Les chats persans. Bahman Ghobadi

Les chats persans

Tant d’énergie, de bonne humeur et de sourires nous feraient presque oublier la tragédie filmée par Bahman Ghobadi, purement et simplement tirée de la réalité iranienne d’aujourd’hui.
La musique, qu’elle soit rock, hip-hop, heavy metal ou rap est interdite par le régime d’Ahmadinejad. La police en barbe a l’oeil sur tout et tous, le voisinage lui prête ses oreilles pour parfaire la surveillance généralisée. Les artistes non autorisés par la censure nationale sont contraints de jouer terrés dans des caves, à l’extérieur de la ville dans des étables, dans des abris de fond de cour, fenêtres calfeutrées par des couvertures. Comment organiser un concert dans ces conditions ? Projet impossible.

Negar et Ashkan, dont le CD circule sous le manteau depuis trois ans, déjà incarcérés, décident sitôt sortis de prison de quitter le pays avec un groupe, pour pouvoir enfin jouer en live. Il faut trouver des musiciens prêts à les suivre ; il faut surtout trouver des faux passeports. Et puis, avant de partir, Negar voudrait faire un petit concert, pour que la famille, les amis, puissent la voir chanter. Au moins une fois.

Ce documentaire-fiction serait totalement déchirant si le film n’était ce qu’il est : pris sur le vif caméra à l’épaule (il a été tourné clandestinement en 17 jours – et nuits) et débordant de naturel, de couleurs et de musiques. Un peu clip, un peu artisanal.
On découvre la variété et l’abondance des groupes et des musiciens qui déjouent la traque du régime, à Téhéran mais aussi dans toutes les grandes villes du pays. On découvre une capitale iranienne underground, où les jeunes, et parfois les moins jeunes se serrent les coudes, blaguent sans cesse, dorlotent chats et chiens interdis de sortie par la loi islamique. Où l’on voit hélas que depuis les années 1980 montrées par Marjane Satrapi dans Persepolis, la situation n’a guère évolué. On voit surtout ce que liberté veut dire quand elle n’existe pas ; et comment une génération assoiffée essaie de l’inventer, patiente, obstinée, mais pleine de l’audace que lui inspire un irrésistible désir d’être et de vivre.

Les chats persans
Une fiction documentaire de Bahman Ghobadi
Avec Negar Shaghaghi, Ashkan Koshanejad, Hamed Behdad
Durée 1 h 41

Lire l’interview de Bahman Ghobadi sur rue89.com

Photo © Memento Films Distribution

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Le père de mes enfants. Mia Hansen-Love

Le père de mes enfants, Mia Hansen-LoveProducteur indépendant à Paris, Grégoire Canvel choisit des films exigeants, le plus souvent refusés par les autres producteurs. Seule la qualité des projets l’intéresse, jeune scénariste inconnu ou réalisateur suédois insupportable.
On le suit dans son métier – et c’est passionnant – toujours entre deux coups de fil, deux cafés, deux cigarettes ou deux excès de vitesse. Mais toujours stoïque et sûr de ses choix. Quand arrive la fin de semaine, il rejoint ses quatre femmes – son épouse et leurs trois filles – à la campagne, où rayonne le bonheur familial. C’est à la fois doux, sur la corde et lumineux. Mais peu à peu, un autre aspect de la réalité fait surface, versant cruel de la production indépendante : le gouffre financier dans lequel Grégoire s’est progressivement enfoncé au fil des années. Il ne voit pas de solution et se résout au pire.
On passe alors dans la seconde partie du film, concentrée sur l’entourage de Grégoire, sa femme en premier lieu, mais aussi l’un de ses amis, lui aussi producteur, et enfin ses filles, les deux petites et Clémence, l’aînée, adolescente silencieuse. La douleur de la perte est traitée avec sobriété, la caméra de Mia Hansen-Love caresse ses personnages, les montrant tour à tour déterminés dans l’action, celle de poursuivre l’entreprise de Grégoire, et bouleversés par ce drame. Avec beaucoup de subtilité et de délicatesse, loin d’aborder ce sujet en tire-larmes, la réalisatrice fait l’impasse sur la classique scène d’enterrement pour explorer la vie de ses personnages dans cet après, ce flottement, ce temps du deuil mais aussi des questions. Secondaire au début du film, Sylvia l’épouse prend une épaisseur et un relief inattendus. Clémence, la fille aînée, interprétée par Alice de Lencquesaing (la propre fille de Louis-Do de Lencquesaing, qui joue Grégoire) étonnante de maturité et de profondeur, devient le personnage le plus intéressant. Son nom est à retenir, comme celui des autres comédiens, tous très "naturels" (les deux petites, quelles merveilles !), à l’image de ce film plein de sensibilité et de douceur, auquel on croit de bout en bout, inspiré d’une histoire réelle, celle d’Humbert Balsan, producteur qui s’est donné la mort en 2005.

