Les mandarins. Simone de Beauvoir

Qu’il est long le prix Goncourt 1954 ! Des dizaines et des dizaines de pages de dialogues d’ordre politique en continu, entrecoupés de quelques récits d’aventures sexuelles ou amoureuses, pour arriver aux mille pages dans la version poche. L’écriture est très banale et le roman ne tient que par la sagacité d’observation du micro milieu que constituent ces « mandarins », intellectuels de haut vol qui pouvaient croire à leur époque que leur parole avait de l’influence.

Les historiens peuvent trouver intérêt à cette description des idées débattues juste après la Libération de 1945. Les protagonistes, dont la critique a reconnu les traits (outre Simone de Beauvoir elle-même, Sartre et Camus en particulier), se trouvent pris entre les feux américains et soviétiques pour définir leur ligne politique. La grande affaire, qui va poser question longtemps en France, est l’attitude à adopter face au puissant Parti Communiste Français. Ne pas s’y associer n’est-ce pas faire le jeu de l’Amérique et abandonner l’espoir d’une URSS qui représente le contre modèle à l’exploitation capitaliste ?

Mais les cailloux dans les chaussures se font de plus en plus douloureux : les récits concernant les camps soviétiques passent désormais les frontières : faut-il les publier ou attendre d’être plus amplement informé ? L’éventail des positions apparaît dans les dialogues entre ces parisiens pour lesquels le monde se résume à leurs échanges. En termes d’action, on a tout de même, pour les plus excités, la chasse très expéditive aux collabos.

On a bien du mal à se représenter le Paris de l’époque et même le voyage au Portugal tant les lieux où évoluent les personnages ont peu de consistance. Mais lorsque la narratrice Anne découvre les Etats Unis et son écrivain amoureux, au milieu du roman, le lecteur respire alors l’air américain et commence à percevoir quelque notion des propriétés corporelles des individus. Un accent de vérité émerge sur le plan des sentiments. Mais Anne ne passe qu’une centaine de pages aux Etats-Unis.

La narratrice a peut-être tiré des leçons de son voyage du point de vue de la littérature. L’écrivain français, de son côté : « C’est à ça que ça sert la littérature : montrer aux autres le monde comme on le voit ; seulement voilà : il avait essayé, et il avait échoué ». Le romancier américain a d’autres qualités : « On sentait à travers ses récits qu’il ne se reconnaissait aucun droit sur la vie et que pourtant il avait toujours eu passionnément envie de vivre ; ça me plaisait, ce mélange de modestie et d’avidité ». Un aveu tardif mais réconfortant.

Andreossi

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Anne, ou quand prime le spirituel. Simone de Beauvoir

AnneLorsqu’en 1937 Simone de Beauvoir termine « La primauté du spirituel » – titre qu’elle avait choisi initialement – elle est âgée d’à peine trente ans.

Ce premier roman est refusé par deux éditeurs, ce dont l’auteur ne s’étonne ni se choque.

Le manuscrit ne sera édité qu’en 1979 et à la demande de deux universitaires américains qui souhaitaient publier des inédits de l’écrivain. Simone de Beauvoir réitère alors dans l’avant-propos du livre le sévère jugement qu’elle porte à sa première œuvre : « Gallimard et Grasset refusèrent le manuscrit : non sans raison ».

La publication du roman se fait dans l’indifférence générale.

L’année dernière, Gallimard a eu l’heureuse initiative de le rééditer dans la collection Folio, le rebaptisant Anne, ou quand prime le spirituel.
Il s’agit d’une très bonne surprise.

On retrouve la belle plume de Simone de Beauvoir, mais délicieusement trempée d’ironie.
Utilisant tantôt le journal, tantôt le récit, elle donne une exquise peinture du milieu bourgeois et catholique, de l’éducation qu’on y dispensait dans les années 1920.
Milieu et éducation qui sont ceux que Simone de Beauvoir a connus dans son enfance et sa jeunesse et qu’elle a ensuite pris en horreur.

Le centre du roman, la mort d’Anne, est une référence à celle de son amie d’enfance, Zaza, épisode trouble, disparition qu’elle n’a jamais acceptée.

Le passage du spirituel au « réel » que suit le personnage de Marguerite n’est pas sans rappeler la propre évolution, pour ne pas dire la révolution que Simone de Beauvoir a connue et qu’elle a relatée dans ses mémoires (cf. Mémoires d’une jeune fille rangée et La Force de l’âge).

Le personnage de Chantal Plattard, jeune professeur enseignant dans une petite ville de province après avoir obtenu son agrégation en Sorbonne renvoie également sans complaisance au portrait que l’auteur a fait d’elle-même dans ses jeunes années.

Ainsi voici Chantal dispensant ses bons conseils à ses élèves pratiquement enamourées :

« Je vous dirai que dans ces occasions-là, je ne m’occupe pas de ce qui se passe autour de moi, dit Plattard. Mes collègues c’est pour moi comme si elles n’existaient pas. Vous leur accordez trop d’importance. »

Chantal voit sa vie comme un roman dont elle serait l’héroïne, se berçant de spiritualité et d’illusions, totalement déconnectée du réel.
Ainsi se pâme-t-elle en flânant dans les rues populaires, les trouvant charmantes ; mais quand la pauvre Andrée lui propose de pénétrer dans un de ses bars, elle rejette avec horreur une telle perspective.
Et lorsque la si poétique et belle Monique tombe enceinte : « Cette boue ! » déclare Chantal…

Anne, ou quand prime le spirituel. Simone de Beauvoir
Folio, 2006
(Gallimard, 1979)
357 p., 6,60 €
Très belle préface signée Danièle Sallenave

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