détails qui viennent la titiller avec humour. On pourrait résumer ainsi : du classique de bon goût réveillé par des surgissements plus pop art – et donc moins consensuels – mais le tout suivant une veine très poétique. Idée inventive et judicieuse : l’Olympe est bien surélevé, mais… n’est autre qu’un troquet où dieux et déesses occupent leur désœuvrement et observent les mortels dont ils font du destin leur joujou en picolant et en jouant aux fléchettes. On est bien loin de l’Olympe de nos imaginaires ! Mais l’ensemble fonctionne fort bien, et l’on s’enchante de ce mariage parfait du chant, de la musique baroque et d’un théâtre plein de merveilleux.
Jean-Yves nous ramène de Bretagne une belle idée d’excursion en cette fin d’hiver : l’exposition consacrée à Hartung et d’autres peintres lyriques à Landerneau. Merci Jean-Yves de nous faire partager ce coup de coeur !
L’exposition se poursuit en survolant la production d’Hartung dans l’immédiat après-guerre pour s’attarder sur les réalisations de la fin des années 1950 et des années 1960 lorsque la technique du peintre évolue : plus sûr de son geste, l’artiste explore une nouvelle méthode de mise à distance et n’hésite pas à employer divers instruments inattendus (pistolets de carrossier, lames ou râteaux). La recherche constante de nouvelles méthodes le conduira plus tard à employer un spray pour pulvériser de la peinture acrylique sur la toile, voire à frapper celle-ci au moyen de balais de genêt…
Hartung continuera à peindre quasiment jusqu’à la fin de sa vie, à 85 ans, dans une approche toujours très physique de son art… C’est dans son œuvre finale qu’il parvient à la plus grande amplification de son geste, dans des tableaux de grande taille.
L’exposition, la première de cette importance consacrée en France au peintre depuis 2008, souligne donc la grande diversité de la production d’Hartung et la hauteur de son influence. Elle permet de deviner comment, dans sa volonté d’exploration, la démarche du peintre reste marquée par une grande rigueur, davantage peut-être que par l’effusion qui s’attache souvent au lyrisme. Elle donne enfin à retrouver quelques-uns des principaux acteurs de ce mouvement, l’abstraction lyrique, qui constitue l’une des étapes majeures de la peinture au cours de la seconde partie du 20ème siècle.
Ils s’aiment. Elle lui annonce qu’elle attend un enfant. Il sourit. Il achète un terrain pour construire une maison près de sa famille à elle, et quand il le lui montre, là, en plein champ, il la demande en mariage.
Retour à la littérature cette semaine, avec le prix Goncourt 1961 : assez difficile « à vendre », il faut le reconnaître ! L’occasion une fois de plus de redécouvrir avec le recul des années les choix du célèbre jury… et de prendre du recul par rapport à ceux-ci ! Bonne lecture quand même !