Le père de mes enfants
Un film de Mia Hansen-Love
Avec Chiara Caselli, Louis-Do de Lencquesaing, Alice de Lencquesaing
Durée 1 h 50

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La route. John Hillcoat

film la route de John HillcoatOn était curieux de découvrir l’adaptation cinématographique du livre sobre et fort de Cormac McCarthy, La route, Prix Pulitzer 2007 et très grand succès de librairie des deux côtés de l’Atlantique (lire le billet du 8 avril 2008).

Sensation rare, dès les premières images, les paysages post-apocalyptiques d’arbres calcinés et de cendres correspondent exactement à ceux que l’on imagine en lisant le roman. Même immensité, même désolation, couleurs grisâtres, bruns sales, humidité collante et ciel sans cesse en menaces. On ignore ce qui s’est passé exactement, et surtout pourquoi, mais ce furent des "crêtes en feu, suivies d’éclairs foudroyants", puis le noir, le froid, la disparition de la faune et de la flore, la faim.
Les hommes eux-mêmes se sont presque éteints, ceux qui restent, à l’instar de ce père (joué par Viggo Mortensen, impeccable) et de son fils de dix ans, lancés comme ils peuvent sur la route du Sud, poussant un charriot, épuisés, cherchent minute après minute à se protéger du froid, à se nourrir, et même à échapper aux autres survivants. Nombre d’entre eux sont devenus cannibales, organisant des battues à l’homme et des garde-mangers humains.
On n’en finit pas de frissonner, de se glacer devant cette humanité gagnée par l’horreur, suivant le rythme à la fois lent et tendu de John Hillcoat, celui-là même de l’écriture de McCarthy. Si au passage à l’écran le récit perd un peu de sa force émotionnelle, en particulier dans la scène finale, ici beaucoup moins bouleversante, il n’en demeure pas moins que la réalisation de John Hillcoat, grâce au jeu de ses interprètes, grâce à une puissance impressionnante dans la reconstitution des scènes de traque et de combat, restitue la substantifique moëlle d’une histoire qui nous plonge dans des questions anciennes, essentielles de l’humanité. Et les dialogues entre le père et le fils, très épurés mais beaux et touchants, fournissent une partie des réponses.

La route
Un film de John Hillcoat
Avec Viggo Mortensen, Kodi Smit-McPhee, Guy Pearce
Durée : 1 h 59

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Vincere. Marco Bellocchio

Bellocchio, Vincere

Fresque de l’histoire politique italienne des années 1910 aux années 1930, Vincere montre l’ascension de Benito Mussolini, jeune homme socialiste et pacifiste de la région de Trente, bien vite devenu belliciste et fasciste. Galvanisant les foules, son charisme mais aussi sa volonté et son opportunisme le mèneront au faîte du pouvoir. Dans l’ombre de cette victoire éclatante, drame pour l’Italie et pour l’Europe, se déroule durant ces mêmes décennies une autre tragédie : celle d’Ida Dalser, jeune femme aussi belle qu’intelligente, folle amoureuse du futur maître de Rome et qui pour lui sacrifia tout, sa fortune, sa vie, son fils.

Si au départ Mussolini est lui aussi des plus passionnés (avec une attraction charnelle très forte), dès le déclenchement de la guerre de 1914, alors qu’Ida est enceinte, il la raye de sa vie et ne veut plus en entendre parler. En 1915, le petit Benito Albino naît, mais Mussolini avait déjà une fille et c’est avec la mère de celle-ci qu’il mènera sa vie conjugale et aura d’autres enfants.
Ida est encore très jeune quand le Duce l’abandonne, mais jamais elle ne détournera les yeux vers un autre homme ; elle aime aveuglément son héros et estime avoir seule sa place auprès de lui. Elle se battra, écrira à toutes les autorités du pays, agira de façon inconsidérée ; elle n’essuiera que brimades, humiliations, jusqu’à l’enfermement psychiatriques, d’elle-même d’abord puis de son fils. Tous deux y mourront, dans la souffrance et l’oubli.

Autant l’histoire est affreuse, autant Marco Bellocchio la filme de façon brillantissime. Comme si rien n’était trop beau, ni de trop, il a toutes les audaces. Il y a de l’opéra, du théâtre, et une musique incroyable (signée Carlo Crivelli) ; des trouvailles à chaque plan, une modulation du rythme, un souffle qui tient jusqu’au bout. Bellocchio convoque la peinture (terrifiante inauguration par le Duce de l’exposition Futuriste en 1917) et surtout le cinéma, au service de la grande Histoire (avec les images d’archives du triomphe du fascisme), mais aussi de l’histoire d’Ida (scène poignante où elle découvre le Kid de Charlie Chaplin au début des années 1920).
Du destin sordide d’Ida Dalser, il fait une tragédie magnifique, la montrant en héroïne sans cesse inspirée et refusant toujours la pitié. Remarquablement dirigée et douée, Giovanna Mezzogiorno tient son rôle au cordeau de bout en bout. Le cinéaste met en scène l’ascension du dictateur en faisant jouer Filippo Tim d’abord, puis par la seule puissance d’images d’archives savamment montées, et enfin (sacrée idée), par le truchement du fils Benito Albino imitant son père (joué par le même Filippo Tim). En parallèle, il dénonce avec non moins d’efficacité et d’inventions l’horreur des institutions psychiatriques de l’époque et la doucereuse complicité de l’Eglise. Mais il sait aussi créer des moments d’une poésie folle, comme cette scène inoubliable où, accrochée aux hautes grilles de l’hôpital, Ida regarde la neige tomber comme sont tombées ses lettres jetées au ciel avec toute la foi et la rage de son amour.

Vincere
Un drame de Marco Bellocchio
Avec Giovanna Mezzogiorno, Filippo Timi, Fausto Russo Alesi
Durée 1 h 58

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Le concert. Radu Mihaileanu

Film Le concert de Radu MihaileanuLe lancement de l’histoire est un peu celui de Space Cowboys : comment des anciennes gloires mises au rebut vont revenir au tout premier plan et éblouir le public.

Certes, ce n’est pas Clint Eastwood qui tient la caméra, mais le réalisateur du remarqué Va, vis et deviens. Autre différence, les protagonistes sont Russes : des ex étoiles du célèbre Orchestre du Bolchoï virées voici trente ans sous le régime de Brejnev.

Un beau soir, Andreï Filipov, l’ancien chef d’orchestre devenu balayeur tombe par hasard sur une invitation du théâtre du Châtelet et y voit l’occasion de remonter l’Orchestre du temps de sa splendeur, en lieu et place du véritable Bolchoï.
Sauf qu’on ne trouve pas cinquante musiciens de ce niveau sous le sabot d’un cheval. Andreï embarque donc son fidèle ami devenu lui ambulancier pour faire le tour des popotes : retrouvailles émues, instruments patinés ressortis enfin des étuis, mains un peu tremblantes mais foi toujours intacte. Comme cela ne suffit pas, il embauche aussi des tziganes aux rythmes endiablés, yeux malicieux et grandes familles… fort efficaces au demeurant pour établir les faux papiers (scène d’anthologie dans l’aéroport).
La joyeuse troupe hétéroclite et à tous points de vue d’un autre temps débarque ainsi à Paris, assoiffée de lumières, d’euros et de vodka…

Malgré une mise en scène qui ne marquera pas les anales, le capital sympathie du film est à ce stade-là déjà très confortable. Comment ne pas s’attacher à ces Russes miséreux, artistes de talent privés de l’exercice de leur art par la dureté du régime soviétique, dotés d’une solide envie d’y aller et d’en montrer, et qui arrivent sur la plus belle avenue du monde comme des chiens dans un jeu de quilles ? Ils sont filmés avec un humour irrésistible, tout comme le directeur du théâtre du Châtelet, joué par François Berléand (très à l’aise comme à son habitude dans un rôle exécrable), attaché à ses chiffres, à sa presse et à sa gloire avec une nervosité toute parisienne…
Radu Mihaileanu est doué pour donner le rythme et croquer ses personnages en quelques scènes, mais il l’est tout autant pour faire surgir l’émotion. Avec l’entrée en scène du personnage de la jeune violoniste interprétée par Mélanie Laurent, dont l’histoire intime est liée à celle de l’Orchestre du Bolchoï pour des raisons dont on ne dira rien puisqu’elle même ne les découvrira qu’à la fin, au registre de la comédie se juxtapose celui du drame.
Souvent très touchante, Mélanie Laurent est ici exceptionnelle et offre avec Aleksei Guskov, le chef d’orchestre, une longue scène finale bouleversante, portée tant par des échanges de regards d’une rare intensité que par la musique de Tchaïkovski.
Entre rires et larmes, Le concert est un film populaire au bon sens du terme : de l’ouvrage plutôt bien monté, qui respecte son public et lui fait passer un très agréable moment ; pourquoi n’en voit-on pas davantage dans le cinéma français d’aujourd’hui ?

Le concert
Une comédie dramatique de Radu Mihaileanu
Avec Mélanie Laurent, Aleksei Guskov, Dimitry Nazarov, François Berléand, Miou-Miou
Durée 2 h

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Le ruban blanc. Michael Haneke

Le ruban blanc, Michael HanekeLa réalisation est superbe ; elle mérite peut-être à elle seule la Palme d’Or descernée à Michael Haneke au 62ème Festival de Cannes.
Tourné à l’origine en couleurs afin d’imprimer à la pellicule toutes les sensibilités de la lumière, le film a été ensuite longuement travaillé pour obtenir une photo au noir et blanc très délicat, qui restitue la splendeur tristes des paysages ruraux du nord de l’Allemagne.
Les comédiens ont été soigneusement choisis – surtout les enfants – en fonction notamment de leurs traits, pour qu’ils soient crédibles dans le temps du film – 1913. Ces jeunes visages qui pourraient bien avoir un siècle contribuent à l’incarnation époustouflante des personnages, dirigés avec une grande maîtrise par le réalisateur autrichien. La mise en scène, le montage, fluides et rapides, ne se voient pas à force de science de l’art, tout comme la durée du film, bâti sur un scénario solide et délicieusement égarant. Il démarre très vite, avec une succession d’étranges événements survenant dans cette communauté paysanne de Prusse construite autour du pasteur, de l’instituteur, du médecin, de l’aristocrate propriétaire du domaine et de son régisseur. Le médecin est victime d’un "accident" de cheval provoqué par un câble, le fils du baron est brutalisé, un nourrisson exposé au froid glacial… La criminalité se déploie, insidieusement, imprévisible, jamais résolue, à peine regardée en face, de plus en plus cruelle. Alors même que sous la haute autorité morale des institutions et des pères en général, du pasteur en particulier, une éducation stricte est donnée aux enfants, celui-ci allant jusqu’à attacher aux bras de sa progéniture un ruban blanc censé lui rappeler l’impératif de pureté et d’innocence. Innocence, tout est dit ou presque puisque Haneke distille au contraire la thèse de la culpabilité des enfants… Culpabilité qui renverrait à celle, vingt ans après, de la génération qui a mis les Nazis au pouvoir. Cette éducation protestante rigoriste et la violence qu’elle contient auraient engendré des adultes capables du pire.
Est-si simple ? On touche là à la faiblesse du film : son fond. Car au delà des limites de la thèse historique contestable, le film est en tout état de cause totalement monolithique. Si l’on est intimement convaincu des ravages d’un dressage brutal et sclérosant infligé aux enfants, le propos perd de sa force lorsqu’il utilise toujours les mêmes arguments et illustrations. Ne disant qu’une chose, le film tourne sur lui-même et finit par tourner un peu à vide.
Malgré ce manque de nuances, Le ruban blanc reste un magnifique objet cinématographique et réserve même quelques passages émouvants, comme celui où un petit orphelin interroge sa grande sœur et finit par comprendre de la bouche de son aînée si tendre et aimante, mais franche face à ses questions, ce qu’est la mort. Certainement le plus beau moment du film, sur un immense fond noir.

Le ruban blanc (Das Weiße Band – Eine deutsche Kindergeschichte)
Un drame de Michael Haneke
Avec Christian Friedel, Ernst Jacobi, Leonie Benesch…
Durée : 2 h 24 min

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Tosca en direct du Metropolitan Opera de New York

Tosca au Met, mise en scène Luc BondyC’est comment l’opéra au cinéma ? Sans chanteurs, sans orchestre et sans plateau, évidemment ce n’est plus du spectacle vivant… mais sur l’immense écran de la Géode à Paris, et la qualité sonore de la salle, c’est quand même quelque chose !
Le Met reprend cette saison la diffusion en haute définition de ses plus grands spectacles, en direct dans le monde entier (42 pays, un millier de salles). Tosca samedi, Aïda le 24, Turandot le 7 novembre, Les Contes d’Hoffmann le 19 décembre… la programmation est faite pour attirer (avec succès) le grand public. Sauf que lors de sa première au Metropolitan Opera, le 21 septembre dernier, la mise en scène de l’un des plus célèbres opéras de Puccini, signée Luc Bondy a été huée. Ont scandalisé notamment les décors non conformes à "la tradition" de l’oeuvre, la représentation d’un Scarpia entouré de prostituées, ou d’un Cavaradossi embrassant la Vierge sur la bouche… Le metteur en scène français précisait dans Le Monde de samedi que cet accueil était dû à la particularité d’un public de première, "un public de gala pour une grande part venu pour se montrer", et que ces manifestations ne s’étaient pas reproduites lors des représentations suivantes…

Le fait est que la Tosca de ce 10 octobre, en matinée à New-York, en soirée à Paris, fut un régal absolu. Luc Bondy, a fait ressortir toute l’humanité des personnages et de l’histoire, captivante ("un thriller", pour reprendre le mot du metteur en scène) de Tosca. Les jeux d’acteurs accompagnent les chants de façon ultra-convaincante, George Gagnidze dans le rôle de Scarpia est plus abominable que jamais (forcément monolithique), Karita Mattila en Tosca et Marcelo Alvarez en Cavaradossi sont capables de faire passer la variété de leurs émotions d’une façon telle que l’on serait presque heureux de n’être "que" devant l’écran, où l’on peut lire en gros plan la moindre de leurs expressions et en savourer toute la force.
Karita Mattila est une Tosca bouleversante, immense d’humanité, tour à tour calme et brûlante. Et surtout, que dire de Marcelo Álvarez en peintre Cavaradossi ? Velours et puissance, humour et profondeur, la séduction de l’Argentin est totale. Tous deux longuement et justement applaudis.

Le coup d’essai de Luc Bondy à New-York est un coup de maître ; ses choix coulent de source, c’est-à-dire du livret. La lippe libidineuse et le rictus effrayant d’un Scarpia s’adonnant à la luxure est dans la droite ligne de ce personnage tortionnaire, jouisseur et manipulateur. Les décors sont superbes, tout en sobriété et verticalité, chapelle réchauffée d’amour, de fleurs et de peinture au premier acte, tour du château Sant’Angelo avant l’aube au dernier : on commence dans la légèreté, on finit dans la noirceur la plus absolue. C’est Tosca, c’est tout Tosca et il semblait ce soir-là que cela ne pourrait être rien d’autre.

Metropolitan live in HD
La saison 2009/2010 du Met en direct
Jusqu’au 1er mai 2010
Dates et salles sur cielecran.com

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Un prophète. Jacques Audiard

Un prophete de Jacques AudiardDurant 2 h 35, le réalisateur de Sur mes lèvres et De battre mon cœur s’est arrêté nous plonge dans l’enfer du monde carcéral. On en sortira que lors de brèves permissions, lesquelles ne sont d’ailleurs que le prolongement d’un même univers : celui du trafic et de la violence.
Le cinquième long métrage de Jacques Audiard n’a pourtant rien d’un documentaire. Le cinéaste raconte une véritable histoire, par laquelle il fait naître et déploie des personnages de fiction, comme seuls les grands romans et les grands films savent le faire.
Au départ, on découvre un jeune arabe de dix-neuf ans, Malik, qui passe à l’ombre pour six ans pour avoir agressé un policier à l’arme blanche. Mais dans l’ombre, Malik paraît y avoir été depuis sa naissance. Famille ? Amis ? Ecole ? Nada. Pense-t-il seulement, est-on tenté de se demander face à cette forme inachevée et muette qui entre là sans aide ni bagages, comme il semble avoir traversé sa courte vie.
La prison, avec ses clans et ses lois, lois arbitraires de la force, Etat dans l’Etat sans droit, amènera le jeune homme à subir de nouvelles règles et de nouveaux codes, puis à les accepter pour s’y adapter, et enfin à devenir quelqu’un.
Le film n’est que coups, virilité, injustice et noirceur. La morale n’a rien à voir dans cette affaire-là. Est-ce à dire que les questions humaines n’y ont pas leur place ? Naturellement non. Se déroulent sous nos yeux la formation d’un homme, la lutte pour la survie dans une société qui pour n’être point animale est bien humaine, mais aussi la chute d’un patriarche et le renversement des jeux de domination. En parallèle, grâce à l’amitié que Malik a nouée avec un ancien détenu, le monde extérieur existe, avec une femme, un enfant. Au début de l’histoire, ces valeurs-là ne semblaient pas exister pour le personnage.
Il est donc long le chemin parcouru par Malik pendant ces deux heures et demi. Pour le spectateur, ce temps long passe vite, tant le scénario est solidement construit (pas si évident qu’il n’y paraît, surtout avec ses excursions hors de prison), tant le fils de Michel Audiard maîtrise son entreprise, filme magnifiquement les lieux et les personnages, et tant ceux-ci sont interprétés de façon saisissante.

Un prophète
Un film de Jacques Audiard
Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif
Durée : 2 h 35

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Non ma fille tu n'iras pas danser. Christophe Honoré

Non ma fille tu n'iras pas danser, Christophe HonoréC’est une œuvre sombre, dans laquelle Christophe Honoré, après trois films « parisiens » très séduisants, fait un détour par la Bretagne pour aborder avec une force inouïe les difficultés d’existence d’une jeune femme d’aujourd’hui.

Léna, interprétée par une Chiara Mastroianni enfin placée au centre de la pellicule, mère de deux jeunes enfants et séparée de leur père, vient passer quelques jours de vacances dans la maison familiale. L’y attendent mère, père, frère et sœur, bref toute sa tribu qui l’adore, mais qui en même temps lui en demande beaucoup, la juge, lui fait la morale et l’étouffe. Cerise sur le gâteau, sa chère mère, pensant savoir mieux que sa fille ce qui est bon pour elle et ses enfants, n’a pas trouvé meilleure idée que d’inviter en même temps l’ex-compagnon de Léna.

Léna se heurte à l’incompréhension de tous, à leurs excellentes intentions, mais qui sont, au fond, non dénuées d’une certaine perversité. Au départ elle résiste, renvoie chacun dans ses cordes, avant de vaciller peu à peu.
Surgit alors un conte breton du XIXème siècle, scène de noces dont l’héroïne épuise ses cavaliers jusqu’à trépas, les uns après les autres. A la fin de cette séquence littéraire audacieuse, très noire malgré costumes et musiques, l’on quitte définitivement la Bretagne pour basculer dans la seconde partie du film. Elle se déroule entièrement à Paris, dans la grisaille ou la nuit. Léna y est confrontée à d’autres obstacles, le quotidien avec ses enfants, une patronne très dure vis-à-vis de la mère célibataire qu’elle est, un amoureux trop jeune, un ex-compagnon trop « vieux ». La famille continue de graviter autour d’elle ; la sœur si puissante s’effondre ; la reine-mère avoue des renoncements passés…
A travers le personnage de Léna, le regard de Christophe Honoré sans concession sur notre société dite moderne met à cru les difficultés des femmes devant l’impérieuse nécessité d’être – entre autres – de « bonnes mères ». Si Léna donne l’impression d’en être une, proche et à l’écoute de ses enfants, on la voit rongée petit à petit par le doute sous les coups de boutoir extérieurs.
Etre mère, fille, sœur, compagne, et bonne employée : comment être tout cela à la fois, comment répondre à toutes les attentes, et, au milieu de ce maelström, où et comment placer sa liberté ? Cruelle question que Christophe Honoré pose magistralement, via une Chiara Mastroianni surprenante à chaque plan, magnifique, bouleversante.

Non ma fille tu n’iras pas danser
Un film de Christophe Honoré
Avec Chiara Mastroianni, Marina Foïs, Marie-Christine Barrault, Jean-Marc Barr,
Fred Ulysse, Julien Honoré
Durée : 1 h 45 mn

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Le temps qu'il reste. Elia Suleiman

Le temps qu'il reste, Elia SuleimanTourné entièrement en plans fixes, avec une photo légèrement délavée qui évoque les vieilles pellicules, inondé de soleil et de longs moments de silence, Le temps qu’il reste plonge dans un univers d’immobilité et de réflexion.

Il est pourtant un film tout à fait narratif, dans lequel Elia Suleiman, né à Nazareth en 1960 de parents Arabes devenus citoyens israëliens après la création de l’Etat d’Israël, exilé à la fin de l’adolescence à New-York puis à Paris où il vit toujours, se tourne vers le passé pour en dérouler la pelote.

On le voit ainsi au début du film arriver à Nazareth, nuitamment et sous une pluie battante, demander au chauffeur de taxi lui-même complètement perdu : "Où sommes-nous ?"

Retour en arrière. Nous voici en 1948, bien avant la naissance d’Elia, lorsque celui qui allait devenir son père, jeune homme déterminé et brave, résistant avec les Arabes, a dû assister à l’arrivée de l’armée israélienne et à l’exil d’une partie de sa famille.
Les années passent, le jeune homme (magnifique figure héroïque dépeinte avec les yeux plein d’admiration de son enfant) a fondé une famille, Elia va à l’école, où il participe à des concours de chants hébraïques, où l’institutrice leur montre Spartacus, et où l’instituteur le gronde s’il parle d‘"Impérialisme américain".

Drôles de vies, marquées par autant de résistance sourde que de résignation ; vies qui continuent malgré tout là où elles en étaient lorsque la grande Histoire est venue les bouleverser. Si l’histoire politique d’Israël et de la Palestine est en fond et, par ses grands évènements (comme la mort de Nasser) rythme la narration, c’est l’histoire de sa famille qu’Elia Suleiman a choisi de raconter. Le souffle épique y est, mais amorti, adouci par un ton infiniment intimiste.
Pour élaborer le scénario (qui a dû subir moult coupes au moment du tournage, faute d’argent), Suleiman s’est servi des traces écrites laissées par ses parents : les notes consignées dans un carnet par son père et les lettres que sa mère adressait à la partie exilée de la famille. Ceci explique sans doute pourquoi Le temps qu’il reste est aussi touchant : sur ce matériau originel (l’histoire de ses parents), il pose son regard de fils, très singulier, aimant, souffrant, mélancolique.

Mais le cinéaste a trop de délicatesse pour faire de cette histoire un simple crève-coeur. A tout instant, il créé des situations burlesques (comme ces policiers incapables de faire respecter le couvre-feu devant une boum où s’amusent des adolescents, et finissent eux-même par marquer le tempo dans leur voiture), soulignant subtilement l’absurdité de la guerre, le désespoir des victimes, dont les cris silencieux ne sont audibles que par les leurs : la scène récurrente du voisin âgé tentant de s’immoler sans parvenir à brûler l’allumette est bouleversante malgré le sourire qu’elle provoque immanquablement.

Quand Elia Suleiman, à près de cinquante ans, revient à Nazareth, certes son père n’est plus, mais sa mère, bien que très malade est toujours là. Elle regarde encore la photo de son époux défunt, elle écoute toujours la chanson d’autrefois. Son fils la regarde, immobile, et cette femme assise sur son balcon comme elle l’a toujours fait semble concentrer un demi-siècle d’histoire. Tout l’hommage, tout l’amour que constitue le film de Suleiman est là, éclatant, profond, sans fin. En début d’année, sa mère est partie à son tour. Le titre du film n’en est que plus poignant.

Le temps qu’il reste (The Time That Remains)
De Elia Suleiman
Avec Elia Suleiman, Saleh Bakri, Yasmine Haj, Leila Muammar…
Durée : 1 h 45 min

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